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Le
Nautilus avait repris son imperturbable direction vers le sud. Il
suivait le cinquantième méridien avec une vitesse considérable. Voulait-il donc
atteindre le pôle ? Je ne le pensais pas, car jusqu’ici toutes les
tentatives pour s’élever jusqu’à ce point du globe avaient échoué. La
saison, d’ailleurs, était déjà fort avancée, puisque le 13 mars des
terres antarctiques correspond au 13 septembre des régions boréales, qui
commence la période équinoxiale.
Le
14 mars, j’aperçus des glaces flottantes par 55° de latitude, simples
débris blafards de vingt à vingt-cinq pieds, formant des écueils sur lesquels
la mer déferlait. Le Nautilus se maintenait à la surface de
l’Océan. Ned Land, ayant déjà pêché dans les mers arctiques, était
familiarisé avec ce spectacle des icebergs. Conseil et moi, nous
l’admirions pour la première fois.
Dans
l’atmosphère, vers l’horizon du sud, s’étendait une bande
blanche d’un éblouissant aspect. Les baleiniers anglais lui ont donné le
nom de « ice-blinck ». Quelque épais que soient les nuages, ils ne peuvent
l’obscurcir. Elle annonce la présence d’un pack ou banc de glace.
En
effet, bientôt apparurent des blocs plus considérables dont l’éclat se
modifiait suivant les caprices de la brume. Quelques-unes de ces masses
montraient des veines vertes, comme si le sulfate de cuivre en eût tracé les
lignes ondulées. D’autres, semblables à d’énormes améthystes, se
laissaient pénétrer par la lumière. Celles-ci réverbéraient les rayons du jour
sur les mille facettes de leurs cristaux. Celles-là, nuancées des vifs reflets
du calcaire, auraient suffi à la construction de toute une ville de marbre.
Plus
nous descendions au sud, plus ces îles flottantes gagnaient en nombre et en
importance. Les oiseaux polaires y nichaient par milliers. C’étaient des
pétrels, des damiers, des puffins, qui nous assourdissaient de leurs cris. Quelques-uns,
prenant le Nautilus pour le cadavre d’une baleine, venaient
s’y reposer et piquaient de coups de bec sa tôle sonore.
Pendant
cette navigation au milieu des glaces, le capitaine Nemo se tint souvent sur la
plate-forme. Il observait avec attention ces parages abandonnés. Je voyais son
calme regard s’animer parfois. Se disait-il que dans ces mers polaires
interdites à l’homme, il était là chez lui, maître de ces
infranchissables espaces ? Peut-être. Mais il ne parlait pas. Il restait
immobile, ne revenant à lui que lorsque ses instincts de manoeuvrier
reprenaient le dessus. Dirigeant alors son Nautilus avec une adresse
consommée, il évitait habilement le choc de ces masses dont quelques-unes
mesuraient une longueur de plusieurs milles sur une hauteur qui variait de
soixante-dix à quatre-vingts mètres. Souvent l’horizon paraissait
entièrement fermé. A la hauteur du soixantième degré de latitude, toute passe
avait disparu. Mais le capitaine Nemo, cherchant avec soin, trouvait bientôt
quelque étroite ouverture par laquelle il se glissait audacieusement, sachant
bien, cependant, qu’elle se refermerait derrière lui.
Ce
fut ainsi que le Nautilus, guidé par cette main habile, dépassa toutes
ces glaces, classées, suivant leur forme ou leur grandeur, avec une précision
qui enchantait Conseil: icebergs ou montagnes, ice-fields ou champs unis et
sans limites, drift-ice ou glaces flottantes, packs ou champs brisés, nommés
palchs quand ils sont circulaires, et streams lorsqu’ils sont faits de
morceaux allongés.
La
température était assez basse. Le thermomètre, exposé à l’air extérieur,
marquait deux à trois degrés au-dessous de zéro. Mais nous étions chaudement
habillés de fourrures, dont les phoques ou les ours marins avaient fait les
frais. L’intérieur du Nautilus, régulièrement chauffé par ses
appareils électriques, défiait les froids les plus intenses. D’ailleurs,
il lui eût suffi de s’enfoncer à quelques mètres au-dessous des flots
pour y trouver une température supportable.
Deux
mois plus tôt, nous aurions joui sous cette latitude d’un jour perpétuel;
mais déjà la nuit se faisait pendant trois ou quatre heures, et plus tard, elle
devait jeter six mois d’ombre sur ces régions circumpolaires.
Le
15 mars, la latitude des îles New-Shetland et des Orkney du Sud fut dépassée. Le
capitaine m’apprit qu’autrefois de nombreuses tribus de phoques
habitaient ces terres; mais les baleiniers anglais et américains, dans leur
rage de destruction, massacrant les adultes et les femelles pleines, là où
existait l’animation de la vie, avaient laissé après eux le silence de la
mort.
Le
16 mars, vers huit heures du matin, le Nautilus, suivant le
cinquante-cinquième méridien, coupa le cercle polaire antarctique. Les glaces
nous entouraient de toutes parts et fermaient l’horizon. Cependant, le
capitaine Nemo marchait de passe en passe et s’élevait toujours.
«
Mais où va-t-il ? demandai-je.
—
Devant lui, répondait Conseil. Après tout, lorsqu’il ne pourra pas aller
plus loin, il s’arrêtera.
—
Je n’en jurerais pas ! » répondis-je.
Et,
pour être franc, j’avouerai que cette excursion aventureuse ne me
déplaisait point. A quel degré m’émerveillaient les beautés de ces
régions nouvelles, je ne saurais l’exprimer. Les glaces prenaient des
attitudes superbes. Ici, leur ensemble formait une ville orientale, avec ses
minarets et ses mosquées innombrables. Là, une cité écroulée et comme jetée à
terre par une convulsion du sol. Aspects incessamment variés par les obliques
rayons du soleil, ou perdus dans les brumes grises au milieu des ouragans de
neige. Puis, de toutes parts des détonations, des éboulements, de grandes
culbutes d’icebergs, qui changeaient le décor comme le paysage d’un
diorama.
Lorsque
le Nautilus était immergé au moment où se rompaient ces équilibres, le
bruit se propageait sous les eaux avec une effrayante intensité, et la chute de
ces masses créait de redoutables remous jusque dans les couches profondes de
l’Océan. Le Nautilus roulait et tanguait alors comme un navire
abandonne à la furie des éléments.
Souvent,
ne voyant plus aucune issue, je pensais que nous étions définitivement
prisonniers; mais, l’instinct le guidant, sur le plus léger indice le
capitaine Nemo découvrait des passes nouvelles. Il ne se trompait jamais en
observant les minces filets d’eau bleuâtre qui sillonnaient les
ice-fields. Aussi ne mettais-je pas en doute qu’il n’eût aventuré
déjà le Nautilus au milieu des mers antarctiques.
Cependant,
dans la journée du 16 mars, les champs de glace nous barrèrent absolument la
route. Ce n’était pas encore la banquise, mais de vastes ice-fields
cimentés par le froid. Cet obstacle ne pouvait arrêter le capitaine Nemo, et il
se lança contre l’ice-field avec une effroyable violence. Le Nautilus
entrait comme un coin dans cette masse friable, et la divisait avec des
craquements terribles. C’était l’antique bélier poussé par une
puissance infinie. Les débris de glace, haut projetés, retombaient en grêle
autour de nous. Par sa seule force d’impulsion, notre appareil se
creusait un chenal. Quelquefois, emporté par son élan, il montait sur le champ
de glace et l’écrasait de son poids, ou par instants, enfourné sous
l’ice-field, il le divisait par un simple mouvement de tangage qui
produisait de larges déchirures.
Pendant
ces journées, de violents grains nous assaillirent. Par certaines brumes
épaisses, on ne se fût pas vu d’une extrémité de la plate-forme à
l’autre. Le vent sautait brusquement à tous les points du compas. La
neige s’accumulait en couches si dures qu’il fallait la briser à
coups de pic. Rien qu’à la température de cinq degrés au-dessous de zéro,
toutes les parties extérieures du Nautilus se recouvraient de glaces. Un
gréement n’aurait pu se manoeuvrer, car tous les garants eussent été
engagés dans la gorge des poulies. Un bâtiment sans voiles et mû par un moteur
électrique qui se passait de charbon, pouvait seul affronter d’aussi
hautes latitudes.
Dans
ces conditions, le baromètre se tint généralement très bas. Il tomba même à
73°5’. Les indications de la boussole n’offraient plus aucune
garantie. Ses aiguilles affolées marquaient des directions contradictoires, en
s’approchant du pôle magnétique méridional qui ne se confond pas avec le
sud du monde. En effet, suivant Hansten, ce pôle est situé à peu près par 70°
de latitude et 130° de longitude, et d’après les observations de
Duperrey, par 135° de longitude et 70°30’ de latitude. Il fallait faire
alors des observations nombreuses sur les compas transportés à différentes
parties du navire et prendre une moyenne. Mais souvent, on s’en
rapportait à l’estime pour relever la route parcourue, méthode peu
satisfaisante au milieu de ces passes sinueuses dont les points de repère
changent incessamment.
Enfin,
le 18 mars, après vingt assauts inutiles, le Nautilus se vit
définitivement enrayé. Ce n’étaient plus ni les streams, ni les palks, ni
les ice-fields, mais une interminable et immobile barrière formée de montagnes
soudées entre elles.
«
La banquise ! » me dit le Canadien.
Je
compris que pour Ned Land comme pour tous les navigateurs qui nous avaient
précédé, c’était l’infranchissable obstacle. Le soleil ayant un
instant paru vers midi, le capitaine Nemo obtint une observation assez exacte
qui donnait notre situation par 51°30’ de longitude et 67°39’ de
latitude méridionale. C’était déjà un point avancé des régions
antarctiques.
De
mer, de surface liquide, il n’y avait plus apparence devant nos yeux. Sous
l’éperon du Nautilus s’étendait une vaste plaine
tourmentée, enchevêtrée de blocs confus, avec tout ce pêle-mêle capricieux qui
caractérise la surface d’un fleuve quelque temps avant la débâcle des
glaces, mais sur des proportions gigantesques. Çà et là, des pics aigus, des
aiguilles déliées s’élevant à une hauteur de deux cents pieds; plus loin,
une suite de falaises taillées à pic et revêtues de teintes grisâtres, vastes
miroirs qui reflétaient quelques rayons de soleil à demi noyés dans les brumes.
Puis, sur cette nature désolée, un silence farouche, à peine rompu par le
battement d’ailes des pétrels ou des puffins. Tout était gelé alors, même
le bruit.
Le
Nautilus dut donc s’arrêter dans son aventureuse course au
milieu des champs de glace.
«
Monsieur, me dit ce jour-là Ned Land, si votre capitaine va plus loin !
—
Eh bien ?
—
Ce sera un maître homme.
—
Pourquoi, Ned ?
—
Parce que personne ne peut franchir la banquise. Il est puissant, votre
capitaine; mais, mille diables ! il n’est pas plus puissant que la
nature, et là où elle a mis des bornes, il faut que l’on s’arrête
bon gré mal gré.
—
En effet, Ned Land, et cependant j’aurais voulu savoir ce qu’il y a
derrière cette banquise ! Un mur, voilà ce qui m’irrite le plus !
—
Monsieur a raison, dit Conseil. Les murs n’ont été inventés que pour
agacer les savants. Il ne devrait y avoir de murs nulle part.
—
Bon ! fit le Canadien. Derrière cette banquise, on sait bien ce qui se trouve.
—
Quoi donc ? demandai-je.
—
De la glace, et toujours de la glace !
—
Vous êtes certain de ce fait, Ned, répliquai-je, mais moi je ne le suis pas. Voilà
pourquoi je voudrais aller voir.
—
Eh bien, monsieur le professeur, répondit le Canadien, renoncez à cette idée. Vous
êtes arrivé à la banquise, ce qui est déjà suffisant, et vous n’irez pas
plus loin, ni votre capitaine Nemo, ni son Nautilus. Et qu’il le
veuille ou non, nous reviendrons vers le nord, c’est-à-dire au pays des
honnêtes gens. »
Je
dois convenir que Ned Land avait raison, et tant que les navires ne seront pas
faits pour naviguer sur les champs de glace, ils devront s’arrêter devant
la banquise.
En
effet, malgré ses efforts, malgré les moyens puissants employés pour disjoindre
les glaces, le Nautilus fut réduit à l’immobilité. Ordinairement,
qui ne peut aller plus loin en est quitte pour revenir sur ses pas. Mais ici,
revenir était aussi impossible qu’avancer, car les passes s’étaient
refermées derrière nous, et pour peu que notre appareil demeurât stationnaire,
il ne tarderait pas à être bloqué. Ce fut même ce qui arriva vers deux heures
du soir, et la jeune glace se forma sur ses flancs avec une étonnante rapidité.
Je dus avouer que la conduite du capitaine Nemo était plus qu’imprudente.
J’étais
en ce moment sur la plate-forme. Le capitaine qui observait la situation depuis
quelques instants, me dit :
«
Eh bien, monsieur le professeur, qu’en pensez-vous ?
—
Je pense que nous sommes pris, capitaine.
—
Pris ! Et comment l’entendez-vous ?
—
J’entends que nous ne pouvons aller ni en avant ni en arrière, ni
d’aucun côté. C’est, je crois, ce qui s’appelle « pris », du
moins sur les continents habités.
—
Ainsi, monsieur Aronnax, vous pensez que le Nautilus ne pourra pas se
dégager ?
—
Difficilement, capitaine, car la saison est déjà trop avancée pour que vous
comptiez sur une débâcle des glaces.
—
Ah ! monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo d’un ton
ironique, vous serez toujours le même ! Vous ne voyez qu’empêchements et
obstacles ! Moi, je vous affirme que non seulement le Nautilus se
dégagera, mais qu’il ira plus loin encore !
—
Plus loin au sud ? demandai-je en regardant le capitaine.
—
Oui, monsieur, il ira au pôle.
—
Au pôle ! m’écriai-je, ne pouvant retenir un mouvement
d’incrédulité.
—
Oui, répondit froidement le capitaine, au pôle antarctique, à ce point inconnu
où se croisent tous les méridiens du globe. Vous savez si je fais du Nautilus
ce que je veux. »
Oui
! je le savais. Je savais cet homme audacieux jusqu’à la témérité ! Mais
vaincre ces obstacles qui hérissent le pôle sud, plus inaccessible que ce pôle
nord non encore atteint par les plus hardis navigateurs, n’était-ce pas
une entreprise absolument insensée, et que, seul, l’esprit d’un fou
pouvait concevoir !
Il
me vint alors à l’idée de demander au capitaine Nemo s’il avait
déjà découvert ce pôle que n’avait jamais foulé le pied d’une créature
humaine.
«
Non, monsieur, me répondit-il, et nous le découvrirons ensemble. Là où
d’autres ont échoué, je n’échouerai pas. Jamais je n’ai
promené mon Nautilus aussi loin sur les mers australes; mais, je vous
le répète, il ira plus loin encore.
—
Je veux vous croire, capitaine, repris-je d’un ton un peu ironique. Je
vous crois ! Allons en avant ! Il n’y a pas d’obstacles pour nous !
Brisons cette banquise ! Faisons-la sauter, et si elle résiste, donnons des
ailes au Nautilus, afin qu’il puisse passer par-dessus !
—
Par-dessus ? monsieur le professeur, répondit tranquillement le capitaine Nemo.
Non point par-dessus, mais par-dessous.
—
Par-dessous ! » m’écriai-je.
Une
subite révélation des projets du capitaine venait d’illuminer mon esprit.
J’avais compris. Les merveilleuses qualités du Nautilus allaient
le servir encore dans cette surhumaine entreprise !
«
Je vois que nous commençons à nous entendre, monsieur le professeur, me dit le
capitaine, souriant à demi. Vous entrevoyez déjà la possibilité — moi, je
dirai le succès — de cette tentative. Ce qui est impraticable avec un
navire ordinaire devient facile au Nautilus. Si un continent émerge au
pôle, il s’arrêtera devant ce continent. Mais si au contraire c’est
la mer libre qui le baigne, il ira au pôle même !
—
En effet, dis-je, entraîné par le raisonnement du capitaine, si la surface de
la mer est solidifiée par les glaces, ses couches inférieures sont libres, par
cette raison providentielle qui a placé à un degré supérieur à celui de la
congélation le maximum de densité de l’eau de mer. Et, si je ne me
trompe, la partie immergée de cette banquise est à la partie émergeante comme
quatre est à un ?
—
A peu près, monsieur le professeur. Pour un pied que les icebergs ont au-dessus
de la mer, ils en ont trois au-dessous. Or, puisque ces montagnes de glaces ne
dépassent pas une hauteur de cent mètres, elles ne s’enfoncent que de
trois cents. Or, qu’est-ce que trois cents mètres pour le Nautilus?
—
Rien, monsieur.
—
Il pourra même aller chercher à une profondeur plus grande cette température
uniforme des eaux marines, et là nous braverons impunément les trente ou
quarante degrés de froid de la surface.
—
Juste, monsieur, très juste, répondis-je en m’animant.
—
La seule difficulté, reprit le capitaine Nemo, sera de rester plusieurs jours
immergés sans renouveler notre provision d’air.
—
N’est-ce que cela ? répliquai-je. Le Nautilus a de vastes
réservoirs, nous les remplirons, et ils nous fourniront tout l’oxygène
dont nous aurons besoin.
—
Bien imaginé, monsieur Aronnax, répondit en souriant le capitaine. Mais ne
voulant pas que vous puissiez m’accuser de témérité, je vous soumets
d’avance toutes mes objections.
—
En avez-vous encore à faire ?
—
Une seule. Il est possible, si la mer existe au pôle sud, que cette mer soit
entièrement prise, et, par conséquent, que nous ne puissions revenir à sa
surface !
—
Bon, monsieur, oubliez-vous que le Nautilus est armé d’un
redoutable éperon, et ne pourrons-nous le lancer diagonalement contre ces
champs de glace qui s’ouvriront au choc ?
—
Eh ! monsieur le professeur, vous avez des idées aujourd’hui !
—
D’ailleurs, capitaine, ajoutai-je en m’enthousiasmant de plus
belle, pourquoi ne rencontrerait-on pas la mer libre au pôle sud comme au pôle
nord ? Les pôles du froid et les pôles de la terre ne se confondent ni dans
l’hémisphère austral ni dans l’hémisphère boréal, et jusqu’à
preuve contraire, on doit supposer ou un continent ou un océan dégagé de glaces
à ces deux points du globe.
—
Je le crois aussi, monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo. Je vous ferai
seulement observer qu’après avoir émis tant d’objections contre mon
projet, maintenant vous m’écrasez d’arguments en sa faveur. »
Le
capitaine Nemo disait vrai. J’en étais arrivé à le vaincre en audace ! C’était
moi qui l’entraînais au pôle ! Je le devançais, je le distançais... Mais
non ! pauvre fou. Le capitaine Nemo savait mieux que toi le pour et le contre
de la question, et il s’amusait à te voir emporté dans les rêveries de
l’impossible !
Cependant,
il n’avait pas perdu un instant. A un signal le second parut. Ces deux
hommes s’entretinrent rapidement dans leur incompréhensible langage, et
soit que le second eût été antérieurement prévenu, soit qu’il trouvât le
projet praticable, il ne laissa voir aucune surprise.
Mais
si impassible qu’il fût il ne montra pas une plus complète impassibilité
que Conseil, lorsque j’annonçai à ce digne garçon notre intention de
pousser jusqu’au pôle sud. Un « comme il plaira à monsieur » accueillit
ma communication, et je dus m’en contenter. Quant à Ned Land, si jamais
épaules se levèrent haut, ce furent celles du Canadien.
«
Voyez-vous, monsieur, me dit-il, vous et votre capitaine Nemo, vous me faites
pitié !
—
Mais nous irons au pôle, maître Ned.
—
Possible, mais vous n’en reviendrez pas ! »
Et
Ned Land rentra dans sa cabine, « pour ne pas faire un malheur », dit-il en me
quittant.
Cependant,
les préparatifs de cette audacieuse tentative venaient de commencer. Les
puissantes pompes du Nautilus refoulaient l’air dans les
réservoirs et l’emmagasinaient à une haute pression. Vers quatre heures,
le capitaine Nemo m’annonça que les panneaux de la plate-forme allaient
être fermés. Je jetai un dernier regard sur l’épaisse banquise que nous
allions franchir. Le temps était clair, l’atmosphère assez pure, le froid
très vif, douze degrés au-dessous de zéro; mais le vent s’étant calmé,
cette température ne semblait pas trop insupportable.
Une
dizaine d’hommes montèrent sur les flancs du Nautilus et, armés
de pics, ils cassèrent la glace autour de la carène qui fut bientôt dégagée. Opération
rapidement pratiquée, car la jeune glace était mince encore. Tous nous
rentrâmes à l’intérieur. Les réservoirs habituels se remplirent de cette
eau tenue libre à la flottaison. Le Nautilus ne tarda pas à descendre.
J’avais
pris place au salon avec Conseil. Par la vitre ouverte, nous regardions les
couches inférieures de l’Océan austral. Le thermomètre remontait.
L’aiguille du manomètre déviait sur le cadran.
A
trois cents mètres environ, ainsi que l’avait prévu le capitaine Nemo,
nous flottions sous la surface ondulée de la banquise. Mais le Nautilus_s’immergea
plus bas encore. Il atteignit une profondeur de huit cents mètres. La
température de l’eau, qui donnait douze degrés à la surface, n’en accusait
plus que onze. Deux degrés étaient déjà gagnes. Il va sans dire que la
température du Nautilus, élevée par ses appareils de chauffage, se
maintenait à un degré très supérieur. Toutes les manoeuvres
s’accomplissaient avec une extraordinaire précision.
«
On passera, n’en déplaise à monsieur, me dit Conseil.
—
J’y compte bien ! » répondis-je avec le ton d’une profonde
conviction.
Sous
cette mer libre, le Nautilus avait pris directement le chemin de pôle,
sans s’écarter du cinquante-deuxième méridien. De 67°30’ à 90°
vingt-deux degrés et demi en latitude restaient à parcourir, c’est-à-dire
un peu plus de cinq cents lieues. Le Nautilus prit une vitesse moyenne
de vingt-six milles à l’heure, la vitesse d’un train express. S’il
la conservait, quarante heures lui suffisaient pour atteindre le pôle.
Pendant
une partie de la nuit, la nouveauté de la situation nous retint, Conseil et
moi, à la vitre du salon. La mer s’illuminait sous l’irradiation
électrique du fanal. Mais elle était déserte. Les poissons ne séjournaient pas
dans ces eaux prisonnières. Ils ne trouvaient là qu’un passage pour aller
de l’Océan antarctique à la mer libre du pôle. Notre marche était rapide.
On la sentait telle aux tressaillements de la longue coque d’acier.
Vers
deux heures du matin, j’allai prendre quelques heures de repos. Conseil
m’imita. En traversant les coursives, je ne rencontrai point le capitaine
Nemo. Je supposai qu’il se tenait dans la cage du timonier.
Le
lendemain 19 mars, à cinq heures du matin, je repris mon poste dans le salon. Le
loch électrique m’indiqua que la vitesse du Nautilus avait été
modérée. Il remontait alors vers la surface, mais prudemment, en vidant
lentement ses réservoirs.
Mon
coeur battait. Allions-nous émerger et retrouver l’atmosphère libre du
pôle ?
Non.
Un choc m’apprit que le Nautilus avait heurté la surface
inférieure de la banquise, très épaisse encore, à en juger par la matité du
bruit. En effet, nous avions « touché » pour employer l’expression
marine, mais en sens inverse et par mille pieds de profondeur. Ce qui donnait
deux mille pieds de glaces au-dessus de nous, dont mille émergeaient. La
banquise présentait alors une hauteur supérieure à celle que nous avions
relevée sur ses bords. Circonstance peu rassurante.
Pendant
cette journée, le Nautilus recommença plusieurs fois cette même
expérience, et toujours il vint se heurter contre la muraille qui plafonnait
au-dessus de lui. A de certains instants, il la rencontra par neuf cents
mètres, ce qui accusait douze cents mètres d’épaisseur dont deux cents
mètres s’élevaient au-dessus de la surface de l’Océan. C’était
le double de sa hauteur au moment où le Nautilus s’était enfoncé
sous les flots.
Je
notai soigneusement ces diverses profondeurs, et j’obtins ainsi le profil
sous-marin de cette chaîne qui se développait sous les eaux.
Le
soir, aucun changement n’était survenu dans notre situation. Toujours la
glace entre quatre cents et cinq cents mètres de profondeur. Diminution
évidente, mais quelle épaisseur encore entre nous et la surface de
l’Océan !
Il
était huit heures alors. Depuis quatre heures déjà, l’air aurait dû être
renouvelé à l’intérieur du Nautilus, suivant l’habitude
quotidienne du bord. Cependant, je ne souffrais pas trop, bien que le capitaine
Nemo n’eût pas encore demandé à ses réservoirs un supplément
d’oxygène.
Mon
sommeil fut pénible pendant cette nuit. Espoir et crainte m’assiégeaient
tour à tour. Je me relevai plusieurs fois. Les tâtonnements du Nautilus
continuaient. Vers trois heures du matin, j’observai que la surface
inférieure de la banquise se rencontrait seulement par cinquante mètres de
profondeur. Cent cinquante pieds nous séparaient alors de la surface des eaux. La
banquise redevenait peu à peu ice-field. La montagne se refaisait la plaine.
Mes
yeux ne quittaient plus le manomètre. Nous remontions toujours en suivant, par
une diagonale, la surface resplendissante qui étincelait sous les rayons
électriques. La banquise s’abaissait en dessus et en dessous par des
rampes allongées. Elle s’amincissait de mille en mille.
Enfin,
à six heures du matin, ce jour mémorable du 19 mars, la porte du salon
s’ouvrit. Le capitaine Nemo parut.
«
La mer libre ! » me dit-il.
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