I
On
s’en souvient sans doute, Van Mitten, désolé de n’avoir pu visiter
les ruines de l’ancienne Colchide, avait manifesté l’intention de
se dédommager en explorant le mythologique Phase, qui, sous le nom moins
euphonique de Rion, se jette maintenant à Poti dont il forme le petit port sur
le littoral de la mer Noire.
En
vérité le digne Hollandais dût régulièrement rabattre encore de ses espérances!
Il s’agissait bien vraiment de s’élancer sur les traces de Jason et
des Argonautes, de parcourir les lieux célèbres où cet audacieux fils
d’Eson alla conquérir la Toison d’Or! Non! ce qu’il convenait
de faire au plus vite, c’était de quitter Poli, de se lancer sur les
traces du seigneur Kéraban, et de le rejoindre à la frontière turco-russe.
De
là, nouvelle déception pour Van Mitten. Il était déjà cinq heures du soir. On
comptait repartir le lendemain matin, 13 septembre. De Poti, Van Mitten ne put
donc voir que le jardin public, où s’élèvent les ruines d’une
ancienne forteresse, les maisons bâties sur pilotis, dans lesquelles
s’abrite une population de six à sept mille âmes, les larges rues, bordées
de fossés, d’où s’échappe un incessant concert de grenouilles, et
le port, assez fréquenté, que domine un phare de premier ordre.
Van
Mitten ne put se consoler d’avoir si peu de temps à lui qu’en se
faisant cette réflexion: c’est qu’à fuir si vite une telle
bourgade, située au milieu des marais du Rion et de la Capatcha, il ne
risquerait point d’y gagner quelque fièvre pernicieuse,—ce qui est
fort à redouter dans les environs malsains de ce littoral.
Pendant
que le Hollandais s’abandonnait à ces réflexions de toutes sortes, Ahmet
cherchait à remplacer la chaise de poste, qui eût encore rendu de si longs
services sans l’inqualifiable imprudence de son propriétaire. Or, de
trouver une autre voiture de voyage, neuve ou d’occasion, dans cette
petite ville de Poti, il n’y fallait certainement pas compter. Une
«perecladnaïa», une «araba» russes, cela pouvait se rencontrer et la bourse du
seigneur Kéraban était là pour payer le prix de l’acquisition quel
qu’il fût. Mais ces divers véhicules, ce ne sont en somme que des
charrettes plus ou moins primitives, dépourvues de tout confort, et elles
n’ont rien de commun avec une berline de voyage. Si vigoureux que soient
les chevaux qu’on y attelle, ces charrettes ne sauraient courir avec la
vitesse d’une chaise de poste. Aussi que de retards à craindre avant
d’avoir achevé ce parcours! Cependant, il convient d’observer
qu’Ahmet n’eut pas même lieu d’être embarrassé sur le choix
du véhicule. Ni voitures, ni charrettes! Rien de disponible pour le moment! Or
il lui importait de rejoindre au plus tôt son oncle, pour empêcher que son
entêtement ne l’engageât encore en quelque déplorable affaire. Il se
décida donc à faire à cheval ce trajet d’une vingtaine de lieues, entre
Poti et la frontière turco-russe. Il était bon cavalier, cela va de soi, et
Nizib l’avait souvent accompagné dans ses promenades. Van Mitten consulté
par lui n’était point sans avoir reçu quelques principes
d’équitation, et il répondit, sinon de l’habileté fort improbable
de Bruno, du moins de son obéissance à le suivre dans ces conditions.
Il
fut donc décidé que le départ s’effectuerait le lendemain matin, afin
d’atteindre la frontière le soir même.
Cela
fait, Ahmet écrivit une longue lettre à l’adresse du banquier Sélim, lettre
qui naturellement commençait par ces mots: «Chère Amasia» Il lui racontait
toutes les péripéties du voyage, quel incident venait de se produire à Poti,
pourquoi il avait été séparé de son oncle, comment il comptait le retrouver. Il
ajoutait que le retour ne serait en rien retardé par cette aventure,
qu’il saurait bien faire marcher bêtes et gens en se tenant dans la
moyenne du temps et du parcours qui lui restaient encore. Donc, instante
recommandation de se trouver avec son père et Nedjeb à la villa de Scutari pour
la date fixée, et même un peu avant, de manière à ne point manquer au
rendez-vous.
Cette
lettre, à laquelle se mêlaient les plus tendres compliments pour la jeune
fille, le paquebot, qui fait un service régulier de Poti à Odessa, devait
l’emporter le lendemain. Donc, avant quarante-huit heures, elle serait
arrivée à destination, ouverte, lue jusqu’entre les lignes, et peut-être
pressée sur un coeur dont Ahmet croyait bien entendre les battements à
l’autre bout de la mer Noire. Le fait est que les deux fiancés se
trouvaient alors au plus loin l’un de l’autre, c’est-à-dire
aux deux extrémités du grand axe d’une ellipse dont l’intraitable
obstination de son oncle obligeait Ahmet à suivre la courbe!
Et
tandis qu’il écrivait ainsi pour rassurer, pour consoler Amasia, que
faisait Van Mitten?
Van
Mitten, après avoir dîné à l’hôtel, se promenait en curieux dans les rues
de Poti, sous les arbres du Jardin Central, le long des quais du port et dès
jetées, dont la construction s’achevait alors. Mais il était seul. Bruno,
cette fois, ne l’avait point accompagné.
Et
pourquoi Bruno ne marchait-il pas auprès de son maître, quitte à lui faire de
respectueuses mais justes observations sur les complications du présent et les
menaces de l’avenir?
C’est
que Bruno avait eu une idée. S’il n’y avait à Poti ni berline ni
chaise de poste, il s’y trouverait peut-être une balance. Or, pour ce
Hollandais amaigri, c’était là ou jamais l’occasion de se peser, de
constater le chiffre de son poids actuel comparé au chiffre de son poids
primitif.
Bruno
avait donc quitté l’hôtel, ayant eu soin d’emporter, sans en rien
dire, le guide de son maître, qui devait lui donner en livres bataves
l’évaluation des mesures russes dont il ne connaissait pas la valeur.
Sur
les quais d’un port où la douane exerce son office, il y a toujours
quelques-unes de ces larges balances, sur les plateaux desquelles un homme peut
se peser à l’aise.
Bruno
ne fut donc point embarrassé à ce sujet. Moyennant quelques kopeks, les
préposés se prêtèrent à sa fantaisie. On mit un poids respectable sur un des
plateaux d’une balance, et Bruno, non sans quelque secrète inquiétude,
monta sur l’autre. A son grand déplaisir, le plateau qui supportait le
poids, resta adhérent au sol. Bruno, quelque effort qu’il fit pour s’alourdir,—peut-être
croyait-il qu’il y réussirait en se gonflant,—ne parvint même pas à
l’enlever.
«Diable!
dit-il, voilà ce que je craignais!»
Un
poids un peu moins fort fut posé sur le plateau à la place du premier.... Le
plateau ne bougea pas davantage.
«Est-il
possible!» s’écria Bruno, qui sentit tout son sang lui refluer au coeur.
En
ce moment, son regard s’arrêta sur une bonne figure, toute empreinte de
bienveillance à son égard.
«Mon
maître!» s’écria-t-il.
C’était
Van Mitten, en effet, que les hasards de sa promenade venaient de conduire sur
le quai, précisément à l’endroit où les préposés opéraient pour le compte
de son serviteur.
«Mon
maître, répéta Bruno, vous ici?
—Moi-même,
répondit Van Mitten. Je vois avec plaisir que tu es en train de....
—De
me peser ... oui!
—Le
résultat de cette operation, c’est que je ne sais pas s’il existe
des poids assez faibles pour indiquer ce que je pèse à l’heure
qu’il est.»
Et
Bruno fit cette réponse avec une si douloureuse expression de physionomie que
le reproche alla jusqu’au coeur de Van Mitten.
«Quoi!
dit celui-ci, depuis que nous sommes partis, tu aurais maigri à ce point, mon
pauvre Bruno?
—Vous
allez en juger, mon maître.»
En
effet, on venait de placer, dans le plateau de la balance, un troisième poids
très inférieur aux deux autres.
Cette
fois, Bruno le souleva peu a peu,—ce qui mit les deux plateaux en
équilibre sur une même ligne horizontale.
«Enfin!
dit Bruno, mais quel est ce poids?
—Oui!
quel est ce poids?» répondit Van Mitten. Cela faisait tout juste, en mesures
russes, quatre pounds, pas un de plus, pas un de moins.
Aussitôt
Van Mitten de prendre le guide que lui tendait Bruno et de se reporter à la
table de comparaison entre les diverses mesures des deux pays.
«Eh
bien, mon maître? demanda Bruno, en proie à une curiosité mêlée d’une
certaine angoisse, que vaut le pound russe?
—Environ
seize ponds et demi de Hollande, répondit Van Mitten, après un petit calcul
mental.
—Ce
qui fait?...
—Ce
qui fait exactement soixante-quinze ponds et demi, ou cent cinquante et une
livres.»
Bruno
poussa un cri de désespoir, et, s’élançant hors du plateau de la balance,
dont l’autre plateau vint brusquement frapper le sol, il tomba sur un
banc, à demi-pâmé.
«Cent
cinquante et une livres.» répétait-il, comme s’il eût perdu là près
d’un neuvième de sa vie.
En
effet, à son départ, Bruno, qui pesait quatre-vingt-quatre ponds, ou cent
soixante-huit livres, n’en pesait plus que soixante-quinze et demi, soit
cent cinquante et une livres. Il avait donc maigri, de dix-sept livres! Et cela
en vingt-six jours d’un voyage qui avait été relativement facile, sans
véritables privations ni grandes fatigues. Et maintenant que le mal avait
commencé, où s’arrêterait-il? Que deviendrait ce ventre que Bruno
s’était fabriqué lui-même, qu’il avait mis près de vingt ans à
arrondir, grâce à l’observation d’une hygiène bien comprise? De
combien tomberait-il au-dessous de cette honorable moyenne, dans laquelle il s’était
maintenu jusqu’alors,—surtout à présent que, faute d’une
chaise de poste, à travers des contrées sans ressources, avec menaces de
fatigues et de dangers, cet absurde voyage allait s’accomplir dans des
conditions nouvelles!
Voilà
ce que se demanda l’anxieux serviteur de Van Mitten. Et alors, il se fit
dans son esprit, comme une rapide vision d’éventualités terribles, au
milieu desquelles apparaissait un Bruno méconnaissable, réduit à l’état
de squelette ambulant!
Aussi
son parti fut-il pris sans l’ombre d’une hésitation. Il se releva,
il entraina le Hollandais, qui n’aurait pas eu la force de lui résister,
et, s’arrêtant sur le quai, au moment de rentrer à l’hôtel:
«Mon
maître, dit-il, il y a des bornes à tout, même à la sottise humaine! Nous
n’irons pas plus loin!»
Van
Mitten reçut cette déclaration avec ce calme accoutumé, dont rien ne pouvait le
faire se départir.
«Comment,
Bruno, dit-il, c’est ici, dans ce coin perdu du Caucase, que tu me
proposes de nous fixer?
—Non,
mon maître, non! Je vous propose tout simplement de laisser le seigneur Kéraban
revenir comme il lui conviendra à Constantinople, pendant que nous y
retournerons tranquillement par un des paquebots de Poti. La mer ne vous rend
point malade, moi non plus, et je ne risque pas d’y maigrir
davantage,—ce qui m’arriverait infailliblement, si je continuais à
voyager dans ces conditions.
—Ce
parti est peut-être sage à ton point de vue, Bruno, répondit Van Mitten, mais
au mien, c’est autre chose. Abandonner mon ami Kéraban lorsque les trois
quarts du parcours sont déjà faits, cela mérite quelque réflexion!
—Le
seigneur Kéraban n’est point votre ami, répondit Bruno. Il est
l’ami du seigneur Kéraban, voilà tout. D’ailleurs, il n’est
et ne peut être le mien, et je ne lui sacrifierai pas ce qui me reste
d’embonpoint pour la satisfaction de ses caprices d’amour-propre!
Les trois quarts du voyage sont accomplis, dites-vous; cela est vrai, mais le
quatrième quart me paraît offrir bien d’autres difficultés à travers un
pays à demi sauvage! Qu’il ne vous soit encore rien survenu de
personnellement désagréable, à vous, mon maître, d’accord; mais, je vous
le répète, si vous vous obstinez, prenez garde! ... Il vous arrivera malheur!»
L’insistance
de Bruno à lui prophétiser quelque grave complication dont il ne se tirerait
pas sain et sauf ne laissait point de tracasser Van Mitten. Ces conseils
d’un fidèle serviteur étaient bien pour l’influencer quelque peu.
En effet, ce voyage au delà de la frontière russe, à travers les régions peu
fréquentées du pachalik de Trébizonde et de l’Anatolie septentrionale,
qui échappent presque entièrement à l’autorité du gouvernement turc, cela
valait au moins la peine que l’on regardât à deux fois avant de
l’entreprendre. Aussi, étant donné son caractère un peu faible, Van
Mitten se sentit-il ébranlé, et Bruno ne fut pas sans s’en apercevoir.
Bruno redoubla donc ses instances. Il fit valoir maint argument à l’appui
de sa cause, il montra ses habits flottant à la ceinture autour d’un
ventre qui s’en allait de jour en jour. Insinuant, persuasif, éloquent
même, sous l’empire d’une conviction profonde, il amena enfin son
maître à partager ses idées sur la nécessité de séparer son sort du sort de son
ami Kéraban.
Van
Mitten réfléchissait. Il écoutait avec attention, hochant la tête aux bons
endroits. Lorsque cette grave conversation fut achevée, il n’était plus
retenu que par la crainte d’avoir une discussion à ce sujet avec son
incorrigible compagnon de voyage.
«Eh
bien, repartit Bruno, qui avait réponse à tout, les circonstances sont
favorables. Puisque le seigneur Kéraban n’est plus là, brûlons la
politesse au seigneur Kéraban, et laissons son neveu Ahmet aller le rejoindre à
la frontière.»
Van
Mitten secoua la tête négativement.
«A
cela, il n’y a qu’un empêchement, dit-il.
—Lequel?
demanda Bruno.
—C’est
que j’ai quitté Constantinople, à peu près sans argent, et que
maintenant, ma bourse est vide!
—Ne
pouvez-vous, mon maître, faire venir une somme suffisante de la banque de
Constantinople?
—Non,
Bruno, c’est impossible! Le dépôt de ce que je possède à Rotterdam ne
peut pas être déjà fait....
—En
sorte que pour avoir l’argent nécessaire à notre retour?... demanda
Bruno.
—Il
faut de toute nécessité que je m’adresse à mon ami Kéraban!» répondit Van
Mitten.
Voilà
qui n’était pas pour rassurer Bruno. Si son maître revoyait le seigneur
Kéraban, s’il lui faisait part de son projet, il y aurait discussion, et
Van Mitten ne serait pas le plus fort. Mais comment faire? S’adresser
directement au jeune Ahmet? Non! ce serait inutile! Ahmet ne prendrait jamais
sur lui de fournir à Van Mitten les moyens d’abandonner son oncle! Donc
il n y fallait point songer.
Enfin,
voici ce qui fut décidé entre le maître et le serviteur, après un long débat.
On quitterait Poti en compagnie d’Ahmet, on irait rejoindre le seigneur
Kéraban à la frontière turco-russe. Là, Van Mitten, sous prétexte de santé, en
prévision des fatigues à venir, déclarerait qu’il lui serait impossible
de continuer un pareil voyage. Dans ces conditions, son ami Kéraban ne pourrait
pas insister, et ne se refuserait pas à lui donner l’argent nécessaire
pour qu’il pût revenir par mer à Constantinople.
«N’importe!
pensa Bruno, une conversation à ce sujet entre mon maître et le seigneur
Kéraban, cela ne laisse pas d’être grave.»
Tous
deux revinrent à l’hôtel, où les attendait Ahmet. Ils ne lui dirent rien
de leurs projets que celui-ci eût sans doute combattus. On soupa, on dormit.
Van Mitten rêva que Kéraban le hachait menu comme chair à pâté. On se réveilla
de grand matin, et l’on trouva à la porte quatre chevaux prêts à «dévorer
l’espace».
Une
chose curieuse à voir, ce fut la mine de Bruno, lorsqu’il fut mis en
demeure d’enfourcher sa monture. Nouveaux griefs à porter au compte du
seigneur Kéraban. Mais il n’y avait pas d’autre moyen de voyager. Bruno
dut donc obéir. Heureusement, son cheval était un vieux bidet, incapable de
s’emballer, et dont il serait facile d’avoir raison. Les deux
chevaux de Van Mitten et de Nizib n’étaient pas non plus pour les
inquiéter. Seul, Ahmet avait un assez fringant animal; mais, bon cavalier, il
ne devait avoir d’autre souci que de modérer sa vitesse, afin de ne point
distancer ses compagnons de route.
On
quitta Poti à cinq heures du matin. A huit heures, un premier déjeuner était
pris dans le bourg de Nikolaja, après une traite de vingt verstes, un second
déjeuner à Kintryachi, quinze verstes plus loin, vers onze heures,—et,
vers deux heures après midi, Ahmet, après une nouvelle étape de vingt autres
verstes, faisait halte à Batoum, dans cette partie du Lazistan septentrional
qui appartient à l’empire moscovite.
Ce
port était autrefois un port turc, très heureusement situé à l’embouchure
du Tchorock, qui est le Bathys des anciens. Il est fâcheux que la Turquie
l’ait perdu, car ce port, vaste, pourvu d’un bon ancrage, peut
recevoir un grand nombre de bâtiments, même des navires d’un fort tirant
d’eau. Quant à la ville, c’est simplement un important bazar,
construit en bois, que traverse une rue principale. Mais la main de la Russie
s’allonge démesurément sur les régions transcaucasiennes, et elle a saisi
Batoum comme elle saisira plus tard les dernières limites du Lazistan.
Là,
Ahmet n’était donc pas encore chez lui, comme il y eût été quelques
années auparavant. Il lui fallut dépasser Günièh, à l’embouchure du
Tchorock, et, à vingt verstes de Batoum, la bourgade de Makrialos, pour
atteindre la frontière, dix verstes plus loin.
En
cet endroit, au bord de la route, un homme attendait sous l’oeil peu
paternel d’un détachement de Cosaques, les deux pieds posés sur la limite
du sol ottoman, dans un état de fureur plus facile à comprendre qu’à
décrire.
C’était
le seigneur Kéraban. Il était six heures du soir, et depuis le minuit de la
veille,—instant précis où il avait été rendu à la liberté en dehors du
territoire russe,—le seigneur Kéraban ne décolérait pas.
Une
assez pauvre cabane, bâtie au flanc de la route, misérablement habitée, mal
couverte, mal close, encore plus mal fournie de vivres, lui avait servi
d’abri ou plutôt de refuge.
Une
demi-verste avant d’y arriver, Ahmet et Van Mitten, ayant aperçu,
l’un son oncle, l’autre son ami, avaient pressé leurs chevaux, et
ils mirent pied à terre à quelques pas de lui.
Le
seigneur Kéraban, allant, venant, gesticulant, se parlant à lui-même ou plutôt
se disputant avec lui-même, puisque personne n’était là pour lui tenir
tête, ne semblait pas avoir aperçu ses compagnons.
«Mon
oncle! s’écria Ahmet en lui tendant les bras, pendant que Nizib et Bruno
gardaient son cheval et celui du Hollandais, mon oncle!
—Mon
ami!» ajouta Van Mitten. Kéraban leur saisit la main à tous deux, et montrant
les Cosaques, qui se promenaient sur la lisière de la route:
«En
chemin de fer! s’écria-t-il. Ces misérables m’ont forcé à monter en
chemin de fer! ... Moi! ... moi!»
Bien
évidemment, d’avoir été réduit à ce mode de locomotion, indigne
d’un vrai Turc, c’était ce qui excitait chez le seigneur Kéraban la
plus violente irritation! Non! il ne pouvait digérer cela! Sa rencontre avec le
seigneur Saffar, sa querelle avec cet insolent personnage et ce qui en était suivi,
le bris de sa chaise de poste, l’embarras où il allait se trouver pour
continuer son voyage, il oubliait tout devant cette énormité: avoir été en
chemin de fer! Lui, un vieux croyant!
«Oui!
c’est indigne! répondit Ahmet, qui pensa que c’était ou jamais le
cas de ne pas contrarier son oncle.
—Oui,
indigne! ajouta Van Mitten, mais, après tout, ami Kéraban, il ne vous est rien
arrivé de grave....
—Ah!
prenez garde à vos paroles, monsieur Van Mitten! s’écria Kéraban. Rien de
grave, dites-vous?»
Un
signe d’Ahmet au Hollandais lui indiqua qu’il faisait fausse route.
Son vieil ami venait de le traiter de: «Monsieur Van Mitten» et continuait de
l’interpeller de la sorte:
«Me
direz-vous ce que vous entendez par ces inqualifiables paroles: rien de grave?
—Ami
Kéraban, j’entends qu’aucun de ces accidents habituels aux chemins
de fer, ni déraillement, ni tamponnement, ni collision....
—Monsieur
Van Mitten, mieux vaudrait avoir déraillé! s’écria Kéraban. Oui! par
Allah! mieux vaudrait avoir déraillé, avoir perdu bras, jambes et tête,
entendez-vous, que de survivre à pareille honte!
—Croyez
bien, ami Kéraban! ... reprit Van Mitten, qui ne savait comment pallier ses
imprudentes paroles.
—Il
ne s’agit pas de ce que je puis croire! répondit Kéraban en marchant sur
le Hollandais, mais de ce que vous croyez! ... Il s’agit de la façon dont
vous envisagez ce qui vient d’arriver à l’homme qui, depuis trente
ans, se croyait votre ami.»
Ahmet
voulut détourner une conversation dont le plus clair résultat eût été
d’empirer les choses.
«Mon
oncle, dit-il, je crois pouvoir l’affirmer, vous avez mal compris
monsieur Van Mitten....
—Vraiment!
—Ou
plutôt monsieur Van Mitten s’est mal exprimé! Tout comme moi, il ressent
une indignation profonde pour le traitement que ces maudits Cosaques vous ont
infligé!»
Heureusement,
tout cela était dit en turc, et les «maudits Cosaques» n’y pouvaient rien
comprendre.
«Mais,
en somme, mon oncle, c’est à un autre qu’il faut faire remonter la
cause de tout cela! C’est un autre qui est responsable de ce qui vous est
arrivé! C’est l’impudent personnage qui a fait obstacle à votre
passage au railway de Poti! C’est ce Saffar!...
—Oui!
ce Saffar! s’écria Kéraban, très opportunément lancé par son neveu sur
cette nouvelle piste.
—Mille
fois oui, ce Saffar! se hâta d’ajouter Van Mitten. C’est là ce que
je voulais dire, ami Kéraban!
—L’infâme
Saffar! dit Kéraban.
—L’infâme
Saffar!» répéta Van Mitten en se mettant au diapason de son interlocuteur.
Il
aurait même voulu employer un qualificatif plus énergique encore, mais il
n’en trouva pas.
«Si
nous le rencontrons jamais! ... dit Ahmet.
—Et
ne pouvoir retourner à Poti! s’écria Kéraban, pour lui faire payer son
insolence, le provoquer, lui arracher l’âme du corps, le livrer à la main
du bourreau!...
—Le
faire empaler!....» crut devoir ajouter Van Mitten, qui se faisait féroce pour
reconquérir une amitié compromise.
Et
cette proposition, si bien turque, on en conviendra, lui valut un serrement de
main de son ami Kéraban.
«Mon
oncle, dit alors Ahmet, il serait inutile, en ce moment, de se mettre à la
recherche de ce Saffar!
—Et
pourquoi, mon neveu?
—Ce
personnage n’est plus à Poti, reprit Ahmet, Quand nous y sommes arrivés,
il venait de s’embarquer sur le paquebot qui fait le service du littoral
de l’Asie Mineure.
—Le
littoral de l’Asie Mineure! s’écria Kéraban, Mais notre itinéraire
ne suit-il pas ce littoral?
—En
effet, mon oncle!
—Eh
bien! si l’infâme Saffar, répondit Kéraban, se rencontre sur mon chemin, Vallah-billah
tielah! Malheur à lui!»
Après
avoir prononcé cette formule qui est le «serment de Dieu», le seigneur Kéraban
ne pouvait rien dire de plus terrible: il se tut.
Mais
comment voyagerait-on, maintenant que la chaise de poste manquait aux
voyageurs? De suivre la route à cheval, cela ne pouvait sérieusement se
proposer au seigneur Kéraban. Sa corpulence s’y opposait. S’il eût
souffert du cheval, le cheval aurait encore plus souffert de lui. Il fut donc
convenu que l’on se rendrait à Choppa, la bourgade la plus rapprochée. Ce
n’était que quelques verstes à faire, et Kéraban les ferait à
pied,—Bruno aussi, car il était tellement moulu qu’il
n’aurait pu réenfourcher sa monture.
«Et
cette demande d’argent dont vous devez parler? ... dit-il à son maître
qu’il avait tiré à part.
—A
Choppa!» répondit Van Mitten.
Et
il ne voyait pas sans quelque inquiétude approcher le moment où il devrait
toucher cette question délicate.
Quelques
instants après, les voyageurs descendaient la route dont la pente côtoie les
rivages du Lazistan.
Une
dernière fois, le seigneur Kéraban se retourna pour montrer le poing aux
Cosaques, qui l’avaient si désobligeamment embarqué,—lui!—
dans un wagon de chemin de fer, et, au détour de la côte, il perdit de vue la
frontière de l’empire moscovite.
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