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Il
était dix heures du soir. Kéraban, Van Mitten et Bruno, après un souper prélevé
sur les provisions serrées dans le coffre de la voiture, se promenèrent en
fumant, pendant une demi-heure environ, le long d’une étroite sente, dont
le sol ne cédait pas sous le pied.
«Et
maintenant, dit Van Mitten, je pense, ami Kéraban, que vous ne voyez aucune
objection à ce que nous allions dormir jusqu’au moment où arriveront les
chevaux de renfort?
—Je
n’en vois aucune, répondit Kéraban, après avoir réfléchi, avant de faire
cette réponse un peu extraordinaire de la part d’un homme qui
n’était jamais à court d’objections.
—Je
veux croire que nous n’avons rien à craindre? ajouta le Hollandais, au
milieu de cette plaine absolument déserte?
—Je
veux le croire aussi.
—Aucune
attaque n’est à redouter?
—Aucune.
—Si
ce n’est, toutefois, l’attaque des moustiques!» répondit Bruno, qui
venait de s’appliquer une claque formidable sur le front pour écraser une
demi-douzaine de ces importuns diptères.
Et,
en effet, des nuées d’insectes très voraces, qu’attirait peut-être
la lueur des lanternes, commençaient à tourbillonner effrontément autour de la
chaise.
«Hum!
fit Van Mitten, il y a ici une fière quantité de ces moustiques, et une
moustiquaire n’eût pas été de trop!
—Ce
ne sont point des moustiques, répondit le seigneur Kéraban, en se grattant le
bas de la nuque, et ce n’est point une moustiquaire qui nous manque!
—Qu’est-ce
donc? demanda le Hollandais.
—Une
cousiniaire, répondit Kéraban, car ces prétendus moustiques sont des cousins!
—Du
diable si j’en ferais la différence! pensa Van Mitten, qui ne jugea pas à
propos d’entamer une discussion sur cette question purement
entomologique.
—Ce
qu’il y a de curieux, fit observer Kéraban; c’est que ce sont
uniquement les femelles de ces insectes qui s’attaquent à l’homme.
—Je
les reconnais bien là, ces représentants du beau sexe! répondit Bruno, en se
frottant les mollets.
—Je
crois que nous ferons sagement de rentrer dans la voilure, dit alors Van
Mitten, car nous allons être dévorés!
—En
effet, répondit Kéraban, les contrées que traverse le bas Danube sont
particulièrement infestées par ces cousins, et on ne les combat qu’en
semant son lit pendant la nuit, su chemise et ses bas pendant le jour, de
poudre du pyrèthre....
—Dont
nous sommes absolument et malheureusement dépourvus! ajouta le Hollandais.
—Absolument,
répondit Kéraban. Mais qui pouvait prévoir que nous resterions en détresse dans
les marécages de la Dobroutcha?
—Personne,
ami Kéraban.
—J’ai
entendu parler, ami Van Mitten, d’une colonie de Tatars criméens,
auxquels le gouvernement turc avait accordé une vaste concession dans ce delta
du fleuve, et que des légions de ces cousins forcèrent à s’expatrier.
—D’après
ce que nous voyons, ami Kéraban, l’histoire n’est point invraisemblable!
—Rentrons
donc dans la chaise!
—Nous
n’avons que trop tardé! répondit Van Mitten, qui s’agitait au
milieu d’un bourdonnement d’ailes, dont les frémissements se
chiffrent par millions à la seconde.
Au
moment où le seigneur Kéraban et son compagnon allaient remonter dans la
voiture, le premier s’arrêta.
«Bien
qu’il n’y ait rien à craindre, dit-il, il serait bon que Bruno
veillât jusqu’au retour du postillon.
—Il
ne s’y refusera pas, répondit Van Mitten.
—Je
ne m’y refuserai pas, dit Bruno, parce que mon devoir est de ne pas
m’y refuser, mais je vais être dévoré vivant!
—Non!
répliqua Kéraban. Je me suis laissé dire que les cousins ne piquaient pas deux
fois à la même place, de sorte que Bruno sera bientôt à l’abri de leurs
attaques.
—Oui!...
lorsque j’aurai été criblé de mille piqûres!
—C’est
ainsi que je l’entends, Bruno.
—Mais,
au moins, pourrai-je veiller dans le cabriolet?
—Parfaitement,
à la condition de ne point vous y endormir!
—Et
comment dormirais-je, au milieu de cet effroyable essaim de moustiques?
—De
cousins, Bruno, répondit Kéraban, de simples cousins!... Ne l’oubliez
pas!»
Sur
cette observation, le seigneur Kéraban et Van Mitten remontèrent dans le coupé,
laissant à Bruno le soin de veiller à la garde de son maître, ou mieux de ses
maîtres. Depuis la rencontre de Kéraban et de Van Mitten, ne pouvait-il se dire
qu’il en avait deux?
Après
s’être assuré que les portières de la chaise étaient bien fermées, Bruno
visita l’attelage. Les chevaux, épuisés de fatigue, étaient étendus sur
le sol, respirant avec bruit, mêlant leur chaude haleine au brouillard de cette
plaine marécageuse.
«Le
diable ne les tirerait pas de cette ornière! se dit Bruno. Il faut convenir que
le seigneur Kéraban a eu là une fière idée de prendre cette route! Après tout,
cela le regarde!»
Et
Bruno remonta dans le cabriolet, dont il baissa le châssis vitré, à travers
lequel il pouvait voir dans le rayon du faisceau lumineux projeté par les
lanternes.
Que
pouvait faire de mieux le serviteur de Van Mitten, si ce n’est de rêver,
les yeux ouverts, et de combattre le sommeil, en réfléchissant à la série
d’aventures, dans lesquelles l’entraînait son maître, à la suite du
plus têtu des Osmanlis?
Ainsi,
lui, un enfant de l’ancienne Batavie, un traîneur du pavé de Rotterdam,
un habitué des quais de la Meuse, un pêcheur à la ligne émérite, un musard des
canaux qui sillonnent sa ville natale, il avait été transporté à l’autre
extrémité de l’Europe! De la Hollande à l’empire ottoman, il avait
fait cette gigantesque enjambée! Et à peine débarqué à Constantinople, la
fatalité venait de le jeter à travers les steppes du bas Danube! Et il se
voyait là, juché dans le cabriolet d’une chaise de poste, au milieu des
marais de la Dobroutcha, perdu dans une nuit profonde, et plus enraciné à ce
sol que la tour gothique de Zuidekerk! Et tout cela, parce qu’il était
tenu d’obéir à son maître, lequel, sans y être forcé, n’en
obéissait pas moins au seigneur Kéraban.
«Oh!
bizarrerie des complications humaines!
se
répétait Bruno. Me voilà, en train de faire le tour de la mer Noire, si nous le
faisons jamais, et cela pour épargner dix paras que j’eusse volontiers
payés de ma poche, si j’avais été assez avisé pour le faire en cachette
du moins endurant des Turcs! Ah! Le têtu! le têtu! Je suis sûr que, depuis le
départ, j’ai déjà maigri de deux livres!... En quatre jours! .. Que
sera-ce donc dans quatre semaines!—Bon! encore ces maudits insectes!».
Et,
si hermétiquement que Bruno eût fermé le châssis du cabriolet, quelques
douzaines de cousins avaient pu y pénétrer et s’acharnaient contre le
pauvre homme. Aussi, que de tapes, que de grattements, et comme il s’en
donnait de les traiter de moustiques, alors que le seigneur Kéraban ne pouvait
l’entendre!
Une
heure se passa ainsi, puis une autre heure encore. Peut-être, sans
l’agaçante attaque de ces insectes, Bruno, succombant à la fatigue, se
serait-il enfin laissé aller au sommeil? Mais dormir dans ces conditions eût
été impossible.
Il
devait être un peu plus de minuit, lorsque Bruno eut une idée. Elle eût même dû
lui venir plus tôt, à lui, un de ces Hollandais pur sang, qui, en venant au
monde, cherchent plutôt le tuyau d’une pipe que le sein de leur nourrice.
Ce fut de se mettre à fumer, de combattre l’envahissement des cousins à
coups de bouffées de tabac. Comment n’y avait-il pas déjà songé?
S’ils résistaient à l’atmosphère nicotique qu’il allait
emprisonner dans son cabriolet, c’est que ces insectes ont la vie dure au
milieu des marécages du bas Danube!
Bruno
tira donc de sa poche sa pipe de porcelaine à fleurs émaillées,—une soeur
de celle qui lui avait été si impudemment volée à Constantinople. Il la bourra
comme il eût fait d’une arme à feu qu’il comptait décharger sur les
troupes ennemies; puis, il battit le briquet, alluma le fourneau, aspira à
pleins poumons la fumée d’un excellent tabac de Hollande, et la rejeta en
énormes volutes.
L’essaim
bourdonna tout d’abord en redoublant ses assourdissants coups
d’ailes, et se dispersa peu à peu dans les angles les plus obscurs du
cabriolet.
Bruno
ne put que se féliciter de sa manoeuvre. La batterie qu’il venait de
démasquer faisait merveille, les assaillants se repliaient en désordre; mais,
comme il ne cherchait pas à faire de prisonniers,—bien au
contraire,—il ouvrit rapidement le châssis, afin de donner une issue aux
insectes du dedans, sachant bien que ses bordées de fumée interdiraient tout
accès aux insectes du dehors.
Ainsi
fut-il fait. Bruno, débarrassé de cette importune légion de diptères, put même
se hasarder à regarder à droite et à gauche. La nuit était toujours aussi
noire. Il passait de grands coups de brise, qui ébranlaient parfois la voiture;
mais elle adhérait fortement au sol, trop fortement même. Donc, nulle crainte
qu’elle fût renversée.
Bruno
chercha à voir en avant, vers l’horizon du nord, si quelque lumière ne se
montrait pas, qui eût annoncé le retour du postillon et des chevaux de renfort.
Obscurité complète, ténèbres d’autant plus profondes, au lointain, que le
devant de la chaise de poste se découpait dans le segment lumineux des
lanternes. Cependant, en portant ses regards sur les côtés, à une distance de
soixante pas environ, Bruno crut apercevoir quelques points brillants, qui se
déplaçaient dans l’ombre, rapidement, sans bruit, tantôt au ras du sol,
tantôt à deux ou trois pieds au-dessus.
Bruno
se demanda tout d’abord si ce n’étaient pas là quelques
phosphorescences de feux follets, dont le dégagement se produisait à la surface
d’un marais où ne manque pas l’hydrogène sulfuré.
Mais
si, en sa qualité d’être raisonnant, sa raison risquait de
l’induire en erreur, il ne pouvait en être ainsi des chevaux de la
chaise, que leur instinct n’eût pas trompés sur la cause de ce phénomène.
En effet, ils commencèrent à donner quelques signes d’agitation, les naseaux
éventés, renâclant d’une façon insolite.
«Eh!
qu’est-ce cela? se dit Bruno. Quelque nouvelle complication, sans doute!
Seraient-ce des loups?».
Que
ce fût là une bande de loups, attirée par l’odeur de l’attelage, à
cela rien d’impossible. Ces animaux, toujours affamés, sont nombreux dans
le delta du Danube.
«Diable!
murmura Bruno, voilà qui serait encore plus malfaisant que les moustiques ou
les cousins de notre entêté! La fumée de tabac n’y ferait rien, cette
fois!»
Cependant,
les chevaux ressentaient une vive inquiétude, à laquelle on ne pouvait se
méprendre. Ils essayaient de ruer dans la boue épaisse, ils se cabraient, ils
donnaient de violentes secousses à la voiture. Les points lumineux semblaient
s’être rapprochés. Une sorte de grognement sourd se mêlait aux sifflements
de la brise.
«Je
pense, se dit Bruno, qu’il est opportun de prévenir le seigneur Kéraban
et mon maître!»
Cela
était urgent, en effet. Bruno se laissa donc lentement glisser sur le sol; il
abaissa le marchepied de la chaise, ouvrit la portière, puis la referma, après
s’être introduit dans le coupé, où les deux amis dormaient tranquillement
l’un près de l’autre.
«Mon
maître?... dit Bruno à voix basse, en appuyant sa main sur l’épaule de
Van Mitten.
—Au
diable l’importun qui me réveille! murmura le Hollandais en se frottant
les yeux.
—Il
ne s’agit pas d’envoyer les gens au diable, surtout quand le diable
est peut-être là! répondit Bruno.
—Mais
qui donc me parle?...
—Moi,
votre serviteur.
—Ah!
Bruno!... c’est toi?... Après tout, tu as bien fait de me réveiller! Je
rêvais que madame Van Mitten....
—Vous
cherchait querelle!... répondit Bruno. Il est bien question de cela maintenant!
—Qu’y
a-t-il donc?
—Voudriez-vous,
s’il vous plaît, réveiller le seigneur Kéraban?
—Que
je réveille?...
—Oui!
Il n’est que temps!»
Sans
en demander davantage, le Hollandais, dormant encore à moitié, secoua son
compagnon.
Rien
de tel qu’un sommeil de Turc, quand ce Turc a un bon estomac et une
conscience nette. C’était le cas du compagnon de Van Mitten. Il fallut
s’y prendre à plusieurs reprises.
Le
seigneur Kéraban, sans relever ses paupières, grommelait et grognait, en homme
qui n’est pas d’humeur à se rendre. Pour peu qu’il fût aussi
têtu dans l’état de sommeil que dans l’état de veille, bien
certainement il faudrait le laisser dormir.
Cependant,
les insistances de Van Mitten et de Bruno furent telles que le seigneur Kéraban
se réveilla, détira ses bras, ouvrit les yeux, et d’une voix encore
brouillée d’assoupissement:
«Hum!
fit-il, les chevaux de renfort sont donc arrivés avec le postillon et Nizib?
—Pas
encore, répondit Van Mitten.
—Alors
pourquoi me réveiller?
—Parce
que, si les chevaux ne sont pas arrivés, répondit Bruno, d’autres animaux
très suspects sont là, qui entourent la voiture et se préparent à
l’attaquer!
—Quels
sont ces animaux?
—Voyez!»
La
vitre de la portière fut abaissée, et Kéraban se pencha au dehors.
«Allah
nous protège! s’écria-t-il. Voilà toute une bande de sangliers sauvages!»
Il
n’y avait pas à s’y tromper. C’étaient bien des sangliers. Ces
animaux sont très nombreux dans toute la contrée qui confine à l’estuaire
danubien; leur attaque est fort à redouter, et ils peuvent être rangés dans la
catégorie des bêtes féroces.
«Et
qu’allons-nous faire? demanda le Hollandais.
—Rester
tranquilles, s’ils n’attaquent pas, répondit Kéraban. Nous
défendre, s’ils attaquent!
—Pourquoi
ces sangliers nous attaqueraient-ils? reprit Van Mitten, Ils ne sont point
carnassiers, que je sache!
—Soit,
répondit Kéraban, mais si nous ne courons pas la chance d’être dévorés,
nous courons la chance d’être éventrés!
—Cela
se vaut, fit tranquillement observer Bruno.
—Aussi,
tenons-nous prêts à tout événement!»
Cela
dit, le seigneur Kéraban fit mettre les armes en état. Van Mitten et Bruno
avaient chacun un revolver à six coups et un certain nombre de cartouches. Lui,
Vieux Turc, ennemi déclaré de toute invention moderne, ne possédait que deux
pistolets de fabrication ottomane, au canon damasquiné, à la crosse incrustée
d’écaille et de pierres précieuses, mais plus faits pour orner la
ceinture d’un agha que pour détonner dans une attaque sérieuse. Van
Mitten, Kéraban et Bruno devaient donc se contenter de ces seules armes, et ne
les employer qu’à coup sûr.
Cependant,
les sangliers, au nombre d’une vingtaine, s’étaient rapprochés peu
à peu et entouraient la voiture. A la lueur des lanternes, qui les avait sans
doute attirés, on pouvait les voir se démener violemment et fouiller le sol à
coups de défenses. C’étaient d’énormes suiliens, de la taille
d’un âne, d’une force prodigieuse, capables de découdre chacun
toute une meute. La situation des voyageurs, emprisonnés dans leur coupé, ne
laissait donc pas d’être très inquiétante, s’ils venaient à être
assaillis de part et d’autre, avant le lever du jour.
Les
chevaux de l’attelage le sentaient bien. Au milieu des grognements de la
bande, ils s’ébrouaient, ils se jetaient de côté, à faire craindre
qu’ils ne rompissent ou leurs traits ou les brancards de la chaise.
Soudain,
plusieurs détonations éclatèrent. Van Mitten et Bruno venaient de décharger
chacun deux coups de leur revolver sur ceux des sangliers qui se lançaient à
l’assaut. Ces animaux, plus ou moins blessés, firent entendre des
rugissements de rage, en se roulant sur le sol. Mais les autres, rendus
furieux, se précipitèrent sur la voiture et l’attaquèrent à coups de
défenses. Les panneaux furent percés en maints endroits, et il devint évident
qu’avant peu ils seraient défoncés.
«Diable!
diable! murmurait Bruno.
—Feu!
feu!» répétait le seigneur Kéraban, en déchargeant ses pistolets, qui rataient
généralement une fois sur quatre,—bien qu’il n’en voulût pas
convenir.
Les
revolvers de Bruno et de Van Mitten blessèrent encore un certain nombre de ces
terribles assaillants, dont quelques-uns foncèrent directement sur
l’attelage.
De
là, épouvante bien naturelle des chevaux que menaçaient les défenses des
sangliers, et qui ne pouvaient répondre qu’à coups de pied, sans avoir la
liberté de leurs mouvements. S’ils eussent été libres, ils se seraient
jetés à travers la campagne, et ce n’aurait plus été qu’une
question de vitesse entre eux et la bande sauvage. Ils essayèrent donc, par
d’effroyables efforts, de rompre leurs traits, afin de s’échapper.
Mais les traits, faits d’une corde à torons serrés, résistèrent. Il
fallait donc ou que l’avant-train de la chaise se rompit brusquement, ou
que la chaise s’arrachât du sol sous ces terribles coups de collier.
Le
seigneur Kéraban, Van Mitten et Bruno le comprirent bien. Ce qui leur
paraissait le plus à craindre, c’était que leur voiture ne vînt à
chavirer. Les sangliers, que les coups de feu n’auraient plus tenus en
respect, se seraient jetés dessus, et c’en eût été fait de ceux
qu’elle renfermait. Mais que faire pour conjurer une pareille
éventualité? N’étaient-ils pas à la merci de cette troupe furieuse? Leur
sang-froid ne les abandonna pas, pourtant, et ils n’épargnèrent point les
coups de revolver.
Tout
à coup, une secousse plus violente ébranla la chaise, comme si
l’avant-train s’en fût détaché.
«Eh!
tant mieux! s’écria Kéraban. Que nos chevaux s’emportent à travers
la steppe! Les sangliers se mettront à leur poursuite, et ils nous laisseront
en repos!»
Mais
l’avant-train tenait bon et résistait avec une solidité qui faisait
honneur à cet antique produit de la carrosserie anglaise. Donc, il ne céda pas.
Ce fut la chaise qui céda. Les secousses devinrent telles, qu’elle fut
arrachée aux profondes ornières où elle plongeait jusqu’aux essieux. Un
dernier coup de collier de l’attelage, fou de terreur, l’enleva sur
un sol plus ferme, et la voilà roulant au galop de ses chevaux emportés, que
rien ne guidait au milieu de cette nuit profonde.
Cependant,
les sangliers n’avaient point abandonné la partie. Ils couraient sur les
côtés, s’attaquant, les uns aux chevaux, les autres à la voiture, qui ne
parvenait pas à les distancer.
Le
seigneur Kéraban, Van Mitten et Bruno s’étaient rejetés dans le fond du
coupé.
«Ou
nous verserons... dit Van Mitten.
—Ou
nous ne verserons pas, répondit Kéraban.
—Il
faudrait tâcher de ressaisir les guides!», fit judicieusement observer Bruno.
Et,
baissant les vitres de devant, il chercha avec la main si les guides étaient à
sa portée; mais les chevaux, en se débattant, les avaient rompues, sans doute,
et il fallait maintenant s’abandonner au hasard de cette course folle à
travers une contrée marécageuse. Pour arrêter l’attelage, il n’y
aurait eu qu’un moyen: arrêter, en même temps, la bande enragée qui le
poursuivait. Or, les armes à feu, dont les coups se perdaient sur cette masse
en mouvement, n’y auraient pu suffire. Les voyageurs, projetés les uns
sur les autres, ou lancés d’un coin à l’autre du coupé à chaque
cahot de la route,—celui-ci résigné à son sort comme tout bon musulman,
ceux-là, flegmatiques comme des Hollandais,—n’échangèrent plus une
parole.
Une
grande heure s’écoula ainsi. La chaise roulait toujours. Les sangliers ne
l’abandonnaient pas.
«Ami
Van Mitten, dit enfin Kéraban, je me suis laissé raconter qu’en pareille
occurrence, un voyageur, poursuivi par une bande de loups à travers les steppes
de la Russie, avait été sauvé, grâce au sublime dévouement de son domestique.
—Et
comment? demanda Van Mitten.
—Oh!
rien de plus simple, reprit Kéraban. Le domestique embrassa son maître,
recommanda son âme à Dieu, se jeta hors de la voiture et, pendant que les loups
s’arrêtaient à le dévorer, son maître parvint à les distancer et il fut
sauvé.
—Il
est bien regrettable que Nizib ne soit pas là!» répondit tranquillement Bruno.
Puis,
sur cette réflexion, tous trois retombèrent dans le plus profond silence.
Cependant
la nuit s’avançait. L’attelage ne perdait rien de son effrayante
vitesse, et les sangliers ne gagnaient point assez pour pouvoir se jeter sur
lui. Si quelque accident ne se produisait point, si une roue brisée, un heurt
trop violent, ne faisaient pas verser la chaise, le seigneur Kéraban et Van
Mitten gardaient quelque chance d’être sauvés,—même sans un
dévouement dont Bruno se sentait incapable.
Il
faut dire, en outre, que les chevaux, guidés par leur instinct, s’étaient
maintenus sur cette portion de la steppe qu’ils avaient l’habitude
de parcourir. C’était en droite ligne, vers le relais de poste
qu’ils s’étaient imperturbablement dirigés.
Aussi,
lorsque les premières lueurs du jour commencèrent à dessiner la ligne
d’horizon dans l’est, ils n’en étaient plus éloignés que de
quelques verstes.
La
bande de sangliers lutta encore pendant une demi-heure; puis, peu à peu, elle
resta en arrière; mais l’attelage ne ralentit pas sa course un seul
instant, et il ne s’arrêta que pour tomber, absolument fourbu, à quelque
centaine de pas de la maison de poste.
Le
seigneur Kéraban et ses deux compagnons étaient sauvés. Aussi le Dieu des
chrétiens ne fut-il pas moins remercié que le Dieu des infidèles, pour la
protection dont ils avaient couvert les voyageurs hollandais et turc pendant
cette nuit périlleuse.
Au
moment où la voiture arrivait au relais, Nizib et le postillon, qui
n’avaient pu s’aventurer à travers ces profondes ténèbres, allaient
en partir avec les chevaux de renfort. Ceux-ci remplacèrent donc l’attelage
que le seigneur Kéraban dut payer un bon prix; puis, sans se donner même une
heure de repos, la chaise, dont les traits et le timon avaient été réparés,
reprenait son train habituel et s’élançait sur la route de Kilia.
Cette
petite ville, dont les Russes ont détruit les fortifications avant de la rendre
à la Roumanie, est aussi un port du Danube, situé sur le bras qui porte son
nom.
La
chaise l’atteignit, sans nouveaux incidents, dans la soirée du 25 août.
Les voyageurs, exténués, descendirent à l’un des principaux hôtels de la
ville, et se rattrapèrent, pendant douze heures d’un bon sommeil, des
fatigues de la nuit précédente.
Le
lendemain, ils repartirent dès l’aube, et ils arrivèrent rapidement à la
frontière russe.
Là,
il y eut encore quelques difficultés. Les formalités assez vexatoires de la
douane moscovite ne laissèrent pas de mettre à une rude épreuve la patience du
seigneur Kéraban, qui, grâce à ses relations d’affaires,—par
malheur ou par bonheur, comme on voudra,—parlait assez la langue du pays
pour se faire comprendre. Un instant, on put croire que son entêtement à
contester les agissements des douaniers l’empêcherait de passer la
frontière.
Cependant
Van Mitten, non sans peine, parvint à le calmer. Kéraban consentit donc à se
soumettre aux exigences de la visite, à laisser fouiller ses malles, et il
acquitta les droits de douane, non sans avoir à plusieurs reprises émis cette
réflexion absolument juste:
«Décidément,
les gouvernements sont tous les mêmes et ne valent pas l’écorce
d’une pastèque!»
Enfin
la frontière roumaine fut franchie d’un trait, et la chaise se lançait à
travers cette portion de la Bessarabie que dessine le littoral de la mer Noire
vers le nord-est.
Le
seigneur Kéraban et Van Mitten n’étaient plus qu’à une vingtaine de
lieues d’Odessa.
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