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Cette
terrible scène du 20 avril, aucun de nous ne pourra jamais l’oublier. Je
l’ai écrite sous l’impression d’une émotion violente. Depuis,
j’en ai revu le récit. Je l’ai lu à Conseil et au Canadien. Ils
l’ont trouvé exact comme fait, mais insuffisant comme effet. Pour peindre
de pareils tableaux, il faudrait la plume du plus illustre de nos poètes,
l’auteur des Travailleurs de la Mer.
J’ai
dit que le capitaine Nemo pleurait en regardant les flots. Sa douleur fut
immense. C’était le second compagnon qu’il perdait depuis notre
arrivée à bord. Et quelle mort ! Cet ami, écrasé, étouffé, brisé par le
formidable bras d’un poulpe, broyé sous ses mandibules de fer, ne devait
pas reposer avec ses compagnons dans les paisibles eaux du cimetière de corail
!
Pour
moi, au milieu de cette lutte, c’était ce cri de désespoir poussé par
l’infortuné qui m’avait déchiré le coeur. Ce pauvre Français,
oubliant son langage de convention, s’était repris à parler la langue de
son pays et de sa mère, pour jeter un suprême appel ! Parmi cet équipage du Nautilus,
associé de corps et d’âme au capitaine Nemo, fuyant comme lui le contact
des hommes. j’avais donc un compatriote ! Était-il seul à représenter la
France dans cette mystérieuse association, évidemment composée
d’individus de nationalités diverses ? C’était encore un de ces
insolubles problèmes qui se dressaient sans cesse devant mon esprit !
Le
capitaine Nemo rentra dans sa chambre, et je ne le vis plus pendant quelque
temps. Mais qu’il devait être triste, désespéré, irrésolu, si j’en
jugeais par ce navire dont il était l’âme et qui recevait toutes ses
impressions ! Le Nautilus ne gardait plus de direction déterminée. Il
allait, venait, flottait comme un cadavre au gré des lames. Son hélice avait
été dégagée, et cependant, il s’en servait à peine. Il naviguait au
hasard. Il ne pouvait s’arracher du théâtre de sa dernière lutte, de
cette mer qui avait dévoré l’un des siens !
Dix
jours se passèrent ainsi. Ce fut le 1er mai seulement que le Nautilus
reprit franchement sa route au nord, après avoir eu connaissance des Lucayes à
l’ouvert du canal de Bahama. Nous suivions alors le courant du plus grand
fleuve de la mer, qui a ses rives, ses poissons et sa température propres. J’ai
nommé le Gulf-Stream.
C’est
un fleuve, en effet, qui coule librement au milieu de l’Atlantique, et
dont les eaux ne se mélangent pas aux eaux océaniennes. C’est un fleuve
salé, plus salé que la mer ambiante. Sa profondeur moyenne est de trois mille
pieds, sa largeur moyenne de soixante milles. En de certains endroits, son
courant marche avec une vitesse de quatre kilomètres à l’heure. L’invariable
volume de ses eaux est plus considérable que celui de tous les fleuves du
globe.
La
véritable source du Gulf-Stream, reconnue par le commandant Maury, son point de
départ, si l’on veut. est situé dans le golfe de Gascogne. Là, ses eaux,
encore faibles de température et de couleur. commencent à se former. Il descend
au sud, longe l’Afrique équatoriale, échauffe ses flots aux rayons de la
zone torride, traverse l’Atlantique. atteint le cap San-Roque sur la côte
brésilienne, et se bifurque en deux branches dont l’une va se saturer
encore des chaudes molécules de la mer des Antilles. Alors, le Gulf-Stream,
chargé de rétablir l’équilibre entre les températures et de mêler les
eaux des tropiques aux eaux boréales, commence son rôle de pondérateur. Chauffé
à blanc dans le golfe du Mexique, il s’élève au nord sur les côtes
américaines, s’avance jusqu’à Terre-Neuve, dévie sous la poussée du
courant froid du détroit de Davis, reprend la route de l’Océan en suivant
sur un des grands cercles du globe la ligne loxodromique, se divise en deux
bras vers le quarante-troisième degré, dont l’un, aidé par l’alizé
du nord-est, revient au Golfe de Gascogne et aux Açores, et dont l’autre,
après avoir attiédi les rivages de l’Irlande et de la Norvège, va
jusqu’au-delà du Spitzberg, où sa température tombe à quatre degrés,
former la mer libre du pôle.
C’est
sur ce fleuve de l’Océan que le Nautilus naviguait alors. A sa
sortie du canal de Bahama, sur quatorze lieues de large, et sur trois cent
cinquante mètres de profondeur, le Gulf-Stream marche à raison de huit
kilomètres à l’heure. Cette rapidité décroît régulièrement à mesure
qu’il s’avance vers le nord, et il faut souhaiter que cette
régularité persiste, car, si, comme on a cru le remarquer, sa vitesse et sa
direction viennent à se modifier, les climats européens seront soumis à des
perturbations dont on ne saurait calculer les conséquences.
Vers
midi, j’étais sur la plate-forme avec Conseil. Je lui faisais connaître
les particularités relatives au Gulf-Stream. Quand mon explication fut
terminée, je l’invitai a plonger ses mains dans le courant.
Conseil
obéit, et fut très étonné de n’éprouver aucune sensation de chaud ni de
froid.
«
Cela vient, lui dis-je, de ce que la température des eaux du Gulf-Stream, en
sortant du golfe du Mexique. est peu différente de celle du sang. Ce
Gulf-Stream est un vaste calorifère qui permet aux côtes d’Europe de se
parer d’une éternelle verdure. Et, s’il faut en croire Maury, la
chaleur de ce courant, totalement utilisée. fournirait assez de calorique pour
tenir en fusion un fleuve de fer fondu aussi grand que l’Amazone ou le
Missouri. »
En
ce moment, la vitesse du Gulf-Stream était de deux mètres vingt-cinq par
seconde. Son courant est tellement distinct de la mer ambiante, que ses eaux
comprimées font saillie sur l’Océan et qu’un dénivellement
s’opère entre elles et les eaux froides. Sombres d’ailleurs et très
riches en matières salines, elles tranchent par leur pur indigo sur les flots
verts qui les environnent. Telle est même la netteté de leur ligne de
démarcation, que le Nautilus, à la hauteur des Carolines, trancha de
son éperon les flots du Gulf-Stream, tandis que son hélice battait encore ceux
de l’Océan.
Ce
courant entraînait avec lui tout un monde d’êtres vivants. Les
argonautes, si communs dans la Méditerranée, y voyageaient par troupes
nombreuses. Parmi les cartilagineux, les plus remarquables étaient des raies
dont la queue très déliée formait à peu près le tiers du corps, et qui
figuraient de vastes losanges longs de vingt-cinq pieds ; puis, de petits
squales d’un mètre, à tête grande, à museau court et arrondi, à dents
pointues disposées sur plusieurs rangs, et dont le corps paraissait couvert
d’écailles.
Parmi
les poissons osseux, je notai des labres-grisons particuliers à ces mers, des
spares-synagres dont l’iris brillait comme un feu, des sciènes longues
d’un mètre, à large gueule hérissée de petites dents. qui faisaient entendre
un léger cri des centronotes-nègres dont j’ai déjà parlé, des coriphènes
bleus, relevés d’or et d’argent. des perroquets, vrais arcs-en-ciel
de l’Océan. qui peuvent rivaliser de couleur avec les plus beaux oiseaux
des tropiques des blémies-bosquiens à tête triangulaire. des rhombes bleuâtres
dépourvus d’écailles. des batrachoïdes recouverts d’une bande jaune
et transversale qui figure un t grec, des fourmillements de petits gohies-hoc
pointillés de taches brunes, des diptérodons à tête argentée et à queue jaune,
divers échantillons de salmones, des mugilomores, sveltes de taille. brillant
d’un éclat doux, que Lacépède a consacrés à l’aimable compagne de
sa vie, enfin un beau poisson, le chevalier-américain, qui, décoré de tous les
ordres et chamarré de tous les rubans, fréquente les rivages de cette grande
nation où les rubans et les ordres sont si médiocrement estimés.
J’ajouterai
que, pendant la nuit, les eaux phosphorescentes du Gulf-Stream rivalisaient
avec l’éclat électrique de notre fanal, surtout par ces temps orageux qui
nous menaçaient fréquemment.
Le
8 mai, nous étions encore en travers du cap Hatteras, à la hauteur de la
Caroline du Nord. La largeur du Gulf-Stream est là de soixante-quinze milles,
et sa profondeur de deux cent dix mètres. Le Nautilus continuait
d’errer à l’aventure. Toute surveillance semblait bannie du bord. Je
conviendrai que dans ces conditions, une évasion pouvait réussir. En effet, les
rivages habités offraient partout de faciles refuges. La mer était incessamment
sillonnée de nombreux steamers qui font le service entre New York ou Boston et
le golfe du Mexique, et nuit et jour parcourue par ces petites goëlettes
chargées du cabotage sur les divers points de la côte américaine. On pouvait
espérer d’être recueilli. C’était donc une occasion favorable,
malgré les trente milles qui séparaient le Nautilus des côtes de
l’Union.
Mais
une circonstance fâcheuse contrariait absolument les projets du Canadien. Le
temps était fort mauvais. Nous approchions de ces parages où les tempêtes sont
fréquentes, de cette patrie des trombes et des cyclones, précisément engendrés
par le courant du Gulf-Stream. Affronter une mer souvent démontée sur un frêle
canot, c’était courir à une perte certaine. Ned Land en convenait
lui-même. Aussi rongeait-il son frein, pris d’une furieuse nostalgie que
la fuite seule eût pu guérir.
«
Monsieur, me dit-il ce jour-là, il faut que cela finisse. Je veux en avoir le
coeur net. Votre Nemo s’écarte des terres et remonte vers le nord. Mais
je vous le déclare j’ai assez du pôle Sud, et je ne le suivrai pas au
pôle Nord.
—
Que faire, Ned, puisqu’une évasion est impraticable en ce moment ?
—
J’en reviens à mon idée. Il faut parler au capitaine. Vous n’avez
rien dit, quand nous étions dans les mers de votre pays. Je veux parler,
maintenant que nous sommes dans les mers du mien. Quand je songe qu’avant
quelques jours, le Nautilus va se trouver à la hauteur de la
Nouvelle-Ecosse, et que là, vers Terre-Neuve, s’ouvre une large baie, que
dans cette baie se jette le Saint-Laurent et que le Saint-Laurent, c’est
mon fleuve à moi le fleuve de Québec, ma ville natale ; quand je songe à cela,
la fureur me monte au visage, mes cheveux se hérissent. Tenez, monsieur, je me
jetterai plutôt à la mer ! Je ne resterai pas ici ! J’y étouffe ! »
Le
Canadien était évidemment à bout de patience. Sa vigoureuse nature ne pouvait
s’accommoder de cet emprisonnement prolongé. Sa physionomie
s’altérait de jour en jour. Son caractère devenait de plus en plus
sombre. Près de sept mois s’étaient écoulés sans que nous eussions eu
aucune nouvelle de la terre. De plus, l’isolement du capitaine Nemo, son
humeur modifiée, surtout depuis le combat des poulpes, sa taciturnité, tout me
faisait apparaître les choses sous un aspect différent. Je ne sentais plus
l’enthousiasme des premiers jours. Il fallait être un Flamand comme
Conseil pour accepter cette situation, dans ce milieu réservé aux cétacés et
autres habitants de la mer. Véritablement, si ce brave garçon, au lieu de
poumons avait eu des branchies, je crois qu’il aurait fait un poisson
distingué !
«
Eh bien, monsieur ? reprit Ned Land, voyant que je ne répondais pas.
—
Eh bien, Ned, vous voulez que je demande au capitaine Nemo quelles sont ses
intentions à notre égard ?
—
Oui, monsieur.
—
Et cela, quoiqu’il les ait déjà fait connaître ?
—
Oui. Je désire être fixé une dernière fois. Parlez pour moi seul, en mon seul
nom, si vous voulez.
—
Mais je le rencontre rarement. Il m’évite même.
—
C’est une raison de plus pour l’aller voir.
—
Je l’interrogerai, Ned.
—
Quand ? demanda le Canadien en insistant.
—
Quand je le rencontrerai.
—
Monsieur Aronnax, voulez-vous que j’aille le trouver, moi ?
—
Non, laissez-moi faire. Demain...
—
Aujourd’hui, dit Ned Land.
—
Soit. Aujourd’hui, je le verrai », répondis-je au Canadien, qui, en
agissant lui-même, eût certainement tout compromis.
Je
restai seul. La demande décidée, je résolus d’en finir immédiatement. J’aime
mieux chose faite que chose à faire.
Je
rentrai dans ma chambre. De là, j’entendis marcher dans celle du capitaine
Nemo. Il ne fallait pas laisser échapper cette occasion de le rencontrer. Je
frappai à sa porte. Je n’obtins pas de réponse. Je frappai de nouveau,
puis je tournai le bouton. La porte s’ouvrit.
J’entrai.
Le capitaine était là. Courbé sur sa table de travail, il ne m’avait pas
entendu. Résolu à ne pas sortir sans l’avoir interrogé, je
m’approchai de lui. Il releva la tête brusquement, fronça les sourcils,
et me dit d’un ton assez rude :
«
Vous ici ! Que me voulez-vous ?
—
Vous parler, capitaine.
—
Mais je suis occupé, monsieur, je travaille. Cette liberté que je vous laisse
de vous isoler, ne puis-je l’avoir pour moi ? »
La
réception était peu encourageante. Mais j’étais décidé à tout entendre
pour tout répondre.
«
Monsieur, dis-je froidement, j’ai à vous parler d’une affaire
qu’il ne m’est pas permis de retarder.
—
Laquelle, monsieur ? répondit-il ironiquement. Avez-vous fait quelque
découverte qui m’ait échappé ? La mer vous a-t-elle livré de nouveaux
secrets ? »
Nous
étions loin de compte. Mais avant que j’eusse répondu, me montrant un
manuscrit ouvert sur sa table, il me dit d’un ton plus grave :
«
Voici, monsieur Aronnax, un manuscrit écrit en plusieurs langues. Il contient
le résumé de mes études sur la mer, et, s’il plaît à Dieu, il ne périra
pas avec moi. Ce manuscrit, signé de mon nom, complété par l’histoire de
ma vie, sera renfermé dans un petit appareil insubmersible. Le dernier
survivant de nous tous à bord du Nautilus jettera cet appareil à la
mer, et il ira où les flots le porteront. »
Le
nom de cet homme ! Son histoire écrite par lui-même ! Son mystère serait donc
un jour dévoilé ? Mais, en ce moment, je ne vis dans cette communication
qu’une entrée en matière.
«
Capitaine, répondis-je, je ne puis qu’approuver la pensée qui vous fait
agir. Il ne faut pas que le fruit de vos études soit perdu. Mais le moyen que
vous employez me paraît primitif. Qui sait où les vents pousseront cet
appareil, en quelles mains il tombera ? Ne sauriez-vous trouver mieux ? Vous,
ou l’un des vôtres ne peut-il... ?
—
Jamais, monsieur, dit vivement le capitaine en m’interrompant.
—
Mais moi, mes compagnons, nous sommes prêts à garder ce manuscrit en réserve,
et si vous nous rendez la liberté...
—
La liberté ! fit le capitaine Nemo se levant.
—
Oui, monsieur, et c’est à ce sujet que je voulais vous interroger. Depuis
sept mois nous sommes à votre bord, et je vous demande aujourd’hui, au
nom de mes compagnons comme au mien, si votre intention est de nous y garder
toujours.
—
Monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo, je vous répondrai aujourd’hui ce
que je vous ai répondu il y a sept mois : Qui entre dans le Nautilus
ne doit plus le quitter.
C’est
l’esclavage même que vous nous imposez.
—
Donnez-lui le nom qu’il vous plaira.
—
Mais partout l’esclave garde le droit de recouvrer sa liberté ! Quels que
soient les moyens qui s’offrent à lui, il peut les croire bons !
—
Ce droit, répondit le capitaine Nemo, qui vous le dénie ? Ai-je jamais pensé à
vous enchaîner par un serment ? »
Le
capitaine me regardait en se croisant les bras.
«
Monsieur, lui dis-je, revenir une seconde fois sur ce sujet ne serait ni de
votre goût ni du mien. Mais puisque nous l’avons entamé, épuisons-le. Je
vous le répète, ce n’est pas seulement de ma personne qu’il
s’agit. Pour moi l’étude est un secours, une diversion puissante,
un entraînement, une passion qui peut me faire tout oublier. Comme vous, je
suis homme à vivre ignoré, obscur, dans le fragile espoir de léguer un jour à
l’avenir le résultat de mes travaux, au moyen d’un appareil
hypothétique confié au hasard des flots et des vents. En un mot, je puis vous
admirer, vous suivre sans déplaisir dans un rôle que je comprends sur certains
points : mais il est encore d’autres aspects de votre vie qui me la font
entrevoir entourée de complications et de mystères auxquels seuls ici, mes
compagnons et moi, nous n’avons aucune part. Et même, quand notre coeur a
pu battre pour vous, ému par quelques-unes de vos douleurs ou remué par vos
actes de génie ou de courage, nous avons dû refouler en nous jusqu’au
plus petit témoignage de cette sympathie que fait naître la vue de ce qui est
beau et bon, que cela vienne de l’ami ou de l’ennemi. Eh bien,
c’est ce sentiment que nous sommes étrangers à tout ce qui vous touche,
qui fait de notre position quelque chose d’inacceptable,
d’impossible, même pour moi mais d’impossible pour Ned Land
surtout. Tout homme, par cela seul qu’il est homme, vaut qu’on
songe à lui. Vous êtes-vous demandé ce que l’amour de la liberté, la
haine de l’esclavage, pouvaient faire naître de projets de vengeance dans
une nature comme celle du Canadien, ce qu’il pouvait penser, tenter,
essayer ?... »
Je
m’étais tu. Le capitaine Nemo se leva.
«
Que Ned Land pense, tente, essaye tout ce qu’il voudra, que
m’importe ? Ce n’est pas moi qui l’ai été chercher ! Ce
n’est pas pour mon plaisir que je le garde à mon bord ! Quant à vous,
monsieur Aronnax, vous êtes de ceux qui peuvent tout comprendre, même le
silence. Je n’ai rien de plus à vous répondre. Que cette première fois où
vous venez de traiter ce sujet soit aussi la dernière, car une seconde fois, je
ne pourrais même pas vous écouter. »
Je
me retirai. A compter de ce jour, notre situation fut très tendue. Je rapportai
ma conversation à mes deux compagnons.
«
Nous savons maintenant, dit Ned, qu’il n’y a rien à attendre de cet
homme. Le Nautilus se rapproche de Long-Island. Nous fuirons, quel que
soit le temps. »
Mais
le ciel devenait de plus en plus menaçant. Des symptômes d’ouragan se
manifestaient. L’atmosphère se faisait blanchâtre et laiteuse. Aux
cyrrhus à gerbes déliées succédaient à l’horizon des couches de
nimbocumulus. D’autres nuages bas fuyaient rapidement. La mer grossissait
et se gonflait en longues houles. Les oiseaux disparaissaient, à
l’exception des satanicles, amis des tempêtes. Le baromètre baissait
notablement et indiquait dans l’air une extrême tension des vapeurs. Le
mélange du storm-glass se décomposait sous l’influence de
l’électricité qui saturait l’atmosphère. La lutte des éléments
était prochaine.
La
tempête éclata dans la journée du 18 mai, précisément lorsque le Nautilus
flottait à la hauteur de Long-Island, à quelques milles des passes de New York.
Je puis décrire cette lutte des éléments, car au lieu de la fuir dans les
profondeurs de la mer, le capitaine Nemo, par un inexplicable caprice, voulut
la braver à sa surface.
Le
vent soufflait du sud-ouest, d’abord en grand frais, c’est-à-dire
avec une vitesse de quinze mètres à la seconde, qui fut portée à vingt-cinq
mètres vers trois heures du soir. C’est le chiffre des tempêtes.
Le
capitaine Nemo, inébranlable sous les rafales, avait pris place sur la
plate-forme. Il s’était amarré à mi-corps pour résister aux vagues
monstrueuses qui déferlaient. Je m’y étais hissé et attaché aussi,
partageant mon admiration entre cette tempête et cet homme incomparable qui lui
tenait tête.
La
mer démontée était balayée par de grandes loques de nuages qui trempaient dans
ses flots. Je ne voyais plus aucune de ces petites lames intermédiaires qui se
forment au fond des grands creux. Rien que de longues ondulations fuligineuses,
dont la crête ne déferle pas, tant elles sont compactes. Leur hauteur
s’accroissait. Elles s’excitaient entre elles. Le Nautilus,
tantôt couché sur le côté, tantôt dressé comme un mât, roulait et tanguait
épouvantablement.
Vers
cinq heures, une pluie torrentielle tomba, qui n’abattit ni le vent ni la
mer. L’ouragan se déchaîna avec une vitesse de quarante-cinq mètres à la
seconde, soit près de quarante lieues à l’heure. C’est dans ces
conditions qu’il renverse des maisons, qu’il enfonce des tuiles de
toits dans des portes, qu’il rompt des grilles de fer, qu’il
déplace des canons de vingt-quatre. Et pourtant le Nautilus, au milieu
de la tourmente, justifiait cette parole d’un savant ingénieur : « Il n’y
a pas de coque bien construite qui ne puisse défier à la mer ! » Ce
n’était pas un roc résistant, que ces lames eussent démoli, c’était
un fuseau d’acier, obéissant et mobile, sans gréement, sans mâture, qui
bravait impunément leur fureur.
Cependant
j’examinais attentivement ces vagues déchaînées. Elles mesuraient
jusqu’à quinze mètres de hauteur sur une longueur de cent cinquante a
cent soixante-quinze mètres, et leur vitesse de propagation. moitié de celle du
vent, était de quinze mètres à la seconde. Leur volume et leur puissance
s’accroissaient avec la profondeur des eaux. Je compris alors le rôle de
ces lames qui emprisonnent l’air dans leurs flancs et le refoulent au
fond des mers où elles portent la vie avec l’oxygène. Leur extrême force
de pression — on l’a calculée peut s’élever jusqu’à
trois mille kilogrammes par pied carré de la surface qu’elles
contrebattent. Ce sont de telles lames qui, aux Hébrides, ont déplacé un bloc
pesant quatre-vingt-quatre mille livres. Ce sont elles qui, dans la tempête du
23 décembre 1864, après avoir renversé une partie de la ville de Yéddo, au
Japon, faisant sept cents kilomètres à l’heure, allèrent se briser le
même jour sur les rivages de l’Amérique.
L’intensité
de la tempête s’accrut avec la nuit. Le baromètre, comme en 1860, à la
Réunion, pendant un cyclone, tomba à 710 millimètres. A la chute du jour, je
vis passer à l’horizon un grand navire qui luttait péniblement. Il
capeyait sous petite vapeur pour se maintenir debout à la lame. Ce devait être
un des steamers des lignes de New York à Liverpool ou au Havre. Il disparut
bientôt dans l’ombre.
A
dix heures du soir, le ciel était en feu. L’atmosphère fut zébrée
d’éclairs violents. Je ne pouvais en supporter l’éclat, tandis que
le capitaine Nemo, les regardant en face, semblait aspirer en lui l’âme
de la tempête. Un bruit terrible emplissait les airs, bruit complexe, fait des
hurlements des vagues écrasées, des mugissements du vent, des éclats du
tonnerre. Le vent sautait à tous les points de l’horizon, et le cyclone,
partant de l’est, y revenait en passant par le nord, l’ouest et le
sud, en sens inverse des tempêtes tournantes de l’hémisphère austral.
Ah
! ce Gulf-Stream ! Il justifiait bien son nom de roi des tempêtes ! C’est
lui qui crée ces formidables cyclones par la différence de température des
couches d’air superposées a ses courants.
A
la pluie avait succédé une averse de feu. Les gouttelettes d’eau se
changeaient en aigrettes fulminantes. On eût dit que le capitaine Nemo, voulant
une mort digne de lui, cherchait à se faire foudroyer. Dans un effroyable
mouvement de tangage, le Nautilus dressa en l’air son éperon
d’acier, comme la tige d’un paratonnerre, et j’en vis jaillir
de longues étincelles.
Brisé,
à bout de forces, je me coulai à plat ventre vers le panneau. Je l’ouvris
et je redescendis au salon. L’orage atteignait alors son maximum
d’intensité. Il était impossible de se tenir debout à l’intérieur
du Nautilus.
Le
capitaine Nemo rentra vers minuit. J’entendis les réservoirs se remplir
peu à peu, et le Nautilus s’enfonça doucement au-dessous de la
surface des flots.
Par
les vitres ouvertes du salon, je vis de grands poissons effarés qui passaient
comme des fantômes dans les eaux en feu. Quelques-uns furent foudroyés sous mes
yeux !
Le
Nautilus descendait toujours. Je pensais qu’il retrouverait le
calme à une profondeur de quinze mètres. Non. Les couches supérieures étaient
trop violemment agitées. Il fallut aller chercher le repos jusqu’à
cinquante mètres dans les entrailles de la mer.
Mais
là, quelle tranquillité, quel silence, quel milieu paisible ! Qui eût dit
qu’un ouragan terrible se déchaînait alors à la surface de cet Océan ?
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