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L’Abkasie
est une province à part, au milieu de la région caucasienne, dans laquelle le
régime civil n’a pas encore été introduit et qui ne relève que du régime
militaire. Elle a pour limite au sud le fleuve Ingour, dont les eaux forment la
lisière de la Mingrélie, l’une des principales divisions du gouvernement
de Koutaïs.
C’est
une belle province, une des plus riches du Caucase, mais le système qui la
régit n’est pas fait pour mettre ses richesses en valeur. C’est à
peine si ses habitants commencent à devenir propriétaires d’un sol qui
appartenait tout entier aux princes régnants, descendant d’une dynastie
persane. Aussi l’indigène y est-il encore à demi sauvage, ayant à peine
la notion du temps, sans langue écrite, parlant une sorte de patois que ses
voisins ne peuvent comprendre,—un patois si pauvre même, qu’il
manque de mots pour exprimer les idées les plus élémentaires.
Van
Mitten ne fut point sans remarquer, au passage, le vif contraste de cette
contrée avec les districts plus avancés en civilisation qu’il venait de
traverser.
A
la gauche de la route, développement de champs de maïs, rarement de champs de
blé, des chèvres et des moutons, très surveillés et gardés, des buffles, des
chevaux et des vaches, vaguant en liberté dans les pâturages, de beaux arbres,
des peupliers blancs, des figuiers, des noyers, des chênes, des tilleuls, des
platanes, de longs buissons de buis et de houx, tel est l’aspect de cette
province de l’Abkasie. Ainsi que l’a justement fait observer une
intrépide voyageuse, madame Caria Serena, «si l’on compare entre elles
ces trois provinces limitrophes l’une de l’autre, la Mingrélie, le
Samourzakan, l’Abkasie, on peut dire que leur civilisation respective est
au même degré d’avancement que la culture des monts qui les environnent:
la Mingrélie, qui, socialement, marche en tête, a des hauteurs boisées et mises
en valeur; le Samourzakan, déjà plus arriéré, présente un relief à moitié
sauvage; l’Abkasie, enfin, demeurée presque à l’état primitif,
n’a qu’un écheveau de montagnes incultes, que n’a pas encore
touché la main de l’homme. C’est donc l’Abkasie qui, de tous
les districts caucasiens, sera le plus tard entré en jouissance des bienfaits
de la liberté individuelle.»
La
première halte que firent les voyageurs après avoir franchi la frontière, fut à
la bourgade de Gagri, joli village, avec une charmante église de Sainte-Hypata,
dont la sacristie sert maintenant de cellier, un fort, qui est en même temps un
hôpital militaire, un torrent, sec alors, le Gagrinska, la mer d’un côté,
de l’autre, toute une campagne fruitière, plantée de grands accacias,
semée de bosquets de roses odorantes. Au loin, mais à moins de cinquante
verstes, se développe la chaîne limitrophe entre l’Abkasie et la
Circassie, dont les habitants, défaits par les Russes, après la sanglante
campagne de 1859, ont abandonné ce beau littoral.
La
chaise, arrivée là, à neuf heures du soir, y passa la nuit. Le seigneur Kéraban
et ses compagnons reposèrent dans un des doukhans de la bourgade, et en
repartirent le lendemain matin.
A
midi, six lieues plus loin, Pizunda leur offrait des chevaux de rechange. Là,
Van Mitten eut une demi-heure pour admirer l’église où résidèrent les
anciens patriarches du Caucase occidental; cet édifice, avec sa coupole de
briques, autrefois coiffée de cuivre, l’agencement de ses nefs suivant le
plan de la croix grecque, les fresques de ses murailles, sa façade ombragée par
des ormes séculaires, mérite d’être compté parmi les plus curieux
monuments de la période byzantine au sixième siècle.
Puis,
dans la même journée, ce furent les petites bourgades de Goudouati et de
Gounista, et, à minuit, après une rapide étape de dix-huit lieues, les
voyageurs venaient prendre quelques heures de repos à la bourgade Soukhoum-Kalé,
bâtie sur une large baie foraine, qui s’étend dans le sud jusqu’au
cap Kodor.
Soukhoum-Kalé
est le principal port de l’Abkasie; mais la dernière guerre du Caucase a
en partie détruit la ville, où se pressait une population hybride de Grecs,
d’Arméniens, de Turcs, de Russes, encore plus que d’Abkases.
Maintenant, l’élément militaire y domine, et les steamers d’Odessa
ou de Poti envoient de nombreux visiteurs aux casernes, construites près de
l’ancienne forteresse, qui fut élevée au seizième siècle, sous le règne
d’Amurah, époque de la domination ottomane.
Un
repas, d’un menu très géorgien, composé d’une soupe aigre au
bouillon de poule, d’un ragoût de viande farcie, assaisonné de lait acide
au safran,—repas qui ne pouvait être que médiocrement apprécié par deux
Turcs et un Hollandais,—précéda le départ, à neuf heures du matin.
Après
avoir laissé en arrière la jolie bourgade de Kélasouri, bâtie dans
l’ombreuse vallée de Kélassur, les voyageurs franchirent le Kodor à
vingt-sept verstes de Soukhoum-Kalé. La chaise longea ensuite d’énormes
futaies, que l’on pouvait comparer à de véritables forêts vierges, avec
lianes inextricables, broussailles touffues, dont on n’a raison que par
le fer ou le feu, et auxquelles ne manquent ni les serpents, ni les loups, ni
les ours, ni les chacals,—un coin de l’Amérique tropicale, jeté sur
le littoral de la mer Noire. Mais déjà la hache des exploitants se promène à
travers ces forêts que tant de siècles ont respectées, et ces beaux arbres
disparaîtront avant peu pour les besoins de l’industrie, charpentes de
maisons ou charpentes de navires.
Otchemchiri,
chef-lieu du district qui comprend le Kodor et le Samourzakan, importante
bourgade maritime, assise sur deux cours d’eau, Hori, dont le sanctuaire
byzantin mérite d’être visité, mais, faute de temps, ne put l’être
en cette circonstance, Gajida et Anaklifa, furent dépassés dans cette
journée,—une des plus longues par les heures employées à courir, une des
plus rapides par l’espace qui fut dévoré au galop de l’attelage.
Mais aussi, le soir, vers onze heures, les voyageurs arrivaient à la frontière
de l’Abkasie, ils franchissaient à gué le fleuve Ingour, et, vingt-cinq
verstes plus loin, ils s’arrêtaient a Redout-Kalé, chef-lieu de la
Mingrélie, l’une des provinces du gouvernement de Koutaïs.
Les
quelques heures de nuit qui restaient furent consacrées au sommeil. Cependant,
si fatigué qu’il fut, Van Mitten se leva de grand matin, afin de faire au
moins une excursion profitable avant son départ. Mais il trouva Ahmet levé
aussi tôt que lui, tandis que le seigneur Kéraban dormait encore dans une assez
bonne chambre de la principale auberge.
«Déjà
hors du lit? dit Van Mitten, en apercevant Ahmet, qui allait sortir! Est-ce que
mon jeune ami a l’intention de m’accompagner dans ma promenade matinale?
—En
ai-je le temps, monsieur Van Mitten? répondit Ahmet. Ne faut-il pas que je
m’occupe de renouveler nos provisions de voyage? Nous ne tarderons pas à
franchir la frontière russo-turque, et il ne sera pas aisé de se ravitailler
dans les déserts du Lazistan et de l’Anatolie! Vous voyez donc bien que
je n’ai pas un instant à perdre!
—Mais,
cela fait, répondit le Hollandais, ne pourrez-vous disposer de quelques
heures?...
—Cela
fait, monsieur Van Mitten, j’aurai à visiter notre chaise de poste, à
m’entendre avec un charron pour qu’il en resserre les écrous,
qu’il graisse les essieux, qu’il voie si le frein n’a pas
joué, et qu’il change la chaîne du sabot. Il ne faut pas, au delà de la
frontière, que nous ayons besoin de nous réparer! J’entends donc remettre
la chaise en parfait état, et je compte bien qu’elle finira avec nous cet
étonnant voyage!
—Bien!
Mais cela fait?... répéta Van Mitten.
—Cela
fait, j’aurai à m’occuper du relais, et j’irai à la maison de
poste pour régler tout cela!
—Très
bien! Mais cela fait?... dit encore Van Mitten, qui ne démordait pas de son
idée.
—Cela
fait, répondit Ahmet, il sera temps de partir, et nous partirons! Donc, je vous
laisse.
—Un
instant, mon jeune ami, reprit le Hollandais, et permettez-moi de vous adresser
une question.
—Parlez,
mais vite, monsieur Van Mitten.
—Vous
savez, sans doute, ce que c’est que cette curieuse province de Mingrélie?
—A
peu près.
—C’est
la contrée, arrosée par le poétique Phase, dont les paillettes d’or
venaient jadis s’accrocher aux degrés de marbre des palais élevés sur ses
bords?
—En
effet.
—Ici
s’étend cette légendaire Colchide, où Jason et ses Argonautes, aidés de
la magicienne Médée, vinrent conquérir la précieuse toison, que gardait un
formidable dragon, sans parler de terribles taureaux qui vomissaient des
flammes fantastiques!
—Je
ne dis pas non.
—Enfin,
c’est ici, dans ces montagnes, qui se pressent à l’horizon, sur ce
rocher de Khomli, dominant la cité moderne de Koutaïs, que Prométhée, fils de
Japet et de Clymène, après avoir audacieusement ravi le feu du ciel, fut
enchaîné par ordre de Jupiter, et c’est là qu’un vautour lui ronge
éternellement le coeur!
—Rien
de plus vrai, monsieur Van Mitten; mais, je vous le répète, je suis pressé! Où
voulez-vous en venir?
—A
ceci, mon jeune ami, repondit le Hollandais, en prenant son air le plus
aimable: c’est que quelques jours passés dans cette partie de la
Mingrélie et jusque dans le Koutaïs pourraient être bien employés au profit de
ce voyage, et que....
—Ainsi,
répondit Ahmet, vous nous proposez de demeurer quelque temps à Redout-Kalé?
—Oh!
quatre ou cinq jours suffiraient....
—Proposeriez-vous
cela à mon oncle Kéraban? demanda Ahmet non sans quelque malice.
—Moi!...
jamais, mon jeune ami! répondit le Hollandais. Ce serait matière à discussion,
et depuis la regrettable scène des narghilés, il ne m’arrivera plus, je
vous l’assure, d’entamer une discussion quelconque avec cet
excellent homme!
—Et
vous ferez sagement!
—Mais,
en ce moment, ce n’est point au terrible Kéraban que je m’adresse,
c’est à mon jeune ami Ahmet.
—C’est
ce qui vous trompe, monsieur Van Mitten, répondit Ahmet, en lui prenant la
main. Ce n’est point à votre jeune ami que vous parlez en ce moment!
—Et
à qui donc?...
—Au
fiancé d’Amasia, monsieur Van Mitten, et vous savez bien que le fiancé
d’Amasia n’a pas une heure à perdre!
Là-dessus,
Ahmet se sauva pour s’occuper des préparatifs du départ. Van Mitten, tout
dépité, n’eut que la ressource de faire une promenade peu instructive
dans la bourgade du Redout-Kalé en compagnie du fidèle mais décourageant Bruno.
A
midi, tous les voyageurs étaient prêts à partir. La chaise, examinée avec soin,
revue en quelques parties, promettait de fournir encore de longues étapes dans
d’excellentes conditions. La caisse aux provisions remplie, plus rien à
craindre sous ce rapport, pendant un nombre considérable de verstes ou plutôt
d’agatchs, puisque les provinces de la Turquie asiatique allaient être
traversées pendant cette seconde partie de l’itinéraire; mais Ahmet, en
homme avisé, ne pouvait que s’applaudir d’avoir pourvu à toutes les
éventualités de l’alimentation et de la locomotion.
Le
seigneur Kéraban ne voyait pas, sans une satisfaction extrême, le parcours
s’accomplir sans incidents ni accidents. Combien il serait satisfait dans
son amour-propre de Vieux Turc, au moment où il apparaîtrait sur la rive gauche
du Bosphore, narguant les autorités ottomanes et les décréteurs de taxes
injustes, il serait oiseux d’y insister.
Enfin,
Redout-Kalé n’étant plus qu’à quatre-vingt-dix verstes environ de
la frontière turque, avant vingt-quatre heures, le plus entêté des Osmanlis
comptait bien avoir remis le pied sur la terre ottomane. Là, enfin, il serait
chez lui.
«En
route, mon neveu, et qu’Allah continue à nous protéger!
s’écria-t-il d’un ton de bonne humeur.
—En
route, mon oncle!» répondit Ahmet. Et tous deux prirent place dans le coupé,
suivis de Van Mitten, qui essayait, mais en vain, d’apercevoir cette
mythologique cime du Caucase, sur laquelle Prométhée expiait sa tentative
sacrilège!
On
partit au claquement du fouet du iemschik et aux hennissements d’un
vigoureux attelage.
Une
heure après, la chaise passait cette frontière du Gouriel, qui est annexé à la
Mingrélie depuis 1801. Il a pour chef-lieu Poti, port assez important de la mer
Noire, qu’une voie ferrée rattache à Tiflis, la capitale de la Géorgie.
La
route remontait un peu à l’intérieur d’une campagne fertile. Çà et
là, des villages, où les maisons ne sont point groupées, mais éparses au milieu
des champs de maïs. Rien de singulier comme l’aspect de ces
constructions, qui ne sont plus en bois, mais en paille tressée, comme un
ouvrage de vannier. Van Mitten n’oublia pas de mentionner cette
particularité sur son carnet de voyage. Et pourtant ce n’étaient point
ces insignifiants détails qu’il s’attendait à noter pendant son
passage à travers l’ancienne Colchide! Enfin, peut-être serait-il plus
heureux, quand il arriverait sur les rives du Rion, ce fleuve de Poti, qui
n’est autre que le célèbre Phase de l’antiquité, et, s’il
faut en croire quelques savants géographes, l’un des quatre cours
d’eau de l’Éden!
Une
heure plus tard, les voyageurs s’arrêtaient devant la ligne du railway de
Poti-Tiflis, à un point où le chemin coupe la voie ferrée, une verste
au-dessous de la station de Sakario. Là s’ouvrait un passage à niveau
qu’il fallait nécessairement franchir, si l’on voulait, en
abrégeant la route, rejoindre Poti par la rive gauche du fleuve.
Les
chevaux vinrent donc s’arrêter devant la barrière du railway, qui était
fermée.
Les
glaces du coupé avaient été baissées, de telle sorte que le seigneur Kéraban et
ses deux compagnons étaient à même de voir ce qui se passait devant eux.
Le
postillon commença par héler le garde-barrière, qui ne parut point tout
d’abord.
Kéraban
mit la tête à la portière.
«Est-ce
que cette maudite compagnie de chemin de fer, s’écria-t-il, va encore
nous faire perdre notre temps? Pourquoi cette barrière est-elle fermée aux
voitures?
—Sans
doute parce qu’un train va bientôt passer! fit simplement observer Van
Mitten.
—Pourquoi
viendrait-il un train?» répliqua Kéraban.
Le
postillon continuait d’appeler, sans résultat. Personne ne paraissait à
la porte de la maisonnette du gardien.
«Qu’Allah
lui torde le cou! s’écria Kéraban. S’il ne vient pas, je saurai
bien ouvrir moi-même!...
—Un
peu de calme, mon oncle! dit Ahmet, en retenant Kéraban, qui se préparait à
descendre.
—Du
calme?...
—Oui!
voici ce gardien!»
En
effet, le garde-barrière, sortant de sa maisonnette, se dirigeait
tranquillement vers l’attelage.
«Pouvons-nous
passer, oui ou non? demanda Kéraban d’un ton sec.
—Vous
le pouvez, répondit le gardien. Le train de Poti n’arrivera pas avant dix
minutes.
—Ouvrez
votre barrière, alors, et ne nous retardez pas inutilement! Nous sommes
pressés!
—Je
vais vous ouvrir,» répondit le garde.
Et,
ce disant, il alla d’abord repousser la barrière placée de l’autre
côté de la voie, puis, il revint manoeuvrer celle devant laquelle
l’attelage s’était arrêté, mais tout cela posément, en homme qui
n’a pour les exigences des voyageurs qu’une indifférence parfaite.
Le
seigneur Kéraban bouillait déjà d’impatience.
Enfin,
le passage fut libre des quatre côtés, et la chaise s’engagea à travers
la voie.
À
ce moment, à l’opposé, parut un groupe de voyageurs. Un seigneur turc, monté
sur un magnifique cheval, suivi de quatre cavaliers qui lui faisaient escorte,
se disposait à franchir le passage à niveau.
C’était
évidemment un personnage considérable. Agé de trente-cinq ans environ, sa
taille élevée se dégageait avec cette noblesse particulière aux races
asiatiques. Figure assez belle, avec des yeux qui ne s’animaient
qu’au feu de la passion, front d’un ton mat, barbe noire, dont les
volutes s’étageaient jusqu’à mi-poitrine, bouche ornée de dents
très blanches, lèvres qui ne savaient pas sourire: en somme, la physionomie
d’un homme impérieux, puissant par sa situation et sa fortune, habitué à
la réalisation de tous ses désirs, à l’accomplissement de toutes ses
volontés, et que la résistance eût poussé aux plus grands excès. Il y avait
encore du sauvage dans cette nature, où le type turc confinait au type arabe.
Ce
seigneur portait un simple costume de voyage, taillé à la mode des riches
Osmanlis, qui sont plus Asiatiques qu’Européens. Sans doute, sous son
cafetan de couleur sombre, il tenait à dissimuler le riche personnage
qu’il était.
Au
moment où l’attelage atteignait le milieu de la voie, le groupe des
cavaliers l’atteignait aussi. Comme l’étroitesse des barrières ne
permettait pas à la chaise et au groupe de passer en même temps, il fallait
bien que l’un ou l’autre reculât.
L’attelage
s’était donc arrêté, tandis que les cavaliers en faisaient autant; mais
il ne semblait pas que le seigneur étranger fût d’humeur à céder passage
au seigneur Kéraban. Turc contre Turc, cela pouvait amener quelque
complication.
«Rangez-vous!
cria Kéraban aux cavaliers, dont les chevaux faisaient tête à ceux de
l’attelage.
—Rangez-vous
vous-mêmes! répondit le nouveau venu, qui semblait décidé à ne pas faire un pas
en arrière.
—Je
suis arrivé le premier!
—Eh
bien, vous passerez le second!
—Je
ne céderai pas!
—Ni
moi!»
Montée
sur ce ton, la discussion menaçait de prendre une assez mauvaise tournure.
«Mon
oncle!... dit Ahmet, que nous importe....
—Mon
neveu, il importe beaucoup!
—Mon
ami!... dit Van Mitten.
—Laissez-moi
tranquille!» répondit Kéraban d’un ton qui cloua le Hollandais dans son
coin.
Cependant,
le garde-barrière, intervenant, s’écriait:
«Hâtez-vous!
bâtez-vous!... Le train de Poti ne peut tarder à arriver!... Hâtez-vous!»
Mais
le seigneur Kéraban ne l’écoutait guère! Après avoir ouvert la portière
de la chaise, il était descendu sur la voie, suivi d’Ahmet et de Van
Mitten, tandis que Bruno et Nizib se précipitaient hors du cabriolet.
Le
seigneur Kéraban alla droit au cavalier, et saisissant son cheval par la bride:
«Voulez-vous
me livrer passage? s’écria-t-il, avec une violence qu’il ne pouvait
plus contenir.
—Jamais!
—Nous
allons bien voir!
—Voir?...
—Vous
ne connaissez pas le seigneur Kéraban!
—Ni
vous le seigneur Saffar?»
En
effet, c’était le seigueur Saffar, qui se dirigeait vers Poti, après une
rapide excursion dans les provinces du Caucase méridional.
Mais
ce nom de Saffar, ce nom du personnage qui avait accaparé les chevaux du relais
de Kertsch, voilà qui ne pouvait que surexciter la colère de Kéraban! Céder à
cet homme contre lequel il avait tant pesté déjà! Jamais! Il se fût plutôt fait
écraser sous les pieds de son cheval.
«Ah!
c’est vous le seigneur Saffar? s’écria-t-il. Eh bien, arrière, le
seigneur Saffar!
—En
avant,» dit Saffar, en faisant signe aux cavaliers de son escorte de forcer le
passage.
Ahmet
et Van Mitten, comprenant que rien ne ferait céder Kéraban se préparaient à lui
venir en aide.
«Mais
passez! passez donc! répétait le gardien. Passez donc!... Voici le train!»
Et,
en effet, on entendait le sifflet de la locomotive, que cachait encore un coude
du railway.
«Arrière!
cria Kéraban.
—Arrière!»
cria Saffar.
En
ce moment, les hennissements de la locomotive s’accentuèrent. Le gardien,
éperdu, agitait son drapeau, afin d’arrêter le train.... Il était trop
tard.... Le train débouchait de la courbe....
Le
seigneur Saffar, voyant qu’il n’avait plus le temps de franchir la
voie, recula précipitamment. Bruno et Nizib s’étaient jetés de côté.
Ahmet et Van Mitten, saisissant Kéraban, venaient de l’entraîner
précipitamment, pendant que le postillon, enlevant son attelage, le poussait
tout entier hors de la barrière.
A
ce moment même, le train passait avec la rapidité d’un express. Mais en
passant, il heurta l’arrière-train de la chaise, qui n’avait pu
être entièrement dégagée, il le mit en pièces, et disparut, sans que ses
voyageurs eussent seulement ressenti le choc de ce léger obstacle.
Le
seigneur Kéraban, hors de lui, voulut se jeter sur son adversaire; mais
celui-ci, poussant son cheval, traversa la voie, dédaigneusement, sans même
l’honorer d’un regard, et, suivi de ses quatre cavaliers, il
disparut au galop sur cette autre route, qui suit la rive droite du fleuve.
«Le
lâche! le misérable!... s’écriait Kéraban, que retenait son ami Van Mitten,
si jamais je le rencontre!
—Oui,
mais en attendant, nous n’avons plus de chaise de poste! répondit Ahmet,
en regardant les restes informes de la voiture rejetés hors de la voie.
—Soit!
mon neveu, soit! mais je n’en ai pas moins passé, et passé le premier!»
Cela,
c’était du Kéraban tout pur.
En
ce moment, quelques Cosaques, de ceux qui sont chargés en Russie de surveiller
les routes, s’approchèrent. Ils avaient vu tout ce qui était arrivé à la
barrière du railway.
Leur
premier mouvement fut de rejoindre le seigneur Kéraban et de lui mettre la main
au collet. De là, protestation dudit Kéraban, intervention inutile de son neveu
et de son ami, résistance plus violente du plus têtu des hommes, qui, après une
contravention aux règlements de police des chemins de fer, menaçait
d’empirer sa situation par une rébellion aux ordres de l’autorité.
On
ne raisonne pas plus avec des Cosaques qu’avec des gendarmes. On ne leur
résiste pas davantage. Quoiqu’il fit, le seigneur Kéraban, au comble de
la fureur, fut emmené à la station de Sakario, pendant qu’Ahmet, Van
Mitten, Bruno et Nizib restaient abasourdis devant leur chaise brisée.
«Nous
voilà dans un joli embarras! dit le Hollandais.
—Et
mon oncle donc! répondit Ahmet. Nous ne pouvons pourtant par
l’abandonner!»
Vingt
minutes après, le train de Tiflis, descendant sur Poti, passait devant eux. Ils
regardèrent....
A
la fenêtre d’un compartiment, apparaissait la tête ébouriffée du seigneur
Kéraban, rouge de fureur, les yeux injectés, hors de lui, non moins parce
qu’il avait été arrêté que parce que, pour la première fois de sa vie,
ces féroces Cosaques l’obligeaient à voyager en chemin de fer!
Mais
il importait de ne pas le laisser seul dans cette situation. Il fallait au plus
vite le tirer de ce mauvais pas, où son seul entêtement l’avait conduit,
et ne pas compromettre le retour à Scutari par un retard qui pouvait peut-être
se prolonger.
Laissant
donc les débris de la chaise dont on ne pouvait plus faire usage, Ahmet et ses
compagnons louèrent une charrette, le postillon y attela ses chevaux, et, aussi
rapidement que cela était possible, ils s’élancèrent sur la route de
Poti.
C’étaient
six lieues à faire. Elles furent franchies en deux heures.
Ahmet
et Van Mitten, dès qu’ils eurent atteint la bourgade, se dirigèrent vers
la maison de police, afin d’y réclamer l’infortuné Kéraban et lui
faire rendre la liberté.
Là,
ils apprirent une chose, qui ne laissa pas de les rassurer dans une certaine
mesure, aussi bien sur le sort réservé au délinquant que sur
l’éventualité de nouveaux retards.
Le
seigneur Kéraban, après avoir payé une forte amende pour la contravention
d’abord, pour la résistance aux agents ensuite, avait été remis entre les
mains des Cosaques, puis dirigé sur la frontière.
Il
s’agissait donc de l’y rejoindre au plus tôt, et, dans ce but, de
se procurer un moyen de transport.
Quant
au seigneur Saffar, Ahmet voulut s’informer de ce qu’il était
devenu.
Le
seigneur Saffar avait déjà quitté Poti. Il venait de s’embarquer sur le
steamer qui fait escale aux diverses échelles de l’Asie Mineure. Mais
Ahmet ne put apprendre où allait ce hautain personnage, et il ne vit plus à
l’horizon que la dernière traînée de vapeur du bâtiment qui
l’emportait vers Trébizonde.
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