|
On
sait ce que sont les croyances superstitieuses dans les hautes et basses terres
de l’Écosse. En certains clans, les tenanciers du laird, réunis pour la
veillée, aiment à redire les contes empruntés au répertoire de la mythologie
hyperboréenne. L’instruction, quoique largement et libéralement répandue
dans le pays, n’a pas pu réduire encore à l’état de fictions ces
légendes, qui semblent inhérentes au sol même de la vieille Calédonie.
C’est encore le pays des esprits et des revenants, des lutins et des
fées. Là apparaissent toujours le génie malfaisant qui ne s’éloigne que
moyennant finances, le « Seer » des Highlanders, qui, par un don de seconde
vue, prédit les morts prochaines, le « May Moullach », qui se montre sous la
forme d’une jeune fille aux bras velus et prévient les familles des
malheurs dont elles sont menacées, la fée « Branshie », qui annonce les
événements funestes, les « Brawnies », auxquels est confiée la garde du
mobilier domestique, l’« Urisk », qui fréquente plus particulièrement les
gorges sauvages du lac Katrine, — et tant d’autres.
Il
va de soi que la population des houillères écossaises devait fournir son
contingent de légendes et de fables à ce répertoire mythologique. Si les
montagnes des Hautes-Terres sont peuplées d’êtres chimériques, bons ou
mauvais, à plus forte raison les sombres houillères devaient-elles être hantées
jusque dans leurs dernières profondeurs. Qui fait trembler le gisement pendant
les nuits d’orage, qui met sur la trace du filon encore inexploité, qui
allume le grisou et préside aux explosions terribles, sinon quelque génie de la
mine ? C’était, du moins, l’opinion communément répandue parmi ces
superstitieux Écossais. En vérité, la plupart des mineurs croyaient volontiers
au fantastique, quand il ne s’agissait que de phénomènes purement
physiques, et on eût perdu son temps à vouloir les désabuser. Où la crédulité
se fût-elle développée plus librement qu’au fond de ces abîmes ?
Or,
les houillères d’Aberfoyle, précisément parce qu’elles étaient
exploitées dans le pays des légendes, devaient se prêter plus naturellement à
tous les incidents du surnaturel.
Donc
les légendes y abondaient. Il faut dire, d’ailleurs, que certains
phénomènes, inexpliqués jusqu’alors, ne pouvaient que fournir un nouvel
aliment à la crédulité publique.
Au
premier rang des superstitieux de la fosse Dochart, figurait Jack Ryan, le
camarade d’Harry. C’était le plus grand partisan du surnaturel qui
fût. Toutes ces fantastiques histoires, il les transformait en chansons, qui
lui valaient de beaux succès pendant les veillées d’hiver.
Mais
Jack Ryan n’était pas le seul à faire montre de sa crédulité. Ses
camarades affirmaient, non moins hautement, que les fosses d’Aberfoyle
étaient hantées, que certains êtres insaisissables y apparaissaient
fréquemment, comme cela arrivait dans les Hautes-Terres. A les entendre, ce qui
même aurait été extraordinaire, c’eût été qu’il n’en fût pas
ainsi. Est-il donc, en effet, un milieu mieux disposé qu’une sombre et
profonde houillère pour les ébats des génies, des lutins, des follets et autres
acteurs des drames fantastiques ? Le décor était tout dressé, pourquoi les
personnages surnaturels n’y seraient pas venus jouer leur rôle ?
Ainsi
raisonnaient Jack Ryan et ses camarades des houillères d’Aberfoyle. On a
dit que les différentes fosses communiquaient entre elles par les longues
galeries souterraines, ménagées entre les filons. Il existait ainsi sous le
comté de Stirling un énorme massif, sillonné de tunnels, troué de caves, foré
de puits, une sorte d’hypogée, de labyrinthe subterrané, qui offrait
l’aspect d’une vaste fourmilière.
Les
mineurs des divers fonds se rencontraient donc souvent, soit lorsqu’ils
se rendaient sur les travaux d’exploitation, soit lorsqu’ils en
revenaient. De là, une facilité constante d’échanger des propos et de
faire circuler d’une fosse à l’autre les histoires qui tiraient
leur origine de la houillère. Les récits se transmettaient ainsi avec une
rapidité merveilleuse, passant de bouche en bouche et s’accroissant comme
il convient.
Cependant,
deux hommes plus instruits et de tempérament plus positif que les autres,
avaient toujours résisté à cet entraînement. Ils n’admettaient à aucun
degré l’intervention des lutins, des génies ou des fées.
C’étaient
Simon Ford et son fils. Et ils le prouvèrent bien en continuant d’habiter
la sombre crypte, après l’abandon de la fosse Dochart. Peut-être la bonne
Madge avait-elle quelque penchant au surnaturel, comme toute Écossaise des
Hautes-Terres. Mais ces histoires d’apparitions, elle était réduite à se
les raconter à elle-même, — ce qu’elle faisait consciencieusement,
d’ailleurs, pour ne point perdre les vieilles traditions.
Simon
et Harry Ford eussent-ils été aussi crédules que leurs camarades, ils
n’auraient abandonné la houillère ni aux génies, ni aux fées. L’espoir
de découvrir un nouveau filon leur eût fait braver toute la fantastique cohorte
des lutins. Ils n’étaient crédules, ils n’étaient croyants que sur
un point : ils ne pouvaient admettre que le gisement carbonifère
d’Aberfoyle fût totalement épuisé. On peut dire, avec quelque justesse,
que Simon Ford et son fils avaient à ce sujet « la foi du charbonnier », cette
foi en Dieu que rien ne peut ébranler.
C’est
pourquoi depuis dix ans, sans y manquer un seul jour, obstinés, immuables dans
leurs convictions, le père et le fils prenaient leur pic, leur bâton et leur
lampe. Ils allaient ainsi tous les deux, cherchant, tâtant la roche d’un
coup sec, écoutant si elle rendait un son favorable.
Tant
que les sondages n’auraient pas été poussés jusqu’au granit du terrain
primaire, Simon et Harry Ford étaient d’accord que la recherche, inutile
aujourd’hui, pouvait être utile demain, et qu’elle devait être
reprise. Leur vie entière, ils la passeraient à essayer de rendre à la
houillère d’Aberfoyle son ancienne prospérité. Si le père devait
succomber avant l’heure de la réussite, le fils reprendrait la tâche à
lui seul.
En
même temps, ces deux gardiens passionnés de la houillère la visitaient au point
de vue de sa conservation. Ils s’assuraient de la solidité des remblais et
des voûtes. Ils recherchaient si un éboulement était à craindre, et s’il
devenait urgent de condamner quelque partie de la fosse. Ils examinaient les
traces d’infiltration des eaux supérieures, ils les dérivaient, ils les
canalisaient pour les envoyer à quelque puisard. Enfin, ils s’étaient
volontairement constitués les protecteurs et conservateurs de ce domaine
improductif, duquel étaient sorties tant de richesses, maintenant dissoutes en
fumées !
Ce
fut pendant quelques-unes de ces excursions qu’il arriva à Harry, plus
particulièrement, d’être frappé de certains phénomènes, dont il cherchait
en vain l’explication.
Ainsi,
plusieurs fois, lorsqu’il suivait quelque étroite contre galerie, il lui
sembla entendre des bruits analogues à ceux qu’auraient pu produire de
violents coups de pic, frappés sur la paroi remblayée.
Harry,
que le surnaturel, non plus que le naturel, ne pouvait effrayer, avait pressé
le pas pour surprendre la cause de ce mystérieux travail.
Le
tunnel était désert. La lampe du jeune mineur, promenée sur la paroi,
n’avait laissé voir aucune trace récente de coups de pince ou de pic.
Harry se demandait donc s’il n’était pas le jouet d’une
illusion d’acoustique, de quelque bizarre ou fantasque écho.
D’autres
fois, en projetant subitement une vive lumière vers une anfractuosité suspecte,
il avait cru voir passer une ombre. Il s’était élancé... Rien, alors même
qu’aucune issue n’eût permis à un être humain de se dérober à sa
poursuite !
A
deux reprises depuis un mois, Harry, visitant la partie ouest de la fosse,
entendit distinctement des détonations lointaines, comme si quelque mineur eût
fait éclater une cartouche de dynamite.
La
dernière fois, après de minutieuses recherches, il avait reconnu qu’un
pilier venait d’être éventré par un coup de mine.
A
la clarté de sa lampe, Harry examina attentivement la paroi attaquée par la
mine. Elle n’était point faite d’un simple remblayage de pierres,
mais d’un pan de schiste, qui avait pénétré à cette profondeur dans
l’étage du gisement houiller. Le coup de mine avait-il eu pour objet de
provoquer la découverte d’un nouveau filon ? N’avait-on voulu que
produire un éboulement de cette portion de la houillère ? C’est ce que se
demanda Harry, et, quand il fit connaître ce fait à son père, ni le vieil
overman, ni lui ne purent résoudre la question d’une façon satisfaisante.
«
C’est singulier, répétait souvent Harry. La présence dans la mine
d’un être inconnu semble impossible, et, cependant, elle ne peut être
mise en doute ! Un autre que nous voudrait-il donc chercher s’il
n’existe pas encore quelque veine exploitable ? Ou plutôt, ne
tenterait-il pas d’anéantir ce qui reste des houillères d’Aberfoyle
? Mais dans quel but ? Je le saurai, quand il devrait m’en coûter la vie
! »
Quinze
jours avant cette journée, pendant laquelle Harry Ford guidait
l’ingénieur à travers le dédale de la fosse Dochart, il s’était vu
sur le point d’atteindre le but de ses recherches.
Il
parcourait l’extrémité du sud-ouest de la houillère, un puissant fanal à
la main.
Tout
à coup, il lui sembla qu’une lumière venait de s’éteindre, à
quelques centaines de pieds devant lui, au fond d’une étroite cheminée,
qui coupait obliquement le massif. Il se précipita vers la lueur suspecte...
Recherche
inutile. Comme Harry n’admettait pas pour les choses physiques
d’explication surnaturelle, il en conclut que, certainement, un être
inconnu rôdait dans la fosse. Mais, quoi qu’il fît, cherchant avec le
plus extrême soin, scrutant les moindres anfractuosités de la galerie, il en
fut pour sa peine, et ne put arriver à une certitude quelconque.
Harry
s’en remit donc au hasard pour lui dévoiler ce mystère. De loin en loin,
il vit encore apparaître des lueurs qui voltigeaient d’un point à
l’autre comme des feux de Saint-Elme; mais leur apparition n’avait
que la durée d’un éclair et il fallut renoncer à en découvrir la cause.
Si
Jack Ryan et les autres superstitieux de la houillère eussent aperçu ces
flammes fantastiques, ils n’auraient certainement pas manqué de crier au
surnaturel !.
Mais
Harry n’y songeait même pas. Le vieux Simon non plus. Et lorsque tous
deux causaient de ces phénomènes, dus évidemment à une cause purement physique
:
«
Mon garçon, répondait le vieil overman, attendons ! Tout cela
s’expliquera quelque jour ! »
Toutefois,
il faut observer que jamais, jusqu’alors, ni Harry, ni son père
n’avaient été en butte à un acte de violence.
Si
la pierre, tombée ce jour même aux pieds de James Starr, avait été lancée par
la main d’un malfaiteur, c’était le premier acte criminel de ce
genre.
James
Starr, interrogé, fus d’avis que cette pierre s’était détachée de
la voûte de la galerie. Mais Harry n’admit pas une explication si simple.
La pierre, suivant lui, n’était pas tombée, elle avait été lancée. A
moins de rebondir, elle n’eût jamais décrit une trajectoire, si elle
n’eût été mue par une impulsion étrangère.
Harry
voyait donc là une tentative directe contre lui et son père, ou même contre
l’ingénieur. Après ce qu’on sait, peut-être conviendra-t-on
qu’il était fondé à le croire.
|