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Trois
ans après les événements qui viennent d’être racontés, les Guides Joanne
ou Murray recommandaient, « comme grande attraction », aux nombreux touristes
qui parcouraient le comté de Stirling, une visite de quelques heures aux
houillères de la Nouvelle-Aberfoyle.
Aucune
mine, en n’importe quel pays du nouveau ou de l’ancien monde, ne
présentait un plus curieux aspect.
Tout
d’abord, le visiteur était transporté sans danger ni fatigue
jusqu’au sol de l’exploitation, à quinze cents pieds au-dessous de
la surface du comté.
En
effet, à sept milles, dans le sud-ouest de Callander, un tunnel oblique, décoré
d’une entrée monumentale, avec tourelles, créneaux et mâchicoulis,
affleurait le sol. Ce tunnel, à pente douce, largement évidé, venait aboutir
directement à cette crypte si singulièrement creusée dans le massif du sol
écossais.
Un
double railway, dont les wagons étaient mus par une force hydraulique,
desservait, d’heure en heure, le village qui s’était fondé dans le
sous-sol du comté, sous le nom un peu ambitieux peut-être de « Coal-city »,
c’est-à-dire la Cité du Charbon.
Le
visiteur, arrivé à Coal-city, se trouvait dans un milieu où l’électricité
jouait un rôle de premier ordre, comme agent de chaleur et de lumière.
En
effet, les puits d’aération, quoiqu’ils fussent nombreux,
n’auraient pas pu mêler assez de jour à l’obscurité profonde de la
Nouvelle-Aberfoyle. Cependant, une lumière intense emplissait ce sombre milieu,
où de nombreux disques électriques remplaçaient le disque solaire. Suspendus
sous l’intrados des voûtes, accrochés aux piliers naturels, tous
alimentés par des courants continus que produisaient des machines
électromagnétiques — les uns soleils, les autres étoiles —, ils
éclairaient largement ce domaine. Lorsque l’heure du repos arrivait, un
interrupteur suffisait à produire artificiellement la nuit dans ces profonds
abîmes de la houillère.
Tous
ces appareils, grands ou petits, fonctionnaient dans le vide,
c’est-à-dire que leurs arcs lumineux ne communiquaient aucunement avec
l’air ambiant. Si bien que, pour le cas où l’atmosphère eût été
mélangée de grisou dans une proportion détonante, aucune explosion n’eût
été à craindre. Aussi l’agent électrique était-il invariablement employé
à tous les besoins de la vie industrielle et de la vie domestique, aussi bien
dans les maisons de Coal-city que dans les galeries exploitées de la
Nouvelle-Aberfoyle.
Il
faut dire, avant tout, que les prévisions de l’ingénieur James Starr
— en ce qui concernait l’exploitation de la nouvelle houillère
— n’avaient point été déçues. La richesse des filons carbonifères
était incalculable. C’était dans l’ouest de la crypte, à un quart
de mille de Coal-city, que les premières veines avaient été attaquées par le
pic des mineurs. La cité ouvrière n’occupait donc pas le centre de
l’exploitation. Les travaux du fond étaient directement reliés aux
travaux du jour par les puits d’aération et d’extraction, qui
mettaient les divers étages de la mine en communication avec le sol. Le grand
tunnel, où fonctionnait le railway à traction hydraulique, ne servait
qu’au transport des habitants de Coal-city.
On
se rappelle quelle était la singulière conformation de cette vaste caverne, où
le vieil overman et ses compagnons s’étaient arrêtés pendant leur
première exploration. Là, au-dessus de leur tête, s’arrondissait un dôme
de courbure ogivale. Les piliers qui le soutenaient allaient se perdre dans la
voûte de schiste, à une hauteur de trois cents pieds, — hauteur presque
égale à celle du « Mammouth-Dôme », des grottes du Kentucky.
On
sait que cette énorme halle — la plus grande de tout l’hypogée
américain — peut aisément contenir cinq mille personnes. Dans cette
partie de la Nouvelle-Aberfoyle, c’était même proportion et aussi même
disposition. Mais, au lieu des admirables stalactites de la célèbre grotte, le
regard s’accrochait ici à des intumescences de filons carbonifères, qui
semblaient jaillir de toutes les parois sous la pression des failles
schisteuses. On eût dit des rondes-bosses de jais dont les paillettes
s’allumaient sous le rayonnement des disques.
Au-dessous
de ce dôme s’étendait un lac comparable pour son étendue à la mer Morte
des « Mammouth-Caves », — lac profond dont les eaux transparentes
fourmillaient de poissons sans yeux, et auquel l’ingénieur donna le nom
de lac Malcolm.
C’était
là, dans cette immense excavation naturelle, que Simon Ford avait bâti son
nouveau cottage, et il ne l’eût pas échangé pour le plus bel hôtel de
Princes-street, à Édimbourg. Cette habitation était située au bord du lac, et
ses cinq fenêtres s’ouvraient sur les eaux sombres, qui
s’étendaient au-delà de la limite du regard.
Deux
mois après, une seconde habitation s’était élevée dans le voisinage du
cottage de Simon Ford. Ce fut celle de James Starr. L’ingénieur
s’était donné corps et âme à la Nouvelle-Aberfoyle. Il avait, lui aussi,
voulu l’habiter, et il fallait que ses affaires l’y obligeassent
impérieusement pour qu’il consentît à remonter au dehors. Là, en effet,
il vivait au milieu de son monde de mineurs.
Depuis
la découverte des nouveaux gisements, tous les ouvriers de l’ancienne
houillère s’étaient hâtés d’abandonner la charme et la herse pour
reprendre le pic ou la pioche. Attirés par la certitude que le travail ne leur
manquerait jamais, alléchés par les hauts prix que la prospérité de l’exploitation
allait permettre d’affecter à la main-d’œuvre, ils avaient
abandonné le dessus du sol pour le dessous, et s’étaient logés dans la
houillère, qui, par sa disposition naturelle, se prêtait à cette installation.
Ces
maisons de mineurs, construites en briques, s’étaient peu à peu disposées
d’une façon pittoresque, les unes sur les rives du lac Malcolm, les
autres sous ces arceaux, qui semblaient faits pour résister à la poussée des
voûtes comme les contreforts d’une cathédrale. Piqueurs qui abattent la
roche, rouleurs qui transportent le charbon, conducteurs de travaux, boiseurs
qui étançonnent les galeries, cantonniers auxquels est confiée la réparation
des voies, remblayeurs qui substituent la pierre à la houille dans les parties
exploitées, tous ces ouvriers enfin, qui sont plus spécialement employés aux
travaux du fond, fixèrent leur domicile dans la Nouvelle-Aberfoyle et fondèrent
peu à peu Coal-city, située sous la pointe orientale du lac Katrine, dans le
nord du comté de Stirling.
C’était
donc une sorte de village flamand, qui s’était élevé sur les bords du lac
Malcolm. Une chapelle, érigée sous l’invocation de Saint-Gilles, dominait
tout cet ensemble du haut d’un énorme rocher, dont le pied se baignait
dans les eaux de cette mer subterranéenne.
Lorsque
ce bourg souterrain s’éclairait des vifs rayons projetés par les disques,
suspendus aux piliers du dôme ou aux arceaux des contre-nefs, il se présentait
sous un aspect quelque peu fantastique, d’un effet étrange, qui
justifiait la recommandation des Guides Murray ou Joanne. C’est pourquoi
les visiteurs affluaient.
Si
les habitants de Coal-city se montraient fiers de leur installation, cela va
sans dire. Aussi ne quittaient-ils que rarement la cité ouvrière, imitant en
cela Simon Ford, qui, lui, n’en voulait jamais sortir. Le vieil overman
prétendait qu’il pleuvait toujours « là-haut », et, étant donné le climat
du Royaume-Uni, il faut convenir qu’il n’avait pas absolument tort.
Les familles de la Nouvelle-Aberfoyle prospéraient donc. Depuis trois ans,
elles étaient arrivées à une certaine aisance, qu’elles n’eussent
jamais obtenue à la surface du comté. Bien des bébés, qui étaient nés à
l’époque où les travaux furent repris, n’avaient encore jamais
respiré l’air extérieur.
Ce
qui faisait dire à Jack Ryan :
«
Voilà dix-huit mois qu’ils ont cessé de téter leurs mères, et, pourtant,
ils n’ont pas encore vu le jour ! » Il faut noter, à ce propos,
qu’un des premiers accourus à l’appel de l’ingénieur avait
été Jack Ryan. Ce joyeux compagnon s’était fait un devoir de reprendre
son ancien métier. La ferme de Melrose avait donc perdu son chanteur et son
piper ordinaire. Mais ce n’est pas dire que Jack Ryan ne chantait plus.
Au contraire, et les échos sonores de la Nouvelle-Aberfoyle usaient leurs
poumons de pierre à lui répondre.
Jack
Ryan s’était installé au nouveau cottage de Simon Ford. On lui avait
offert une chambre qu’il avait acceptée sans façon, en homme simple et
franc qu’il était. La vieille Madge l’aimait pour son bon caractère
et sa belle humeur. Elle partageait tant soit peu ses idées au sujet des êtres
fantastiques qui devaient hanter la houillère, et, tous deux, quand ils étaient
seuls, se racontaient des histoires à faire frémir, histoires bien dignes
d’enrichir la mythologie hyperboréenne.
Jack
Ryan devint ainsi la joie du cottage. C’était, d’ailleurs, un bon
sujet, un solide ouvrier. Six mois après la reprise des travaux, il était chef
d’une brigade des travaux du fond.
«
Voilà qui est bien travaillé, monsieur Ford, disait-il, quelques jours après
son installation. vous avez trouvé un nouveau filon, et, si vous avez failli
payer de votre vie cette découverte, eh bien, ce n’est pas trop cher !
—
Non, Jack, c’est même un bon marché que nous avons fait là ! répondit le
vieil overman. Mais ni M. Starr, ni moi, nous n’oublierons que
c’est à toi que nous devons la vie !
—
Mais non, reprit Jack Ryan. C’est à votre fils Harry, puisqu’il a
eu la bonne pensée d’accepter mon invitation pour la fête
d’Irvine...
—
Et de n’y point aller, n’est-ce pas ? répliqua Harry, en serrant la
main de son camarade. Non, Jack, c’est à toi, à peine remis de tes
blessures, à toi, qui n’as perdu ni un jour, ni une heure, que nous
devons d’avoir été retrouvés vivants dans la houillère !
—
Eh bien, non ! riposta l’entêté garçon. Je ne laisserai pas dire des
choses qui ne sont point ! J’ai pu faire diligence pour savoir ce que tu
étais devenu, Harry, et voilà tout. Mais, afin de rendre à chacun ce qui lui
est dû, j’ajouterai que sans cet insaisissable lutin...
—
Ah ! nous y voilà ! s’écria Simon Ford. Un lutin !
—
Un lutin, un brawnie, un fils de fée, répéta Jack Ryan, un petit-fils des Dames
de feu, un Urisk, ce que vous voudrez enfin ! Il n’en est pas moins
certain que, sans lui, nous n’aurions jamais pénétré dans la galerie,
d’où vous ne pouviez plus sortir !
—
Sans doute, Jack, répondit Harry. Il reste à savoir si cet être est aussi
surnaturel que tu veux le croire.
—
Surnaturel ! s’écria Jack Ryan. Mais il est aussi surnaturel qu’un
follet, qu’on verrait courir son falot à la main, qu’on voudrait
attraper, qui vous échapperait comme un sylphe, qui s’évanouirait comme
une ombre ! Sois tranquille, Harry, on le reverra un jour ou l’autre !
—
Eh bien, Jack, dit Simon Ford, follet ou non, nous chercherons à le retrouver,
et il faudra que tu nous aides à cela.
—
Vous vous ferez là une mauvaise affaire, monsieur Ford ! répondit Jack Ryan.
—
Bon ! laisse venir, Jack ! »
On
se figure aisément combien ce domaine de la Nouvelle Aberfoyle devint bientôt
familier aux membres de la famille Ford, et plus particulièrement à Harry.
Celui-ci apprit à en connaître les plus secrets détours. Il en arriva même à
pouvoir dire à quel point de la surface du sol correspondait tel ou tel point
de la houillère. Il savait qu’au-dessus de cette couche se développait le
golfe de Clyde, que là s’étendait le lac Lomond ou le lac Katrine. Ces
piliers, c’était un contrefort des monts Grampians qu’ils
supportaient. Cette voûte, elle servait de soubassement à Dumbarton. Au-dessus
de ce large étang passait le railway de Balloch. Là finissait le littoral
écossais. Là commençait la mer, dont on entendait distinctement les fracas,
pendant les grandes tourmentes de l’équinoxe. Harry eût été un
merveilleux « leader » de ces catacombes naturelles, et, ce que font les guides
des Alpes sur les sommets neigeux, en pleine lumière, il l’eût fait dans
la houillère, en pleine ombre, avec une incomparable sûreté d’instinct.
Aussi
l’aimait-il, cette Nouvelle-Aberfoyle ! Que de fois, sa lampe au chapeau,
il s’aventurait jusque dans ses plus extrêmes profondeurs ! Il explorait
ses étangs sur un canot qu’il manœuvrait adroitement. Il chassait
même, car de nombreux oiseaux sauvages s’étaient introduits dans la
crypte, pilets, bécassines, macreuses, qui se nourrissaient des poissons dont
fourmillaient ces eaux noires. Il semblait que les yeux d’Harry fussent
faits aux espaces sombres, comme les yeux d’un marin aux horizons
éloignés.
Mais,
courant ainsi, Harry était comme irrésistiblement entraîné par l’espoir
de retrouver l’être mystérieux, dont l’intervention, pour dire le
vrai, l’avait sauvé plus que toute autre, et les siens avec lui.
Réussirait-il ? Oui, à n’en pas douter, s’il en croyait ses
pressentiments. Non, s’il fallait conclure du peu de succès que ses
recherches avaient obtenu jusqu’alors.
Quant
aux attaques dirigées contre la famille du vieil overman, avant la découverte
de la Nouvelle-Aberfoyle, elles ne s’étaient pas renouvelées.
Ainsi
allaient les choses dans cet étrange domaine.
Il
ne faudrait pas s’imaginer que, même à l’époque où les linéaments
de Coal-city se dessinaient à peine, toute distraction fût écartée de la
souterraine cité, et que l’existence y fût monotone.
Il
n’en était rien. Cette population, ayant mêmes intérêts, mêmes goûts, à
peu près même somme d’aisance, constituait, à vrai dire, une grande
famille. On se connaissait, on se coudoyait, et le besoin d’aller
chercher quelques plaisirs au-dehors se faisait peu sentir.
D’ailleurs,
chaque dimanche, promenades dans la houillère, excursions sur les lacs et les
étangs, c’étaient autant d’agréables distractions.
Souvent
aussi, on entendait les sons de la cornemuse retentir sur les bords du lac
Malcolm. Les Écossais accouraient à l’appel de leur instrument national.
On dansait, et ce jour-là, Jack Ryan, revêtu de son costume de Highlander,
était le roi de la fête.
Enfin,
de tout cela il résultait, au dire de Simon Ford, que Coal-city pouvait déjà se
poser en rivale de la capitale de l’Écosse, de cette cité soumise aux
froids de l’hiver, aux chaleurs de l’été, aux intempéries
d’un climat détestable, et qui, dans une atmosphère encrassée de la fumée
de ses usines, justifiait trop justement son surnom de « Vieille-Enfumée ».
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