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Une
ville qui date de l’an du monde 4790, qui doit sa fondation aux habitants
d’une colonie milésienne, qui fut conquise par Mithridate, qui tomba au
pouvoir de Pompée, qui subit la domination des Perses et celle des Scythes, qui
fut chrétienne sous Constantin-le-Grand et redevint païenne jusqu’au
sixième siècle, qui fut délivrée par Bélisaire et enrichie par Justinien, qui
appartint aux Comnènes dont Napoléon 1er se disait le descendant, puis au
sultan Mahomet II, vers le milieu du quinzième siècle, époque à laquelle finit
l’Empire de Trébizonde, après une durée de deux cent cinquante-six
ans,—celle ville, il faut en convenir, a quelque droit de figurer dans
l’histoire du monde. On ne s’étonnera donc pas que, pendant toute
la première partie de ce voyage, Van Mitten se fût réjoui à la pensée de
visiter une cité si fameuse, que les romans de chevalerie ont, en outre, choisie
pour cadre à leurs merveilleuses aventures.
Mais,
quand il se faisait cette joie, Van Mitten était libre de tout souci. Il
n’avait qu’à suivre son ami Kéraban sur cet itinéraire qui
contournait l’antiquePont-Euxin. Et maintenant, fiancé—provisoirement
du moins, pour quelques jours seulement,—mais fiancé à cette noble Kurde
qui le tenait en laisse, il n’était plus d’humeur à pouvoir
apprécier les splendeurs historiques de Trébizonde.
Ce
fut le 17 septembre, vers neuf heures du matin, deux heures après avoir quitté
le caravansérail de Rissar, que le seigneur Kéraban et ses compagnons, le
seigneur Yanar, sa soeur et leurs serviteurs, firent une superbe entrée dans la
capitale du pachalik moderne, bâtie au milieu d’une campagne alpestre,
avec vallées, montagnes, cours d’eau capricieux,—paysage qui
rappelle volontiers quelques aspects de l’Europe centrale: on dirait que
des morceaux de la Suisse et du Tyrol ont été transportés sur cette portion du
littoral de la mer Noire.
Trébizonde,
située à trois cent vingt-cinq kilomètres d’Erzeroum, cette importante
capitale de l’Arménie, est maintenant en communication directe avec la
Perse, au moyen d’une route que le gouvernement turc a ouverte par Gumuch
Kané, Baibourt et Erzeroum,—ce qui lui rendra peut-être quelque peu de
son ancienne valeur commerciale.
Cette
cité est divisée en deux villes disposées en amphithéâtre sur une colline.
L’une, la ville turque, enceinte de murailles flanquées de grosses tours,
défendue autrefois par son vieux château de mer, ne comprend pas moins
d’une quarantaine de mosquées, dont les minarets émergent de massifs
d’orangers, d’oliviers et autres arbres d’un aspect
enchanteur. L’autre, c’est la ville chrétienne, la plus
commerçante, où se trouve le grand bazar, richement assorti de tapis,
d’étoffes, de bijoux, d’armes, de monnaies anciennes, de pierres
précieuses, etc. Quant au port, il est desservi par une ligne hebdomadaire de
bateaux à vapeur, qui mettent Trébizonde en communication directe avec les
principaux points de la mer Noire.
Dans
cette ville s’agite ou végète,—suivant les divers éléments dont
elle se compose,—une population de quarante mille habitants, Turcs,
Persans, chrétiens du rite arménien et latin, Grecs orthodoxes, Kurdes et
Européens. Mais, ce jour-là, cette population était plus que quintuplée par le
concours des fidèles venus de tous les coins de l’Asie mineure, pour
assister aux fêtes superbes qui allaient être célébrées en l’honneur de
Mahomet.
Aussi,
la petite caravane eut-elle quelque peine a trouver un logement convenable pour
les vingt-quatre heures qu’elle devait passer a Trébizonde, car
l’intention formelle du seigneur Kéraban était bien d’en partir,
dès le lendemain, pour Scutari. Et, en effet, il n’y avait pas un jour à
perdre, si on voulait y arriver avant la fin du mois.
Ce
fut dans un hôtel franco-italien, au milieu d’un véritable quartier de
caravansérails, de khans, d’auberges, déjà encombrés de voyageurs, près
de la place de Giaour-Meïdan, dans la partie la plus commerçante de la ville et
par conséquent en dehors de la cité turque, que le seigneur Kéraban et sa suite
trouvèrent seulement à se loger. Mais l’hôtel était assez confortable
pour qu’ils pussent y prendre ce jour et cette nuit de repos dont ils
avaient besoin. Aussi l’oncle d’Ahmet n’eut-il pas le plus
petit sujet de se mettre en colère contre l’hôtelier.
Mais,
pendant que le seigneur Kéraban et les siens, arrivés à ce point de leur
voyage, croyaient en avoir fini,—sinon avec les fatigues, du moins avec
les dangers de toutes sortes,—un complot se tramait contre eux dans la
ville turque, où résidait leur plus mortel ennemi.
C’était
au palais du seigneur Saffar, bâti sur les premiers contreforts de la montagne
de Bostepeh, dont les pentes s’abaissent doucement vers la mer,
qu’une heure auparavant était arrivé l’intendant Scarpanto, après
avoir quitté le caravansérail de Rissar.
Là,
le seigneur Saffar et le capitaine Yarhud l’attendaient; là, tout
d’abord, Scarpanto leur faisait part de ce qui s’était passé
pendant la nuit précédente; là, il racontait comment Kéraban et Ahmet avaient
été sauvés d’un emprisonnement, qui eût laissé Amasia sans défense, et
sauvés par le dévouement stupide de ce Van Mitten; là, dans cette conférence de
trois hommes ayant un unique intérêt, furent prises les résolutions qui
menaçaient directement les voyageurs, sur ce parcours de deux cent vingt-cinq
lieues entre Scutari et Trébizonde. Ce qu’était ce projet, l’avenir
le fera connaître, mais on peut dire qu’il eut, ce jour même, un
commencement d’exécution: en effet, le seigneur Sallar et Yarhud, sans
s’inquiéter des fêtes qui allaient être célébrées, quittaient Trébizonde
et prenaient dans l’ouest la route de l’Anatolie qui mène à
l’embouchure du Bosphore.
Scarpante,
lui, restait à la ville. N’étant connu ni du seigneur Kéraban, ni
d’Ahmet, ni des deux jeunes filles, il pourrait agir en toute liberté. A
lui de jouer dans ce drame l’important rôle qui devait désormais
substituer la force à la ruse.
Aussi,
Scarpante put-il se mêler a la foule et flâner sur la place du Giaour-Meïdan.
Ce n’était pas, pour avoir, un instant et dans l’ombre, au
caravansérail de Rissar, adressé la parole au seigneur Kéraban et à son neveu,
qu’il pouvait craindre d’être reconnu. Aussi lui fut-il facile
d’épier leurs pas et démarches on toute sécurité.
C’est
dans ces conditions qu’il vit Ahmet, peu de temps après son arrivée à
Trébizonde, se diriger vers le port, à travers les rues assez misérablement
entretenues qui y aboutissent. Là, sandals, caboteurs, mahones barques de
toutes sortes, étaient au sec, après avoir débarqué leurs cargaisons de
fidèles, tandis que les navires de commerce, par manque de profondeur, se
tenaient plus au large.
Un
hammal venait d’indiquer à Ahmet le bureau du télégraphe, et Scarpante
put s’assurer que le fiancé d’Amasia expédiait un assez long
télégramme à l’adresse du banquier Sélim, à Odessa.
«Buh!
se dit-il, voilà une dépêche qui n’arrivera jamais à son destinataire!
Sélim a été mortellement frappé d’une balle que lui a envoyée Yarhud, et
cela n’est pas pour nous inquiéter!»
Et,
de fait, Scarpante ne s’en inquiéta pas autrement.
Puis,
Ahmet revint à l’hôtel du Giaour-Meïdan. Il retrouva Amasia en compagnie
de Nedjeb, qui l’attendait, non sans quelque impatience, et la jeune
fille put être certaine qu’avant quelques heures, on serait rassuré sur
son sort à la villa Sélim.
«Une
lettre aurait mis trop de temps à arriver à Odessa, ajouta Ahmet, et,
d’ailleurs, je crains toujours....»
Ahmet
s’était interrompu sur ce mot.
«Vous
craignez, mon cher Ahmet? ... Que voulez-vous dire? demanda Amasia, un peu
surprise.
—Rien,
chère Amasia, répondit Ahmet, rien!....
J’ai
voulu rappeler à votre père qu’il eût soin de se trouver à Scutari pour
notre arrivée, et même avant, afin de faire toutes les démarches nécessaires
pour que notre mariage n’éprouve aucun retard!»
La
vérité est qu’Ahmet, redoutant toujours de nouvelles tentatives
d’enlèvement, au cas où les complices de Yarhud eussent appris ce qui
s’était passé après le naufrage de la Guïdare, marquait au
banquier Sélim que tout danger n’était peut-être pas écarté encore; mais,
ne voulant pas inquiéter Amasia pendant le reste du voyage, il se garda bien de
lui dire quelles étaient ses appréhensions,—appréhensions vagues, au
surplus, et qui ne reposaient que sur des pressentiments.
Amasia
remercia Ahmet du soin qu’il avait pris de rassurer son père par
dépêche,—dût-il encourir, pour avoir usé du fil télégraphique, les
malédictions de l’oncle Kéraban.
Et,
pendant ce temps, que devenait l’ami Van Mitten?
L’ami
Van Mitten, devenait, un peu malgré lui, l’heureux fiancé de la noble
Saraboul et le piteux beau frère du seigneur Vanar!
Comment
eût-il pu résister? D’une part, Kéraban lui répétait qu’il fallait
consommer le sacrifice jusqu’au bout, ou bien le juge pourrait les
renvoyer tous les trois en prison,—ce qui compromettrait irréparablement
l’issue de ce voyage; que ce mariage, s’il était valable en
Turquie, où la polygamie est admise, serait radicalement nul pour la Hollande,
où Van Mitten était déjà marié; que, par conséquent, il pourrait, à son choix,
être monogame dans son pays, ou bigame dans le royaume de Padischah. Mais le
choix de Van Mitten était fait: il préférait n’être «game» nulle part.
D’un
autre côté, il y avait là un frère et une soeur incapables de lâcher leur
proie. Il n’était donc que prudent de les satisfaire, sauf à leur fausser
compagnie au delà des rives du Bosphore,—ce qui les empêcherait
d’exercer leurs prétendus droits de beau-frère et d’épouse.
Aussi
Van Mitten n’entendait-il point résister et s’abandonna-t-il au
cour des événements.
Très
heureusement, le seigneur Kéraban avait obtenu ceci: c’est qu’avant
d’aller achever le mariage à Mossoul, le seigneur Yanar et sa soeur les
accompagneraient jusqu’à Scutari, qu’ils assisteraient à
l’union d’Amasia et d’Ahmet, et que la fiancée kurde ne
repartirait avec son fiancé hollandais que deux ou trois jours après pour le
pays de ses ancêtres.
Il
faut convenir que Bruno, tout en pensant que son maître n’avait que ce
qu’il méritait pour son incroyable faiblesse, ne laissait pas de le
plaindre, à le voir tomber sous la coupe de cette terrible femme. Mais, on doit
l’avouer aussi, il fut pris d’un fou rire,—fou rire que
purent à peine réprimer Kéraban, Ahmet et les deux jeunes filles,—lorsque
l’on vit Van Mitten, au moment où la cérémonie des fiançailles allait
s’accomplir, affublé du costume de ce pays extravagant.
«Quoi!
vous, Van Mitten, s’écria Kéraban, c’est bien vous, ainsi vêtu à
l’orientale?
—C’est
moi, ami Kéraban.
—En
Kurde?
—En
Kurde!
—Eh!
vraiment, cela ne vous va pas mal, et je suis sûr que, dès que vous y serez
habitué, vous trouverez ce vêtement plus commode que vos habits étriqués
d’Europe!
—Vous
êtes bien bon, ami Kéraban.
—Voyons,
Van Mitten, quittez cet air soucieux! Dites-vous que c’est aujourd’hui
jour de carnaval et que ce n’est qu’un déguisement pour un mariage
en l’air!
—Ce
n’est pas le déguisement qui m’inquiète le plus, répondit Van
Mitten.
—Et
qu’est-ce donc?
—C’est
le mariage!
—Bah!
mariage provisoire, ami Van Mitten, répondit Kéraban, et madame Saraboul payera
cher ses fantaisies de veuve par trop consolable! Oui, quand vous lui
apprendrez que ces fiançailles ne vous engagent en rien, puisque vous êtes déjà
marié à Rotterdam, quand vous lui donnerez congé en bonne forme, je veux être
là, Van Mitten! En vérité! il ne peut pas être permis d’épouser les gens
malgré eux! C’est déjà beaucoup quand ils veulent bien y consentir!»
Toutes
ces raisons aidant, le digne Hollandais avait fini par accepter la situation.
Le mieux, au total, était de la prendre par son côté risible, puisqu’elle
prêtait à rire, et de s’y résigner, puisqu’elle sauvegardait les
intérêts de tous.
D’ailleurs,
ce jour-là, Van Mitten aurait à peine eu le temps de se reconnaître. Le
seigneur Yanar et sa soeur n’aimaient décidément pas à laisser languir
les choses. Aussitôt pris, aussitôt pendu, et elle était toute prête, cette
potence du mariage, à laquelle ils prétendaient attacher ce flegmatique enfant
de la Hollande.
Il
ne faudrait pas croire, cependant, que les formalités en usage dans le
Kurdistan eussent été, en quoi que ce soit, omises ou seulement négligées. Non!
le beau-frère veillait à tout avec un soin particulier, et, dans cette grande
cité, les éléments ne manquaient point, qui devaient donner à ce mariage toute
la solennité possible.
En
effet, parmi la population de Trébizonde, on compte un certain nombre de
Kurdes. Parmi eux, le couple Yanar et Saraboul retrouva des consanisances et
des amis de Mossoul. Ces gens superbes se firent un devoir d’assister
leur noble compatriote en cette occasion qui s’offrait à elle, et pour la
quatrième fois, de se consacrer au bonheur d’un époux. Il y eut donc, du
côté de la fiancée, tout un clan d’invités à la cérémonie, tandis que
Kéraban, Ahmet, leurs compagnons, s’empressaient de figurer à côté du
fiancé. Encore faut-il bien comprendre que Van Mitten, sévèrement gardé à vue,
ne se trouva jamais seul avec ses amis, depuis ces dernières paroles échangées
au moment où il venait de revêtir le costume traditionnel des seigneurs de Mossoul
et de Chehrezour. Un instant, seulement, Bruno put se glisser jusqu’à lui
et répéter d’un voix sinistre:
«Prenez
garde, mon maître, prenez garde! Vous risquez gros jeu en tout ceci!
—Eh!
puis-je faire autrement, Bruno? répondit Van Mitten d’un ton résigné. En
tout cas, si c’est une sottise, elle tire mes amis d’embarras, et
les suites n’en seront point graves!
—Hum!
fit Bruno en hochant la tête, se marier, mon maître, c’est se marier,
et....»
Et,
comme, sur ce mot, on appela le Hollandais, nul ne saura jamais de quelle façon
le fidèle serviteur aurait achevé cette phrase véritablement comminatoire!
Il
était midi, au moment où le seigneur Yanar et autres Kurdes de grande mine
vinrent chercher le futur qu’ils ne devaient plus quitter jusqu’à
la fin de la cérémonie.
Et
alors, ce noeud des fiançailles fut noué en grand appareil. Pendant cette
opération, il n’y eût pas même à critiquer la tenue des deux conjoints,
Van Mitten ne laissant rien paraître d’une certaine inquiétude qui le
dominait, la noble Saraboul fière d’enchaîner un homme du nord de
l’Europe à une femme du nord de l’Asie! Quelle gloire, en effet,
d’avoir allié la Hollande au Kurdistan.
La
fiancée était superbe dans son costume de mariage,—un costume
qu’évidemment elle emportait en voyage, à tout hasard,—bonne
précaution cette fois, on en conviendra. Rien de splendide comme sont «mitan»
de drap d’or, dont les manches et le corsage disparaissaient sous des
broderies et des passementeries de filigrane! Rien de plus riche que ce châle
qui lui serrait à la taille, cet «entari» à raies alternées de lignes de
fleurettes et recouverte des mille plis de ces mousselines de Brousse désignées
sous le nom de «tchembers!» Rien de plus majestueux que ce «chalwar» en gaze de
Salonique, dont les jambes se rattachaient sous le cuir de fines bottes de
maroquin brodées de perles! Et ce fez évasé, entouré de «yéminis» aux fleurs
voyantes, d’où se développait jusqu’à mi-corps un long «puskul»
orné de dentelles d’oya! Et les bijoux, les pendeloques de pièces
d’or, tombant sur le front jusqu’aux sourcils, et ces pendants
d’oreilles formés de ces petites rosaces, desquels rayonnent des
chaînettes supportant un petit croissant d’or, et les agrafes de ceinture
en vermeil, et les épingles en filigrane azuré, figurant une palme indienne, et
ces colliers irradiants à double rangée, ces «guerdanliks» composés d’une
suite d’agates serties en griffes, gravées chacune du nom d’un
iman! Non! jamais plus belle fiancée ne s’était vue marchant dans les
rues de Trébizonde, et en cette circonstance, elles auraient dû être
recouvertes d’un tapis de pourpre, comme elles le furent jadis à la
naissance de Constantin Porphyrogénète!
Mais
si la noble Saraboul était superbe, le seigneur Van Mitten, lui, était
magnifique, et son ami Kéraban ne lui ménagea pas des compliments, qui ne
pouvaient être ironiques de la part d’un vieux croyant resté fidèle au
vêtement oriental.
Il
faut en convenir, ce costume donnait à Van Mitten une tournure martiale, un air
hautain, une physionomie avantageuse, quelque chose de farouche, enfin, peu en
rapport avec son tempérament de négociant rotterdamois! Et comment en eût-il
été autrement avec ce léger manteau do mousseline chargé d’applications
de cotonnade, ce large pantalon de satin rouge qui se perdait dans des bottes
de cuir, éperonnées, ergotées et treillissées d’or sous les mille plis de
leur tige, cette robe ouverte dont les manches se déroulaient jusqu’à
terre, et ce fez, orné de «yéminis», et ce «puskul», dont la grosseur
invraisemblable indiquait le rang qu’allait bientôt occuper au Kurdistan
l’époux de la noble Saraboul?
Le
grand bazar de Trébizonde avait fourni tous ces ajustements, qui, faits sur
mesure, n’auraient pas plus élégamment vêtu Van Mitten. Il avait procuré
aussi ces armes merveilleuses, dont le fiancé portait tout un arsenal au châle
brodé, soutachat passementé, qui lui serrait la taille: poignant damasquinés,
avec manche en jade vert et lame en damas à double tranchant, pistolets à
crosse d’argent gravés comme un collier d’idole, sabre à lame
courte, au tranchant taillé en dents de scie avec poignée noire ornée
d’un quadrillé en argent et pommeau à rondelle, et enfin une arme
d’hast en acier avec reliefs en méplat gravés et dorés et finissant en
lame ondulée comme le fer des anciensfauchards!
Ah!
le Kurdistan peut sans crainte déclarer la guerre à la Turquie! Ce ne sont pas
de pareils guerriers que les armées du Padischah pourront jamais vaincre!
Pauvre Van Mitten, qui eût dit qu’un jour tu aurais été affublé de la
sorte! Heureusement, comme le répétait le seigneur Kéraban, et, après lui, son
neveu Ahmet, et après Ahmet, Amasia et Nedjeb, et après elle, tous, excepté
Bruno:
«Bah!
c’est pour rire!»
Pendant
la cérémonie des fiançailles, les choses se passeront le plus convenablement du
monde. Si ce n’est que le fiancé fut trouvé un peu froid par son terrible
beau-frère et par sa non moins terrible soeur, tout alla bien.
A
Trébizonde, il ne manquait pas de juges, faisant fonctions d’officiers
ministériels, qui eussent réclamé l’honneur d’enregistrer un pareil
contrat,—d’autant plus que cela n’allait pas sans quelque
profit;—mais ce fut le magistrat même dont on avait pu apprécier la
sagacité dans l’affaire du caravansérail de Rissar qui fut chargé de
cettehonorable tâche et de complimenter, en bons termes, les futurs époux.
Puis,
après la signature du contrat, les deux fiancés et leur suite, au milieu
d’un immense concours de populaire, se transportèrent à la ville close,
dans une mosquée qui fut autrefois une église byzantine, et dont les murailles
sont décorées de curieuses mosaïques. Là, retentirent certains chants kurdes,
qui sont plus expressifs, plus mélodieux, plus artistiques enfin, par leur
couleur et leur rhythme, que les chants turcs ou arméniens. Quelques
instruments, dont la sonorité se rapproche d’un simple cliquetis
métallique et que dominait la note aiguë de deux ou trois petites flûtes,
joignirent leurs accords bizarres au concert des voix suffisamment rafraîchies
pour cette circonstance. Puis, l’iman dit une simple prière, et Van
Mitten fut enfin fiancé, bien fiancé, ainsi que le répéta le seigneur Kéraban à
la noble Saraboul,—non sans une certaine
arrière-pensée,—lorsqu’il lui adressa ses meilleurs compliments.
Plus
tard, le mariage devait s’achever au Kurdistan, où de nouvelles fêtes
dureraient pendant plusieurs semaines. Là, Van Mitten aurait à se conformer aux
coutumes kurdes,—ou, du moins, il devrait essayer de s’y conformer.
En effet, lorsque l’épouse arrive devant la maison conjugale, son époux
se présente inopinément devant elle, il l’entoure de ses bras, il la
prend sur ses épaules, et il la porte ainsi jusqu’à la chambre
qu’elle doit occuper. On veut, par là, épargner sa pudeur, car il ne faut
point qu’elle semble entrer de son plein gré dans une demeure étrangère.
Lorsqu’il en serait à cet heureux moment, Van Mitten verrait à ne rien
faire qui pût blesser les usages du pays. Mais heureusement, il en était encore
loin.
Ici,
les fêtes des fiançailles furent tout naturellement complétées par celles qui
se donnaient, fort à propos, pour célébrer la nuit de l’ascension du
Prophète, cet eilet-ul-my’râdy, qui a lieu ordinairement le 29
du mois de Redjeb. Cette fois, par suite de circonstances particulières, dues à
une concurrence politico-religieuse, une ordonnance du chef des imans du
pachalik l’avait fixée à cette date.
Le
soir même, dans le plus vaste palais de la ville, magnifiquement disposé a cet
effet, des milliers et des milliers de fidèles s’empressaient à une
cérémonie qui les avait attirés à Trébizonde de tous les points de l’Asie
musulmane.
La
noble Saraboul ne pouvait manquer cette occasion de produire son fiancé en
public. Quant au seigneur Kéraban, à son neveu, aux deux jeunes filles, à leurs
serviteurs, que pouvaient-ils faire de mieux, pour passer les quelques heures
de la soirée, que d’assister en grand apparat à ce merveilleux spectacle?
Merveilleux,
en effet, et comment ne l’eût-il pas été dans ce pays de l’Orient,
où tous les rêves de ce monde se transforment en réalités dans l’autre!
Ce qu’allait être cette fête donnée en l’honneur du Prophète, il
serait plus facile au pinceau de le représenter, en employant tous les tons de
la palette, qu’à la plume de le décrire, même en empruntant les cadences,
les images, les périodes des plus grands poètes du monde!
«La
richesse est aux Indes, dit un proverbe turc, l’esprit en Europe, la
pompe chez les Ottomans!»
Et
ce fut réellement au milieu d’une pompe incomparable que se déroulèrent
les péripéties d’une poétique affabulation, à laquelle les plus
gracieuses filles de l’Asie Mineure prêtèrent le charme de leurs danses
et l’enchantement de leur beauté. Elle reposait sur cette légende, imitée
de la légende chrétienne, que, jusqu’à sa mort, arrivée en l’an
dixième de l’Hégire,—six cent trente-deux ans après l’ère
nouvelle,—ce paradis était fermé à tous les fidèles, endormis dans le
vague des espaces, en attendant l’arrivée du Prophète. Ce jour-là, il
apparaissait à cheval sur «el-borak», l’hippogryphe qui l’attendait
à la porte du temple de Jérusalem; puis, son tombeau miraculeux, quittant la
terre, montait à travers les cieux et restait suspendu entre le zénith et le
nadir, au milieu des splendeurs du paradis de l’Islam. Tous se
réveillaient alors pour rendre hommage au Prophète; la période de
l’éternel bonheur promis aux croyants, commençait enfin, et Mahomet
s’élevait dans une apothéose éblouissante, pendant laquelle les astres du
ciel arabique, sous la forme de houris innombrables, gravitaient autour du
front resplendissant d’Allah!
En
un mot, cette fête, ce fut comme une réalisation de ce rêve de l’un des
poètes qui a le mieux senti la poésie des pays orientaux, lorsqu’il dit,
à propos de ces physionomies extatiques des derviches, emportés dans leurs
rondes si étrangement rhythmées:
«Que
voyaient-ils en ces visions qui les berçaient? les forêts d’émeraudes à
fruits de rubis, les montagnes d’ambre et de myrrhe, les kiosques de
diamants et les tentes de perles du paradis de Mahomet!»
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