X
Le
lendemain, 18 septembre, au moment où le soleil commençait à dorer de ses
premiers rayons les plus hauts minarets de la ville, une petite caravane
sortait par l’une des portes de l’enceinte fortifiée et jetait un
dernier adieu à la poétique Trébizonde.
Cette
caravane, en route pour les rives du Bosphore, suivait les chemins du littoral
sous la direction d’un guide, dont le seigneur Kéraban avait volontiers
accepté les services.
Ce
guide, en effet, devait parfaitement connaître cette portion septentrionale de
l’Anatolie: c’était un de ces nomades connus dans le pays sous le
nom de «loupeurs».
On
désigne par ce nom une certaine spécialité de bûcherons, faisant métier de
courir les forêts de cette partie de l’Anatolie et de l’Asie
Mineure, où croît abondamment le noyer vulgaire. Sur ces arbres poussent des
loupes ou excroissances naturelles, d’une remarquable dureté, dont le
bois, par cela même qu’il se prête à toutes les exigences de
l’outil d’ébéniste, est particulièrement recherché.
Ce
loupeur, ayant appris que des étrangers allaient quitter Trébizonde pour se
rendre à Scutari, était venu la veille leur offrir ses services. Il avait paru
intelligent, très pratique de ces routes, dont il connaissait parfaitement les
enchevêtrements multiples. Aussi, après des réponses très nettes aux questions
posées par le seigneur Kéraban, le loupeur avait-il été engagé à un bon prix,
qui devait être doublé si la caravane atteignait les hauteurs du Bosphore avant
douze jours,—dernier délai fixé pour la célébration du mariage
d’Amasia et d’Ahmet.
Ahmet,
après avoir interrogé ce guide et bien qu’il y eût, dans sa figure
froide, dans son attitude réservée, cet on ne sait quoi qui ne prévient guère
en faveur des gens, ne jugea pas qu’il y eût lieu de ne point lui
accorder confiance. Rien de plus utile, d’ailleurs, qu’un homme
connaissant ces régions pour les avoir parcourues toute sa vie, rien de plus
rassurant au point de vue d’un voyage qui devait s’exécuter dans
les plus grandes conditions de célérité.
Le
loupeur était donc le guide du seigneur Kéraban et de ses compagnons. A lui de
prendre la direction de la petite troupe. Il choisirait les lieux de halte, il
organiserait les campements, il veillerait à la sûreté de tous, et lorsqu’on
lui promit de doubler son salaire sous condition d’arriver à Scutari dans
les délais voulus:
«Le
seigneur Kéraban peut être assuré de tout mon zèle, répondit-il, et
puisqu’il me propose double prix pour payer mes services, moi, je
m’engage à ne lui rien réclamer si, avant douze jours, il n’est pas
de retour à sa villa de Scutari.
—Par
Mahomet, voilà un homme qui me va! dit Kéraban, lorsqu’il rapporta ce
propos à son neveu.
—Oui,
répondit Ahmet, mais, si bon guide qu’il soit, mon oncle,
n’oublions pas qu’il ne faut pas s’aventurer imprudemment sur
ces routes de l’Anatolie!
—Ah!
toujours tes craintes!
—Oncle
Kéraban, je ne nous croirai véritablement à l’abri de toute éventualité,
que lorsque nous serons à Scutari....
—Et
que tu seras marié! Soit! répondit Kéraban en serrant la main d’Ahmet. Eh
bien, dans douze jours, je te le promets, Amasia sera la femme du plus défiant
des neveux....
—Et
la nièce du....
—Du
meilleur des oncles» s’écria Kéraban, qui termina sa phrase par un bel
éclat de rire.
Le
matériel roulant de la caravane était ainsi composé: deux «talikas», sorte de
calèches assez confortables, qui peuvent se fermer en cas de mauvais temps,
avec quatre chevaux, attelés par couple à chaque talika, et deux chevaux de selle.
Ahmet avait été trop heureux, même pour un haut prix, de trouver ces véhicules
à Trébizonde, ce qui lui permettrait d’achever le voyage dans de bonnes
condition le seigneur Kéraban, Amasia et Nedjeb avaient pris place dans la
première talika, dont Nizib occupait le siège de derrière. Au fond de la
seconde trônait la noble Saraboul, auprès de son fiancé et en face de son
frère, avec Bruno, faisant office de valet de pied.
Un
des chevaux de selle était monté par Ahmet, l’autre par le guide, qui
tantôt galopait aux portièresdes talikas, conduites en poste, tantôt éclairait
la route par quelque pointe en avant.
Comme
le pays pouvait ne pas être très sur, les voyageurs s’étaient munis de
fusils et de revolvers, sans compter les armes qui figuraient d’ordinaire
aux ceintures du seigneur Yanar et de sa soeur, et les fameux pistolets râteurs
du seigneur Kéraban. Ahmet, bien que le guide lui assurât qu’il n’y
avait rien à craindre sur ces routes, avait voulu se précautionner contre toute
agression.
En
somme, deux cents lieues environ a faire en douze jours avec ces moyens de
transport, même sans relayer dans une contrée où les maisons de poste étaient
rares, même en laissant aux chevaux le repos de chaque nuit, il n’y avait
rien là qui fût absolument difficile. Donc, à moins d’accidents imprévus
ou improbables, ce voyage circulaire devait s’achever dans les délais
voulus. Le pays qui s’étend depuis Trébizonde jusqu’à Sinope est
appelé Djanik par les Turcs. C’est au delà que commence l’Anatolie
proprement dite, l’ancienne Bythinie, devenue l’un des plus vastes
pachaliks de la Turquie d’Asie, qui comprend la partie ouest de
l’ancienne Asie Mineure avec Koutaieh pour capitale et Brousse, Smyrne,
Angora, etc., pour principales villes.
La
petite caravane, partie à six heures du matin de Trébizonde, arrivait à neuf
heures à Platana, après une étape de cinq lieues.
Platana,
c’est l’ancienne Hermouassa. Pour l’atteindre, il faut
traverser une sorte de vallée, où poussent l’orge, le blé, le maïs, où se
développent de magnifiques plantations de tabac qui y réussissent
merveilleusement. Le seigneur Kéraban ne put se retenir d’admirer les
produits de cette solanée d’Asie, dont les feuilles, scellées sans aucune
préparation, deviennent d’un jaune d’or. Très probablement, son
correspondant et ami Van Mitten n’eût pas contenu davantage les élans de
son admiration, s’il ne lui avait été défendu de rien admirer en dehors
de la noble Saraboul.
Dans
toute cette contrée s’élèvent de beaux arbres, des abiès, des pins, des
hêtres comparables aux plus majestueux du Holstein et du Danemark, des
noisetiers, des groseillers, des framboisiers sauvages. Bruno, non sans un
certain sentiment d’envie, put observer aussi que les indigènes de ce
pays, même en bas âge, avaient déjà de gros ventres,—ce qui était bien
humiliant pour un Hollandais réduit à l’état de squelette.
A
midi, on dépassait la petite bourgade de Fol en laissant sur la gauche les
premières ondulations des Alpes Pontiques. A travers les chemins se croisaient,
allant vers Trébizonde ou en revenant, des paysans vêtus d’étoffes de
grosse laine brune, coiffés du fez ou du bonnet de peau de mouton, accompagnés
de leurs femmes, qui s’enveloppaient de morceaux de cotonnades rayées,
bien apparentes sur leurs jupons de laine rouge.
Tout
ce pays était un peu celui de Xénophon, illustré par sa fameuse retraite des
Dix Mille. Mais l’infortuné Van Mitten le traversait sous le regard
menaçant de Yanar, sans même avoir le droit de consulter son guide! Aussi
avait-il donné l’ordre à Bruno de le consulter pour lui et de prendre
quelques notes au vol. Il est vrai que Bruno songeait à tout autre chose
qu’aux exploits du général grec, et voilà pourquoi, en sortant de
Trébizonde, il avait négligé de montrer à son maître cette colline qui domine
la côte, et du haut de laquelle les Dix Mille, revenant des provinces
Macroniennes, saluèrent de leurs enthousiastes cris les flots de la mer Noire.
En vérité, cela n’était pas d’un fidèle serviteur.
Le
soir, après une journée d’une vingtaine de lieues, la caravane s’arrêtait
et couchait à Tireboli. Là, le «caïwak», fait avec la caillette des agneaux
sorte de crème obtenue par l’attiédissement du lait, «yaourk», fromage
fabriqué avec du lait aigri au moyen de présure, furent sérieusement appréciés
de voyageurs qu’une longue route avait mis en appétit. D’ailleurs,
le mouton, sous toutes ses formes, ne manquait point au repas, et Nizib put
s’en régaler, sans craindre d’enfreindre la loi musulmane. Bruno,
cette fois, ne put lui chicaner sa part du souper.
Cette
petite bourgade, qui n’est méme qu’un simple village, fut quittée
dès le matin du 19 septembre. Dans la journée, on dépassa Zèpe et son port
étroit, où peuvent s’abriter seulement trois ou quatre bâtiments de
commerce d’un médiocre tirant d’eau. Puis, toujours sous la
direction du guide, qui, sans contredit, connaissait parfaitement ces routes à
peine tracées quelquefois au milieu de longues plaines, on arrivait très tard a
Kérésoum, après une étape de vingt-cinq lieues.
Kérésoum
est bâtie au pied d’une colline, dans un double escarpement de la côte.
Cette ancienne Pharnacea, où les Dix Mille s’arrêtèrent pendant dix jours
pour y réparer leurs forces, est très pittoresque avec les ruines de son
château qui dominent l’entrée du port.
Là,
le seigneur Kéraban aurait pu aisément faire une ample provision de tuyaux de
pipe en bois de cerisier, qui sont l’objet d’un important commerce.
En effet, le cerisier abonde sur cette partie du pachalik, et Van Mitten crut
devoir raconter à sa fiancée ce grand fait historique: c’est que ce fut
précisément de Kérésoum que le proconsul Lucullus envoya les premiers cerisiers
qui furent acclimatés en Europe.
Saraboul
n’avait jamais entendu parler du célèbre gourmet et ne parut prendre
qu’un médiocre intérêt aux savantes dissertations de Van Mitten.
Celui-ci, toujours sous la domination de cette altière personne, faisait bien
le plus triste Kurde qu’on pût imaginer. Et cependant, son ami Kéraban,
sans qu’on put deviner s’il plaisantait ou non, ne cessait de le
féliciter sur la façon dont il portait son nouveau costume,—ce qui
faisait hausser les épaules à Bruno.
«Oui,
Van Mitten, oui! répétait Kéraban, cela vous va parfaitement, cette robe, ce
chalwar, ce turban et, pour être un Kurde au complet, il ne vous manque plus
que de grosses et menaçantes moustaches, telles qu’en porte le seigneur
Yanar!
—Je
n’ai jamais eu de moustaches, répondit Van Mitten.
—Vous
n’avez pas de moustaches? s’écria Saraboul.
—Il
n’a pas de moustaches? répéta le seigneur Yanar du ton le plus
dédaigneux.
—A
peine, du moins, noble Saraboul!
—Eh
bien, vous en aurez, reprit l’impérieuse Kurde, et je me charge, moi, de
vous les faire pousser!
—Pauvre
monsieur Van Mitten! murmurait alors la jeune Amasia, en le récompensant
d’un bon regard.
—Bon!
tout cela finira par un éclat de rire» répétait Nedjeb, tandis que Bruno
secouait la tête comme un oiseau de mauvais augure.
Le
lendemain, 20 septembre, après avoir suivi l’amorce d’une voie
romaine que Lucullus fit construire, dit-on, pour relier l’Anatolie aux
provinces arméniennes, la petite troupe, très favorisée par le temps, laissait
en arrière le village d’Aptar, puis, vers midi, la bourgade d’Ordu.
Cette étape côtoyait la lisière de forêts superbes, qui s’étagent sur les
collines, dans lesquelles abondent les essences les plus variées, chênes,
charmes, ormes, érables, platanes, pruniers, oliviers d’une espèce
bâtarde, genévriers, aulnes, peupliers blancs, grenadiers, mûriers blancs et
noirs, noyers et sycomores. Là, la vigne, d’une exubérance végétale qui
en fait comme le lierre des pays tempérés, enguirlande les arbres jusqu’à
leurs plus hautes cimes. Et cela, sans parler des arbustes, aubépines,
épines-vinettes, coudriers, viornes, sureaux, néfliers, jasmins, tamaris, ni
des plantes les plus variées, safrans a fleurs bleues, iris, rhododendrons,
scabieuses, narcisses jaunes, asclépiades, mauves, centaurées, giroflées,
clématites orientales, etc. et tulipes sauvages, oui, jusqu’à des
tulipes! que Van Mitten ne pouvait regarder sans que tous les instincts de
l’amateur ne se réveillassent en lui, bien que la vue de ces plantes fût
plutôt de nature à évoquer quelque déplaisant souvenir de sa première union! Il
est vrai, l’existence de l’autre madame Van Mitten était maintenant
une garantie contre les prétentions matrimoniales de la seconde. Il était
heureux, ma foi, et dix fois heureux que le digne Hollandais fût déjà marié en
première noce!
Le
cap Jessoun Bouroun une fois dépassé, le guide dirigea la caravane à travers
les ruines de l’antique ville de Polemonium, vers la bourgade de Fatisa,
où voyageurs et chevaux dormirent d’un bon sommeil pendant toute la nuit.
Ahmet,
l’esprit toujours en éveil, n’avait jusque-là rien surpris de
suspect. Cinquante et quelques lieues venaient d’être franchies depuis
Trébizonde pendant lesquelles aucun danger n’avait paru menacer le
seigneur Kéraban et ses compagnons. Le guide, peu communicatif de sa nature,
s’était toujours tiré d’affaire, pendant les cheminements et les
haltes, avec intelligence et sagacité. Et cependant, Ahmet éprouvait pour cet
homme une certaine défiance qu’il ne pouvait maîtriser. Aussi ne
négligeait-il rien de ce qui devait assurer la sécurité de tous, et veillait-il
au salut commun, sans en rien laisser voir.
Le
21, dès l’aube, on quittait Fatisa. Vers midi, on laissait sur la droite
le port d’Ounièh et ses chantiers de construction, à l’embouchure
de l’ancien Oenus. Puis, la route se développa à travers d’immenses
plaines de chanvre jusqu’aux bouches du Tcherchenbèb, où la légende a
placé une tribu d’Amazones, de manière à contourner des caps et des
promontoires couverts de ruines, comme tous ceux de cette côte si curieusement
historique. Le bourg de Terme fût dépassé dans l’après-midi, et, le soir,
Sansoun, une ancienne colonie athénienne, servit de lieu de halte pour la nuit.
Sansoun
est une des plus importantes échelles de ce levant de la mer Noire, bien que sa
rade soit peu sûre et son port insuffisamment profond à l’embouchure de
l’Ékil-Irmak. Cependant, le commerce y est assez actif et expédie
jusqu’à Constantinople des cargaisons de melons d’eau qui, sous le
nom d’arbouses, croissent abondamment dans les environs. Un vieux fort,
pittoresquement bâti sur la côte, ne la défendrait que très imparfaitement
contre une attaque par mer.
Dans
l’état d’amaigrissement où se trouvait Bruno, il lui sembla que ces
arbouses, trop aqueuses, dont le seigneur Kéraban et ses compagnons se
régalèrent, ne seraient point de nature à le fortifier, et il refusa d’en
manger. Le fait est que le brave garçon, quoique très éprouvé déjà dans son
embonpoint, trouvait encore le moyen de maigrir, et Kéraban lui-même fut obligé
de le reconnaître.
«Mais,
lui disait-il en manière de consolation, nous approchons de l’Egypte, et
là, s’il lui plaît, Bruno pourra faire un trafic avantageux de sa
personne!
—Et
de quelle façon? ... demandait Bruno.
—En
se vendant comme momie!»
Si
ces propos déplaisaient à l’infortuné serviteur, s’il souhaitait au
seigneur Kéraban quelque aventure plus déplorable encore que le second mariage
de son maître, cela va de soi.
«Mais
vous verrez qu’il ne lui arrivera rien, à ce Turc, murmurait-il, et que
toute la malechance sera pour des chrétiens comme nous!»
Et,
en vérité, le seigneur Kéraban se portait à merveille, sans compter que sa
belle humeur ne tarissait plus, depuis qu’il voyait ses projets
s’accomplir dans les meilleures conditions de temps et de sécurité.
Ni
le village de Militseh, ni le Kysil, qui fut passé sur un pont de bateaux
pendant la journée du 22 septembre, ni Gerse où on arriva le lendemain, vers
midi, ni Tschobanlar, n’arrêtèrent les attelages, si ce n’est le
temps nécessaire à leur donner quelque repos. Cependant, le seigneur Kéraban
eût aimé à visiter, ne fût-ce que pendant quelques heures, Bafira ou Bafra,
située un peu en arrière, où se fait un grand commerce de ces tabacs, dont les
«tays» ou paquets, ficelés entre de longues lattes, avaient si souvent rempli
ses magasins de Constantinople; mais il eût fallu faire un détour d’une
dizaine de lieues, et il lui parut sage de ne point allonger une route longue
encore.
Le
23, au soir, la petite caravane arrivait sans encombre à Sinope, sur la
frontière de l’Anatolie proprement dite.
Encore
une échelle importante du Pont-Euxin, cette Sinope, assise sur son isthme,
l’antique Sinope de Strabon et de Polybe. Sa rade est toujours excellente,
et elle construit des navires avec les excellents bois des montagnes
d’Aio-Antonio, qui s’élèvent aux environs. Elle possède un château
enfermé dans une double enceinte, mais ne compte que cinq cents maisons au plus
et à peine cinq à six mille âmes.
Ah!
pourquoi Van Mitten n’était-il pas né deux à trois mille ans plus tôt!
Combien il eût admiré cette ville célèbre, dont on attribue la fondation aux
Argonautes, qui devint si importante sous une colonie milésienne, qui mérita
d’être appelée la Cartilage du Pont-Euxin, dont les vaisseaux couvrirent
la mer Noire au temps des Romains, et qui finit par être cédée à Mahomet II
«parce qu’elle plaisait beaucoup à ce Commandeur des Croyants!» Mais il
était trop tard pour en retrouver toutes les splendeurs écroulées, dont il ne
reste plus que des fragments de corniches, de frontons, de chapiteaux de divers
styles. Il faut d’ailleurs observer que, si cette cité tire son nom de
Sinope, fille d’Asope et de Methone, qui fut enlevée par Apollon et conduite
en cet endroit, cette fois, c’était la nymphe qui enlevait l’objet
de sa tendresse et que cette nymphe avait nom Saraboul! Ce rapprochement fut
fait par Van Mitten, non sans quelque serrement de coeur.
Cent
vingt-cinq lieues environ séparent Sinope de Scutari. Il restait au seigneur
Kéraban sept jours seulement pour les faire. S’il n’était pas en
retard, il n’était point en avance non plus. Il convenait donc de ne pas
perdre un instant.
Le
24, au soleil levant, on quitta Sinope pour suivre les détours du rivage anatolien.
Vers dix heures, la petite troupe atteignait Istifan, à midi, la bourgade
d’Apana, et le soir, après une journée de quinze lieues, elle
s’arrêtait à Ineboli, dont la rade foraine, battue par tous les vents,
est peu sûre pour les bâtiments de commerce.
Ahmet
proposa alors de ne prendre là que deux heures de repos et de voyager le reste
de la nuit. Douze heures gagnées valaient bien quelque surcroît de fatigue. Le
seigneur Kéraban accepta donc la proposition de son neveu. Personne ne
réclama,—pas même Bruno. D’ailleurs, Yanar et Saraboul, eux aussi,
avaient quelque hâte d’être arrivés sur les rives du Bosphore pour
reprendre le chemin du Kurdistan, et Van Mitten une hâte non moins grande mais
pour s’enfuir aussi loin que possible de ce Kurdistan, dont le nom seul
lui faisait horreur!
Le
guide ne fit aucune opposition à ce projet et se déclara prêt à partir dès
qu’on le voudrait. De nuit comme de jour, la route n’était pas pour
l’embarrasser, et ce loupeur, habitué à marcher par instinct au milieu de
forêts épaisses, ne pouvait être gêné de se reconnaître sur des chemins qui
suivaient la côte.
On
partit donc, à huit heures du soir, par une belle lune, pleine et brillante,
qui s’éleva dans l’est sur un horizon de mer, peu après le coucher
du soleil. Amasia, Nedjeb et le seigneur Kéraban, la noble Saraboul, Yanar et
Van Mitten, étendus dans leurs calèches, se laissèrent endormir au trot des
chevaux qui se maintinrent à une bonne allure.
Ils
ne virent donc rien du cap Kerembé, entourbillonné d’oiseaux de mer, dont
les cris assourdissants remplissaient l’espace. Le matin, ils dépassaient
Timlé, sans qu’aucun incident eût troublé leur voyage; puis, ils
atteignaient Kidros, et, le soir, venaient faire halte pour toute la nuit à
Amastra. Ils avaient bien droit à quelques heures de repos, après une traite de
plus de soixante lieues, enlevées en trente-six heures.
Peut-être
Van Mitten,—car il faut toujours en revenir à cet excellent homme,
préalablement nourri des lectures de son guide,—peut-être Van Mitten,
s’il eût été libre de ses actes, si le temps et l’argent ne lui
eussent pas manqué, peut-être eût-il fait fouiller le port d’Amastra pour
y rechercher un objet dont aucun antiquaire n’oserait contester la valeur
archéologique.
Personne
n’ignore, en effet, que, deux cent quatre-vingt-dix ans avant
Jésus-Christ, la reine Amastris, la femme de Lysimachus, un des capitaines
d’Alexandre, la célèbre fondatrice de cette ville, fut enfermée dans un
sac de cuir, puis jetée par ses frères dans les eaux mêmes du port qu’elle
avait créé. Or, quelle gloire pour Van Mitten, si, sur la foi de son guide, il
eût réussi à repêcher le fameux sac historique! Mais on l’a dit, le temps
et l’argent lui faisaient défaut, et, sans confier à personne,—pas
même à la noble Saraboul,—le sujet de sa rêverie, il s’en tint à
ses regrets d’archéologue.
Le
lendemain matin, 26 septembre, cette ancienne métropole des Génois, qui
n’est plus aujourd’hui qu’un assez misérable village, où se
fabriquent quelques jouets d’enfants, était quittée dès l’aube. Trois
ou quatre lieues plus loin, c’était la bourgade de Bartan dont on
dépassait les limites, puis, dans l’après-midi, celle de Filias, puis, à
la tombée du soir, celle d’Ozina, et, vers minuit enfin, la bourgade
d’Éregli.
On
s’y reposa jusqu’au petit jour. En somme, c’était peu, car
les chevaux, sans parler des voyageurs, commençaient à être sérieusement
fatigués par les exigences d’une si longue traite, qui ne leur avait
laissé que de rares répits depuis Trébizonde. Mais quatre jours restaient pour
atteindre le terme de cet itinéraire,—quatre jours seulement,—les
27, 28, 29 et 30 septembre. Et encore, cette dernière journée, fallait-il la
déduire, puisqu’elle devait être employée d’une toute autre façon.
Si le 30, dès les premières heures du matin, le seigneur Kéraban et ses
compagnons n’apparaissaient pas sur les rives du Bosphore, la situation
serait singulièrement compromise. Il n’y avait donc pas un instant à
perdre, et le seigneur Kéraban pressa le départ, qui s’effectua au lever
du soleil.
Éregli,
c’est l’ancienne Héraclée, grêcque d’origine. Ce fut
autrefois une vaste capitale, dont les murailles en ruines, accotées à des
figuiers énormes, indiquent encore le contour. Le port, jadis très important,
bien protégé par son enceinte, a dégénéré comme la ville, qui ne compte plus
que six à sept mille habitants. Après les Romains, après les Grecs, après les
Génois, elle devait tomber sous la domination de Mahomet II, et, de cité qui
eut ses jours de splendeur, devenir une simple bourgade, morte à l’industrie,
morte au commerce.
L’heureux
fiancé de Saraboul aurait encore eu là plus d’une curiosité à satisfaire.
N’y a-t-il pas, tout près d’Héraclée, cette presqu’île
d’Achérusia, où s’ouvrait, dans une caverne mythologique, une des
entrées du Tartare? Diodore de Sicile ne raconte-t-il pas que c’est par
cette ouverture qu’Hercule ramena Cerbère, en revenant du sombre royaume?
Mais Van Mitten renferma encore ses désirs au plus profond de son coeur. Et
d’ailleurs, ce Cerbère, n’en retrouvait-il pas la fidèle image en ce
beau-frère Yanar qui le gardait à vue? Sans doute, le seigneur kurde
n’avait pas trois têtes; mais une lui suffisait, et, quand il la
redressait d’un air farouche, il semblait que ses dents, apparaissant
sous ses épaisses moustaches, allaient mordre comme celles du chien tricéphale
que Pluton tenait à la chaîne!
Le
27 septembre, la petite caravane traversa le bourg de Sacaria, puis atteignit
vers le soir le cap Kerpe, à l’endroit même où, seize siècles avant, fut
tué l’empereur Aurélien. Là, on fit halte pour la nuit, et l’on
tint conseil sur la question de modifier quelque peu l’itinéraire, afin
d’arriver à Scutari dans les quarante-huit heures, c’est-à-dire dès
le matin de la dernière journée marquée pour le retour.
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