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Je
me précipitai vers la plate-forme. Oui ! La mer libre. A peine quelques glaçons
épars, des icebergs mobiles ; au loin une mer étendue ; un monde
d’oiseaux dans les airs, et des myriades de poissons sous ces eaux qui,
suivant les fonds, variaient du bleu intense au vert olive. Le thermomètre
marquait trois degrés centigrades au-dessus de zéro. C’était comme un
printemps relatif enfermé derrière cette banquise, dont les masses éloignées se
profilaient sur l’horizon du nord.
«
Sommes-nous au pôle ? demandai-je au capitaine, le coeur palpitant.
—
Je l’ignore, me répondit-il. A midi nous ferons le point.
—
Mais le soleil se montrera-t-il à travers ces brumes ? dis-je en regardant le
ciel grisâtre.
—
Si peu qu’il paraisse, il me suffira, répondit le capitaine. »
A
dix milles du Nautilus, vers le sud, un îlot solitaire s’élevait
à une hauteur de deux cents mètres. Nous marchions vers lui, prudemment, car
cette mer pouvait être semée d’écueils.
Une
heure après, nous avions atteint l’îlot. Deux heures plus tard, nous
achevions d’en faire le tour. Il mesurait quatre à cinq milles de
circonférence. Un étroit canal le séparait d’une terre considérable, un
continent peut-être, dont nous ne pouvions apercevoir les limites.
L’existence
de cette terre semblait donner raison aux hypothèses de Maury. L’ingénieur
américain a remarqué, en effet, qu’entre le pôle sud et le soixantième
parallèle, la mer est couverte de glaces flottantes, de dimensions énormes, qui
ne se rencontrent jamais dans l’Atlantique nord. De ce fait, il a tiré
cette conclusion que le cercle antarctique renferme des terres considérables,
puisque les icebergs ne peuvent se former en pleine mer, mais seulement sur des
côtes. Suivant ses calculs, la masse des glaces qui enveloppent le pôle austral
forme une vaste calotte dont la largeur doit atteindre quatre mille kilomètres.
Cependant,
le Nautilus, par crainte d’échouer, s’était arrêté à trois
encablures d’une grève que dominait un superbe amoncellement de roches. Le
canot fut lancé à la mer. Le capitaine, deux de ses hommes portant les
instruments, Conseil et moi, nous nous y embarquâmes. Il était dix heures du
matin. Je n’avais pas vu Ned Land. Le Canadien, sans doute, ne voulait
pas se désavouer en présence du pôle sud.
Quelques
coups d’aviron amenèrent le canot sur le sable, où il s’échoua. Au
moment où Conseil allait sauter à terre, je le retins.
«
Monsieur, dis-je au capitaine Nemo, à vous l’honneur de mettre pied le
premier sur cette terre.
—
Oui, monsieur, répondit le capitaine, et si je n’hésite pas à fouler ce
sol du pôle, c’est que, jusqu’ici, aucun être humain n’y a
laissé la trace de ses pas. »
Cela
dit, il sauta légèrement sur le sable. Une vive émotion lui faisait battre le
coeur. Il gravit un roc qui terminait en surplomb un petit promontoire, et là,
les bras croisés, le regard ardent, immobile, muet, il sembla prendre
possession de ces régions australes. Après cinq minutes passées dans cette
extase, il se retourna vers nous.
«
Quand vous voudrez, monsieur », me cria-t-il.
Je
débarquai, suivi de Conseil, laissant les deux hommes dans le canot.
Le
sol sur un long espace présentait un tuf de couleur rougeâtre, comme s’il
eût été de brique pilée. Des scories, des coulées de lave, des pierres ponces
le recouvraient. On ne pouvait méconnaître son origine volcanique. En de
certains endroits, quelques légères fumerolles, dégageant une odeur sulfureuse,
attestaient que les feux intérieurs conservaient encore leur puissance
expansive. Cependant, ayant gravi un haut escarpement, je ne vis aucun volcan
dans un rayon de plusieurs milles. On sait que dans ces contrées antarctiques,
James Ross a trouvé les cratères de l’Érébus et du Terror en pleine
activité sur le cent soixante-septième méridien et par 77°32’ de
latitude.
La
végétation de ce continent désolé me parut extrêmement restreinte. Quelques
lichens de l’espèce Unsnea melanoxantha s’étalaient sur
les roches noires. Certaines plantules microscopiques, des diatomées
rudimentaires, sortes de cellules disposées entre deux coquilles quartzeuses,
de longs fucus pourpres et cramoisis, supportés sur de petites vessies
natatoires et que le ressac jetait à la côte, composaient toute la maigre flore
de cette région.
Le
rivage était parsemé de mollusques, de petites moules, de patelles, de
buccardes lisses, en forme de coeurs, et particulièrement de clios au corps
oblong et membraneux, dont la tête est formée de deux lobes arrondis. Je vis
aussi des myriades de ces clios boréales, longues de trois centimètres, dont la
baleine avale un monde à chaque bouchée. Ces charmants ptéropodes, véritables
papillons de la mer, animaient les eaux libres sur la lisière du rivage.
Entre
autres zoophytes apparaissaient dans les hauts-fonds quelques arborescences
coralligènes, de celles qui suivant James Ross, vivent dans les mers
antarctiques jusqu’à mille mètres de profondeur ; puis, de petits alcyons
appartenant à l’espèce procellaria pelagica, ainsi qu’un
grand nombre d’astéries particulières à ces climats, et d’étoiles
de mer qui constellaient le sol.
Mais
où la vie surabondait, c’était dans les airs. Là volaient et voletaient
par milliers des oiseaux d’espèces variées, qui nous assourdissaient de
leurs cris. D’autres encombraient les roches, nous regardant passer sans
crainte et se pressant familièrement sous nos pas. C’étaient des
pingouins aussi agiles et souples dans l’eau, où on les a confondus
parfois avec de rapides bonites, qu’ils sont gauches et lourds sur terre.
Ils poussaient des cris baroques et formaient des assemblées nombreuses, sobres
de gestes, mais prodigues de clameurs.
Parmi
les oiseaux, je remarquai des chionis, de la famille des échassiers, gros comme
des pigeons, blancs de couleur, le bec court et conique, l’oeil encadré
d’un cercle rouge. Conseil en fit provision, car ces volatiles,
convenablement préparés, forment un mets agréable. Dans les airs passaient des
albatros fuligineux d’une envergure de quatre mètres, justement appelés
les vautours de l’Océan, des pétrels gigantesques, entre autres des quebrante-huesos,
aux ailes arquées, qui sont grands mangeurs de phoques, des damiers, sortes de
petits canards dont le dessus du corps est noir et blanc, enfin toute une série
de pétrels, les uns blanchâtres, aux ailes bordées de brun, les autres bleus et
spéciaux aux mers antarctiques, ceux-là « si huileux, dis-je à Conseil, que les
habitants des îles Féroé se contentent d’y adapter une mèche avant de les
allumer ».
«
Un peu plus, répondit Conseil, ce seraient des lampes parfaites ! Après ça, on
ne peut exiger que la nature les ait préalablement munis d’une mèche ! »
Après
un demi-mille, le sol se montra tout criblé de nids de manchots, sortes de
terriers disposés pour la ponte, et dont s’échappaient de nombreux
oiseaux. Le capitaine Nemo en fit chasser plus tard quelques centaines, car
leur chair noire est très mangeable. Ils poussaient des braiements d’âne.
Ces animaux, de la taille d’une oie, ardoisés sur le corps, blancs en
dessous et cravatés d’un liséré citron, se laissaient tuer à coups de
pierre sans chercher à s’enfuir.
Cependant,
la brume ne se levait pas, et, à onze heures, le soleil n’avait point
encore paru. Son absence ne laissait pas de m’inquiéter. Sans lui, pas
d’observations possibles. Comment déterminer alors si nous avions atteint
le pôle ?
Lorsque
je rejoignis le capitaine Nemo, je le trouvai silencieusement accoudé sur un
morceau de roc et regardant le ciel. Il paraissait impatient, contrarié. Mais
qu’y faire ? Cet homme audacieux et puissant ne commandait pas au soleil
comme à la mer.
Midi
arriva sans que l’astre du jour se fût montré un seul instant. On ne
pouvait même reconnaître la place qu’il occupait derrière le rideau de
brume. Bientôt cette brume vint à se résoudre en neige.
«
A demain », me dit simplement le capitaine, et nous regagnâmes le Nautilus
au milieu des tourbillons de l’atmosphère.
Pendant
notre absence, les filets avaient été tendus, et j’observai avec intérêt
les poissons que l’on venait de haler à bord. Les mers antarctiques
servent de refuge à un très grand nombre de migrateurs, qui fuient les tempêtes
des zones moins élevées pour tomber, il est vrai, sous la dent des marsouins et
des phoques. Je notai quelques cottes australes, longs d’un décimètre,
espèce de cartilagineux blanchâtres traversés de bandes livides et armés d’aiguillons,
puis des chimères antarctiques, longues de trois pieds, le corps très allongé,
la peau blanche, argentée et lisse, la tête arrondie, le dos muni de trois
nageoires, le museau terminé par une trompe qui se recourbe vers la bouche. Je
goûtai leur chair, mais je la trouvai insipide, malgré l’opinion de
Conseil qui s’en accommoda fort.
La
tempête de neige dura jusqu’au lendemain. Il était impossible de se tenir
sur la plate-forme. Du salon où je notais les incidents de cette excursion au
continent polaire, j’entendais les cris des pétrels et des albatros qui
se jouaient au milieu de la tourmente. Le Nautilus ne resta pas
immobile, et, prolongeant la côte, il s’avança encore d’une dizaine
de milles au sud, au milieu de cette demi-clarté que laissait le soleil en
rasant les bords de l’horizon.
Le
lendemain 20 mars, la neige avait cessé. Le froid était un peu plus vif. Le
thermomètre marquait deux degrés au-dessous de zéro. Les brouillards se
levèrent, et j’espérai que, ce jour-là, notre observation pourrait
s’effectuer.
Le
capitaine Nemo n’ayant pas encore paru, le canot nous prit, Conseil et
moi, et nous mit à terre. La nature du sol était la même, volcanique. Partout
des traces de laves, de scories, de basaltes, sans que j’aperçusse le
cratère qui les avait vomis. Ici comme là-bas, des myriades d’oiseaux
animaient cette partie du continent polaire. Mais cet empire, ils le
partageaient alors avec de vastes troupeaux de mammifères marins qui nous
regardaient de leurs doux yeux. C’étaient des phoques d’espèces
diverses, les uns étendus sur le sol, les autres couchés sur des glaçons en
dérive, plusieurs sortant de la mer ou y rentrant. Ils ne se sauvaient pas à
notre approche, n’ayant jamais eu affaire à l’homme, et j’en
comptais là de quoi approvisionner quelques centaines de navires.
«
Ma foi, dit Conseil, il est heureux que Ned Land ne nous ait pas accompagnés !
—
Pourquoi cela, Conseil ?
—
Parce que l’enragé chasseur aurait tout tué.
—
Tout, c’est beaucoup dire, mais je crois, en effet, que nous
n’aurions pu empêcher notre ami le Canadien de harponner quelques-uns de
ces magnifiques cétacés. Ce qui eût désobligé le capitaine Nemo, car il ne
verse pas inutilement le sang des bêtes inoffensives.
—
Il a raison.
—
Certainement, Conseil. Mais, dis-moi, n’as-tu pas déjà classé ces
superbes échantillons de la faune marine ?
—
Monsieur sait bien, répondit Conseil, que je ne suis pas très ferré sur la
pratique. Quand monsieur m’aura appris le nom de ces animaux...
—
Ce sont des phoques et des morses.
—
Deux genres, qui appartiennent à la famille des pinnipèdes, se hâta de dire mon
savant Conseil, ordre des carnassiers, groupe des unguiculés, sous-classe des
monodelphiens, classe des mammifères, embranchement des vertébrés.
—
Bien, Conseil, répondis-je, mais ces deux genres, phoques et morses, se
divisent en espèces, et si je ne me trompe, nous aurons ici l’occasion de
les observer. Marchons. »
Il
était huit heures du matin. Quatre heures nous restaient à employer
jusqu’au moment où le soleil pourrait être utilement observé. Je dirigeai
nos pas vers une vaste baie qui s’échancrait dans la falaise granitique
du rivage.
Là,
je puis dire qu’à perte de vue autour de nous, les terres et les glaçons
étaient encombrés de mammifères marins, et je cherchais involontairement du
regard le vieux Protée, le mythologique pasteur qui gardait ces immenses
troupeaux de Neptune. C’étaient particulièrement des phoques. Ils
formaient des groupes distincts, mâles et femelles, le père veillant sur sa
famille, la mère allaitant ses petits, quelques jeunes, déjà forts,
s’émancipant à quelques pas. Lorsque ces mammifères voulaient se
déplacer, ils allaient par petits sauts dus à la contraction de leur corps, et
ils s’aidaient assez gauchement de leur imparfaite nageoire, qui, chez le
lamantin, leur congénère, forme un véritable avant-bras. Je dois dire que, dans
l’eau, leur élément par excellence, ces animaux à l’épine dorsale
mobile, au bassin étroit, au poil ras et serré, aux pieds palmés, nagent
admirablement. Au repos et sur terre, ils prenaient des attitudes extrêmement
gracieuses. Aussi, les anciens, observant leur physionomie douce, leur regard
expressif que ne saurait surpasser le plus beau regard de femme, leurs yeux
veloutés et limpides, leurs poses charmantes, et les poétisant à leur manière,
métamorphosèrent-ils les mâles en tritons, et les femelles en sirènes.
Je
fis remarquer à Conseil le développement considérable des lobes cérébraux chez
ces intelligents cétacés. Aucun mammifère, l’homme excepté, n’a la
matière cérébrale plus riche. Aussi, les phoques sont-ils susceptibles de
recevoir une certaine éducation ; ils se domestiquent aisément, et je pense,
avec certains naturalistes, que. convenablement dressés, ils pourraient rendre
de grands services comme chiens de pêche.
La
plupart de ces phoques dormaient sur les rochers ou sur le sable. Parmi ces
phoques proprement dits qui n’ont point d’oreilles externes —
différant en cela des otaries dont l’oreille est saillante —
j’observai plusieurs variétés de sténorhynques, longs de trois mètres,
blancs de poils, à têtes de bull-dogs, armés de dix dents à chaque mâchoire,
quatre incisives en haut et en bas et deux grandes canines découpées en forme
de fleur de lis. Entre eux se glissaient des éléphants marins, sortes de
phoques à trompe courte et mobile, les géants de l’espèce, qui sur une
circonférence de vingt pieds mesuraient une longueur de dix mètres. Ils ne
faisaient aucun mouvement à notre approche.
«
Ce ne sont pas des animaux dangereux ? me demanda Conseil.
—
Non, répondis-je, à moins qu’on ne les attaque. Lorsqu’un phoque
défend son petit, sa fureur est terrible, et il n’est pas rare
qu’il mette en pièces l’embarcation des pêcheurs.
—
Il est dans son droit, répliqua Conseil.
—
Je ne dis pas non. »
Deux
milles plus loin, nous étions arrêtés par le promontoire qui couvrait la baie
contre les vents du sud. Il tombait d’aplomb à la mer et écumait sous le
ressac. Au-delà éclataient de formidables rugissements, tels qu’un
troupeau de ruminants en eût pu produire.
«
Bon, fit Conseil, un concert de taureaux ?
—
Non, dis-je, un concert de morses. Ils se battent ?
—
Ils se battent ou ils jouent.
—
N’en déplaise à monsieur, il faut voir cela.
—
Il faut le voir, Conseil. »
Et
nous voilà franchissant les roches noirâtres, au milieu d’éboulements
imprévus, et sur des pierres que la glace rendait fort glissantes. Plus
d’une fois, je roulai au détriment de mes reins. Conseil, plus prudent ou
plus solide, ne bronchait guère, et me relevait, disant :
«
Si monsieur voulait avoir la bonté d’écarter les jambes, monsieur
conserverait mieux son équilibre. »
Arrivé
à l’arête supérieure du promontoire, j’aperçus une vaste plaine
blanche, couverte de morses. Ces animaux jouaient entre eux. C’étaient
des hurlements de joie, non de colère.
Les
morses ressemblent aux phoques par la forme de leurs corps et par la
disposition de leurs membres. Mais les canines et les incisives manquent à leur
mâchoire inférieure, et quant aux canines supérieures, ce sont deux défenses
longues de quatre-vingts centimètres qui en mesurent trente-trois à la
circonférence de leur alvéole. Ces dents, faites d’un ivoire compact et
sans stries, plus dur que celui des éléphants, et moins prompt à jaunir, sont
très recherchées. Aussi les morses sont-ils en butte à une chasse inconsidérée
qui les détruira bientôt jusqu’au dernier, puisque les chasseurs,
massacrant indistinctement les femelles pleines et les jeunes, en détruisent
chaque année plus de quatre mille.
En
passant auprès de ces curieux animaux, je pus les examiner à loisir, car ils ne
se dérangeaient pas. Leur peau était épaisse et rugueuse, d’un ton fauve
tirant sur le roux, leur pelage court et peu fourni. Quelques-uns avaient une
longueur de quatre mètres. Plus tranquilles et moins craintifs que leurs
congénères du nord, ils ne confiaient point à des sentinelles choisies le soin
de surveiller les abords de leur campement.
Après
avoir examiné cette cité des morses, je songeai à revenir sur mes pas. Il était
onze heures, et si le capitaine Nemo se trouvait dans des conditions favorables
pour observer, je voulais être présent à son opération. Cependant, je
n’espérais pas que le soleil se montrât ce jour-là. Des nuages écrasés
sur l’horizon le dérobaient à nos yeux. Il semblait que cet astre jaloux
ne voulût pas révéler à des êtres humains ce point inabordable du globe.
Cependant,
je songeai à revenir vers le Nautilus. Nous suivîmes un étroit
raidillon qui courait sur le sommet de la falaise. A onze heures et demie, nous
étions arrivés au point du débarquement. Le canot échoué avait déposé le
capitaine à terre. Je l’aperçus debout sur un bloc ce basalte. Ses
instruments étaient près de lui. Son regard se fixait sur l’horizon du
nord, près duquel le soleil décrivait alors sa courbe allongée.
Je
pris place auprès de lui et j’attendis sans parler. Midi arriva, et,
ainsi que la veille, le soleil ne se montra pas.
C’était
une fatalité. L’observation manquait encore. Si demain elle ne
s’accomplissait pas, il faudrait renoncer définitivement à relever notre
situation.
En
effet, nous étions précisément au 20 mars. Demain, 21, jour de
l’équinoxe, réfraction non comptée, le soleil disparaîtrait sous
l’horizon pour six mois, et avec sa disparition commencerait la longue
nuit polaire. Depuis l’équinoxe de septembre, il avait émergé de
l’horizon septentrional, s’élevant par des spirales allongées
jusqu’au 21 décembre. A cette époque, solstice d’été de ces
contrées boréales, il avait commencé à redescendre, et le lendemain, il devait
leur lancer ses derniers rayons.
Je
communiquai mes observations et mes craintes au capitaine Nemo.
«
Vous aviez raison, monsieur Aronnax, me dit-il, si demain, je n’obtiens
la hauteur du soleil, je ne pourrai avant six mois reprendre cette opération. Mais
aussi, précisément parce que les hasards de ma navigation m’ont amené, le
21 mars, dans ces mers, mon point sera facile à relever, si, à midi, le soleil
se montre à nos yeux.
—
Pourquoi, capitaine ?
—
Parce que, lorsque l’astre du jour décrit des spirales si allongées, il
est difficile de mesurer exactement sa hauteur au-dessus de l’horizon, et
les instruments sont exposés à commettre de graves erreurs.
—
Comment procéderez-vous donc ?
—
Je n’emploierai que mon chronomètre, me répondit le capitaine Nemo. Si
demain, 21 mars, à midi, le disque du soleil, en tenant compte de la
réfraction, est coupé exactement par l’horizon du nord, c’est que
je suis au pôle sud.
—
En effet, dis-je. Pourtant, cette affirmation n’est pas mathématiquement
rigoureuse, parce que l’équinoxe ne tombe pas nécessairement à midi.
—
Sans doute, monsieur, mais l’erreur ne sera pas de cent mètres, et il ne
nous en faut pas davantage. A demain donc. »
Le
capitaine Nemo retourna à bord. Conseil et moi, nous restâmes jusqu’à
cinq heures à arpenter la plage, observant et étudiant. Je ne récoltai aucun
objet curieux, si ce n’est un oeuf de pingouin, remarquable par sa
grosseur, et qu’un amateur eût payé plus de mille francs. Sa couleur
isabelle, les raies et les caractères qui l’ornaient comme autant
d’hiéroglyphes, en faisaient un bibelot rare. Je le remis entre les mains
de Conseil, et le prudent garçon, au pied sûr, le tenant comme une précieuse
porcelaine de Chine, le rapporta intact au Nautilus.
Là
je déposai cet oeuf rare sous une des vitrines du musée. Je soupai avec appétit
d’un excellent morceau de foie de phoque dont le goût rappelait celui de
la viande de porc. Puis je me couchai, non sans avoir invoqué, comme un Indou,
les faveurs de l’astre radieux.
Le
lendemain, 21 mars, dès cinq heures du matin, je montai sur la plate-forme. J’y
trouvai le capitaine Nemo.
«
Le temps se dégage un peu, me dit-il. J’ai bon espoir. Après déjeuner,
nous nous rendrons à terre pour choisir un poste d’observation. »
Ce
point convenu, j’allai trouver Ned Land. J’aurais voulu
l’emmener avec moi. L’obstiné Canadien refusa, et je vis bien que
sa taciturnité comme sa fâcheuse humeur s’accroissaient de jour en jour. Après
tout, je ne regrettai pas son entêtement dans cette circonstance. Véritablement,
il y avait trop de phoques à terre, et il ne fallait pas soumettre ce pêcheur
irréfléchi à cette tentation.
Le
déjeuner terminé, je me rendis à terre. Le Nautilus s’était
encore élevé de quelques milles pendant la nuit. Il était au large, à une
grande lieue d’une côte, que dominait un pic aigu de quatre a cinq cents
mètres. Le canot portait avec moi le capitaine Nemo, deux hommes de
l’équipage, et les instruments, c’est-à-dire un chronomètre, une
lunette et un baromètre.
Pendant
notre traversée, je vis de nombreuses baleines qui appartenaient aux trois
espèces particulières aux mers australes, la baleine franche ou « right-whale »
des Anglais, qui n’a pas de nageoire dorsale, le hump-back, baleinoptère
à ventre plissé, aux vastes nageoires blanchâtres, qui malgré son nom, ne
forment pourtant pas des ailes, et le fin-back, brun-jaunâtre, le plus vif des
cétacés. Ce puissant animal se fait entendre de loin, lorsqu’il projette
à une grande hauteur ses colonnes d’air et de vapeur, qui ressemblent à
des tourbillons de fumée. Ces différents mammifères s’ébattaient par
troupes dans les eaux tranquilles, et je vis bien que ce bassin du pôle
antarctique servait maintenant de refuge aux cétacés trop vivement traqués par
les chasseurs.
Je
remarquai également de longs cordons blanchâtres de salpes, sortes de
mollusques agrégés, et des méduses de grande taille qui se balançaient entre le
remous des lames.
A
neuf heures, nous accostions la terre. Le ciel s’éclaircissait. Les
nuages fuyaient dans le sud. Les brumes abandonnaient la surface froide des
eaux. Le capitaine Nemo se dirigea vers le pic dont il voulait sans doute faire
son observatoire. Ce fut une ascension pénible sur des laves aiguës et des
pierres ponces, au milieu d’une atmosphère souvent saturée par les
émanations sulfureuses des fumerolles. Le capitaine, pour un homme déshabitué de
fouler la terre, gravissait les pentes les plus raides avec une souplesse, une
agilité que je ne pouvais égaler, et qu’eût enviée un chasseur
d’isards.
Il
nous fallut deux heures pour atteindre le sommet de ce pic moitié porphyre,
moitié basalte. De là, nos regards embrassaient une vaste mer qui, vers le nord
traçait nettement sa ligne terminale sur le fond du ciel. A nos pieds, des
champs éblouissants de blancheur. Sur notre tête, un pâle azur, dégagé de
brumes. Au nord, le disque du soleil comme une boule de feu déjà écornée par le
tranchant de l’horizon. Du sein des eaux s’élevaient en gerbes
magnifiques des jets liquides par centaines. Au loin, le Nautilus,
comme un cétacé endormi. Derrière nous, vers le sud et l’est, une terre
immense, un amoncellement chaotique de rochers et de glaces dont on
n’apercevait pas la limite.
Le
capitaine Nemo, en arrivant au sommet du pic, releva soigneusement sa hauteur
au moyen du baromètre, car il devait en tenir compte dans son observation.
A
midi moins le quart, le soleil, vu alors par réfraction seulement, se montra
comme un disque d’or et dispersa ses derniers rayons sur ce continent
abandonné, à ces mers que l’homme n’a jamais sillonnées encore.
Le
capitaine Nemo, muni d’une lunette à réticules, qui, au moyen d’un miroir,
corrigeait la réfraction, observa l’astre qui s’enfonçait peu à peu
au-dessous de l’horizon en suivant une diagonale très allongée. Je tenais
le chronomètre. Mon coeur battait fort. Si la disparition du demi-disque du
soleil coïncidait avec le midi du chronomètre, nous étions au pôle même.
«
Midi ! m’écriai-je.
—
Le pôle sud ! » répondit le capitaine Nemo d’une voix grave, en me
donnant la lunette qui montrait l’astre du jour précisément coupé en deux
portions égales par l’horizon.
Je
regardai les derniers rayons couronner le pic et les ombres monter peu à peu
sur ses rampes.
En
ce moment, le capitaine Nemo, appuyant sa main sur mon épaule, me dit :
«
Monsieur, en 1600, le Hollandais Ghéritk, entraîné par les courants et les
tempêtes, atteignit 64° de latitude sud et découvrit les New-Shetland. En 1773,
le 17 janvier, l’illustre Cook, suivant le trente-huitième méridien,
arriva par 67°30’ de latitude. et en 1774, le 30 janvier, sur le
cent-neuvième méridien, il atteignit 71°15’ de latitude. En 1819, le
Russe Bellinghausen se trouva sur le soixante-neuvième parallèle, et en 1821,
sur le soixante-sixième par 111° de longitude ouest. En 1820, l’Anglais
Brunsfield fut arrêté sur le soixante-cinquième degré. La même année,
l’Américain Morrel, dont les récits sont douteux, remontant sur le
quarante-deuxième méridien, découvrait la mer libre par 70°14’ de
latitude. En 1825, l’Anglais Powell ne pouvait dépasser le
soixante-deuxième degré. La même année, un simple pêcheur de phoques,
l’Anglais Weddel s’élevait jusqu’à 72°14’ de latitude
sur le trente-cinquième méridien, et jusqu’à 74°15’ sur le
trente-sixième. En 1829, l’Anglais Forster, commandant le Chanticleer,
prenait possession du continent antarctique par 63°26’ de latitude et
66°26’ de longitude. En 1831, l’Anglais Biscoë, le ler février,
découvrait la terre d’Enderby par 68°50’ de latitude, en 1832, le 5
février, la terre d’Adélaïde par 67° de latitude. et le 21 février, la
terre de Graham par 64°45’ de latitude. En 1838, le Français Dumont
d’Urville, arrêté devant la banquise par 62°57’ de latitude,
relevait la terre Louis-Philippe ; deux ans plus tard, dans une nouvelle pointe
au sud, il nommait par 66°30’, le 21 janvier, la terre Adélie, et huit
jours après, par 64°40’, la côte Clarie. En 1838, l’Anglais Wilkes
s’avançait jusqu’au soixante-neuvième parallèle sur le centième
méridien. En 1839, l’Anglais Balleny découvrait la terre Sabrina, sur la
limite du cercle polaire. Enfin, en 1842, l’Anglais James Ross, montant
l’Érébus et le Terror, le 12 janvier, par 76°56’ de
latitude et 171°7’ de longitude est, trouvait la terre Victoria ; le 23
du même mois, il relevait le soixante-quatorzième parallèle, le plus haut point
atteint jusqu’alors ; le 27, il était par 76°8’, le 28, par 77°32’,
le 2 février, par 78°4’, et en 1842, il revenait au soixante-onzième
degré qu’il ne put dépasser. Eh bien, moi, capitaine Nemo, ce 21 mars
1868, j’ai atteint le pôle sud sur le quatre-vingt-dixième degré, et je
prends possession de cette partie du globe égale au sixième des continents
reconnus.
—
Au nom de qui, capitaine ?
—
Au mien, monsieur ! »
Et
ce disant, le capitaine Nemo déploya un pavillon noir, portant un N d’or
écartelé sur son étamine. Puis, se retournant vers l’astre du jour dont
les derniers rayons léchaient l’horizon de la mer :
«
Adieu, soleil ! s’écria-t-il. Disparais, astre radieux ! Couche-toi sous
cette mer libre. et laisse une nuit de six mois étendre ses ombres sur mon
nouveau domaine ! »
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