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La
portion du globe terrestre occupée par les eaux est évaluée à trois millions
huit cent trente-deux milles cinq cent cinquante-huit myriamètres carrés, soit
plus de trente-huit millions d’hectares. Cette masse liquide comprend
deux milliards deux cent cinquante millions de milles cubes, et formerait une
sphère d’un diamètre de soixante lieues dont le poids serait de trois
quintillions de tonneaux. Et, pour comprendre ce nombre, il faut se dire que le
quintillion est au milliard ce que le milliard est à l’unité,
c’est-à-dire qu’il y a autant de milliards dans un quintillion que
d’unités dans un milliard. Or, cette masse liquide, c’est à peu
près la quantité d’eau que verseraient tous les fleuves de la terre pendant
quarante mille ans.
Durant
les époques géologiques, à la période du feu succéda la période de l’eau.
L’Océan fut d’abord universel. Puis, peu à peu, dans les temps
siluriens, des sommets de montagnes apparurent, des îles émergèrent,
disparurent sous des déluges partiels, se montrèrent à nouveau, se soudèrent.
formèrent des continents et enfin les terres se fixèrent géographiquement
telles que nous les voyons. Le solide avait conquis sur le liquide trente-sept
millions six cent cinquante-sept milles carrés, soit douze mille neuf cent
seize millions d’hectares.
La
configuration des continents permet de diviser les eaux en cinq grandes parties
: l’Océan glacial arctique, l’Océan glacial antarctique,
l’Océan indien, l’Océan atlantique, l’Océan pacifique.
L’Océan
pacifique s’étend du nord au sud entre les deux cercles polaires, et de
l’ouest a l’est entre l’Asie et l’Amérique sur une
étendue de cent quarante-cinq degrés en longitude. C’est la plus
tranquille des mers ; ses courants sont larges et lents, ses marées médiocres,
ses pluies abondantes. Tel était l’Océan que ma destinée m’appelait
d’abord à parcourir dans les plus étranges conditions.
«
Monsieur le professeur, me dit le capitaine Nemo, nous allons, si vous le
voulez bien, relever exactement notre position, et fixer le point de départ de
ce voyage. Il est midi moins le quart. Je vais remonter à la surface des eaux.
»
Le
capitaine pressa trois fois un timbre électrique. Les pompes commencèrent à
chasser l’eau des réservoirs ; l’aiguille du manomètre marqua par
les différentes pressions le mouvement ascensionnel du Nautilus, puis
elle s’arrêta.
«
Nous sommes arrivés », dit le capitaine.
Je
me rendis à l’escalier central qui aboutissait à la plate-forme. Je
gravis les marches de métal, et, par les panneaux ouverts, j’arrivai sur
la partie supérieure du Nautilus.
La
plate-forme émergeait de quatre-vingts centimètres seulement. L’avant et
l’arrière du Nautilus présentaient cette disposition fusiforme
qui le faisait justement comparer à un long cigare. Je remarquai que ses
plaques de tôles, imbriquées légèrement, ressemblaient aux écailles qui
revêtent le corps des grands reptiles terrestres. Je m’expliquai donc
très naturellement que, malgré les meilleures lunettes, ce bateau eût toujours
été pris pour un animal marin.
Vers
le milieu de la plate-forme, le canot, à demi-engagé dans la coque du navire,
formait une légère extumescence. En avant et en arrière s’élevaient deux
cages de hauteur médiocre, à parois inclinées, et en partie fermées par
d’épais verres lenticulaires : l’une destinée au timonier qui
dirigeait le Nautilus, l’autre où brillait le puissant fanal
électrique qui éclairait sa route.
La
mer était magnifique, le ciel pur. A peine si le long véhicule ressentait les
larges ondulations de l’Océan. Une légère brise de l’est ridait la
surface des eaux. L’horizon, dégagé de brumes, se prêtait aux meilleures
observations.
Nous
n’avions rien en vue. Pas un écueil, pas un îlot. Plus d’Abraham-Lincoln.
L’immensité déserte.
Le
capitaine Nemo, muni de son sextant, prit la hauteur du soleil, qui devait lui
donner sa latitude. Il attendit pendant quelques minutes que l’astre vint
affleurer le bord de l’horizon. Tandis qu’il observait, pas un de
ses muscles ne tressaillait, et l’instrument n’eût pas été plus
immobile dans une main de marbre.
«
Midi, dit-il. Monsieur le professeur, quand vous voudrez ?... »
Je
jetai un dernier regard sur cette mer un peu jaunâtre des atterrages japonais,
et je redescendis au grand salon.
Là,
le capitaine fit son point et calcula chronométriquement sa longitude,
qu’il contrôla par de précédentes observations d’angle horaires. Puis
il me dit :
«
Monsieur Aronnax, nous sommes par cent trente-sept degrés et quinze minutes de
longitude à l’ouest...
—
De quel méridien ? demandai-je vivement, espérant que la réponse du capitaine
m’indiquerait peut-être sa nationalité.
—
Monsieur, me répondit-il, j’ai divers chronomètres réglés sur les
méridiens de Paris, de Greenwich et de Washington. Mais, en votre honneur je me
servirai de celui de Paris. »
Cette
réponse ne m’apprenait rien. Je m’inclinai, et le commandant reprit
:
«
Trente-sept degrés et quinze minutes de longitude à l’ouest du méridien
de Paris, et par trente degrés et sept minutes de latitude nord,
c’est-à-dire à trois cents milles environ des côtes du Japon. C’est
aujourd’hui 8 novembre, à midi, que commence notre voyage
d’exploration sous les eaux.
—
Dieu nous garde ! répondis-je.
—
Et maintenant, monsieur le professeur, ajouta le capitaine, je vous laisse à
vos études. J’ai donné la route à l’est-nord-est par cinquante
mètres de profondeur. Voici des cartes à grands points, où vous pourrez la
suivre. Le salon est à votre disposition, et je vous demande la permission de
me retirer. »
Le
capitaine Nemo me salua. Je restai seul, absorbé dans mes pensées. Toutes se
portaient sur ce commandant du Nautilus. Saurais-je jamais à quelle
nation appartenait cet homme étrange qui se vantait de n’appartenir à
aucune ? Cette haine qu’il avait vouée à l’humanité, cette haine
qui cherchait peut-être des vengeances terribles, qui l’avait provoquée ?
Etait-il un de ces savants méconnus, un de ces génies « auxquels on a fait du
chagrin », suivant l’expression de Conseil, un Galilée moderne, ou bien
un de ces hommes de science comme l’Américain Maury, dont la carrière a
été brisée par des révolutions politiques ? Je ne pouvais encore le dire. Moi
que le hasard venait de jeter à son bord, moi dont il tenait la vie entre les
mains, il m’accueillait froidement, mais hospitalièrement. Seulement, il
n’avait jamais pris la main que je lui tendais. Il ne m’avait
jamais tendu la sienne.
Une
heure entière, je demeurai plongé dans ces réflexions, cherchant à percer ce
mystère si intéressant pour moi. Puis mes regards se fixèrent sur le vaste
planisphère étalé sur la table, et je plaçai le doigt sur le point même où se
croisaient la longitude et la latitude observées.
La
mer a ses fleuves comme les continents. Ce sont des courants spéciaux,
reconnaissables à leur température, à leur couleur, et dont le plus remarquable
est connu sous le nom de courant du Gulf Stream. La science a déterminé, sur le
globe, la direction de cinq courants principaux : un dans l’Atlantique
nord, un second dans l’Atlantique sud, un troisième dans le Pacifique
nord, un quatrième dans le Pacifique sud, et un cinquième dans l’Océan
indien sud. Il est même probable qu’un sixième courant existait autrefois
dans l’Océan indien nord, lorsque les mers Caspienne et d’Aral,
réunies aux grands lacs de l’Asie, ne formaient qu’une seule et
même étendue d’eau.
Or,
au point indiqué sur le planisphère, se déroulait l’un de ces courants,
le Kuro-Scivo des Japonais, le Fleuve-Noir, qui, sorti du golfe du Bengale où
le chauffent les rayons perpendiculaires du soleil des Tropiques, traverse le
détroit de Malacca, prolonge la côte d’Asie, s’arrondit dans le
Pacifique nord jusqu’aux îles Aléoutiennes, charriant des troncs de
camphriers et autres produits indigènes, et tranchant par le pur indigo de ses
eaux chaudes avec les flots de l’Océan. C’est ce courant que le Nautilus
allait parcourir. Je le suivais du regard, je le voyais se perdre dans
l’immensité du Pacifique, et je me sentais entraîner avec lui, quand Ned
Land et Conseil apparurent à la porte du salon.
Mes
deux braves compagnons restèrent pétrifiés à la vue des merveilles entassées
devant leurs yeux.
«
Où sommes-nous ? où sommes-nous ? s’écria le Canadien. Au muséum de
Québec ?
—
S’il plaît à monsieur, répliqua Conseil, ce serait plutôt à l’hôtel
du Sommerard !
—
Mes amis, répondis-je en leur faisant signe d’entrer, vous n’êtes
ni au Canada ni en France, mais bien à bord du Nautilus, et à
cinquante mètres au-dessous du niveau de la mer.
—
Il faut croire monsieur, puisque monsieur l’affirme. répliqua Conseil ;
mais franchement, ce salon est fait pour étonner même un Flamand comme moi.
—
Etonne-toi, mon ami. et regarde, car, pour un classificateur de ta force. il y
a de quoi travailler ici. »
Je
n’avais pas besoin d’encourager Conseil. Le brave garçon, penché
sur les vitrines. murmurait déjà des mots de la langue des naturalistes :
classe des Gastéropodes, famille des Buccinoïdes, genre des Porcelaines,
espèces des Cypr÷a Madagascariensis, etc.
Pendant
ce temps, Ned Land, assez peu conchyliologue, m’interrogeait sur mon
entrevue avec le capitaine Nemo. Avais-je découvert qui il était, d’où il
venait, où il allait, vers quelles profondeurs il nous entraînait ? Enfin mille
questions auxquelles je n’avais pas le temps de répondre.
Je
lui appris tout ce que je savais, ou plutôt, tout ce que je ne savais pas, et
je lui demandai ce qu’il avait entendu ou vu de son côté.
«
Rien vu, rien entendu ! répondit le Canadien. Je n’ai pas même aperçu
l’équipage de ce bateau. Est-ce que, par hasard, il serait électrique
aussi, lui ?
—
Electrique !
—
Par ma foi ! on serait tenté de le croire. Mais vous, monsieur Aronnax, demanda
Ned Land, qui avait toujours son idée, vous ne pouvez me dire combien
d’hommes il y a à bord ? Dix, vingt, cinquante, cent ?
—
Je ne saurais vous répondre, maître Land. D’ailleurs, croyez-moi,
abandonnez, pour le moment, cette idée de vous emparer du Nautilus ou
de le fuir. Ce bateau est un des chefs-d’oeuvre de l’industrie
moderne, et je regretterais de ne pas l’avoir vu ! Bien des gens
accepteraient la situation qui nous est faite, ne fût-ce que pour se promener à
travers ces merveilles. Ainsi. tenez-vous tranquille, et tâchons de voir ce qui
se passe autour de nous.
—
Voir ! s’écria le harponneur, mais on ne voit rien, on ne verra rien de
cette prison de tôle ! Nous marchons, nous naviguons en aveugles... »
—
Ned Land prononçait ces derniers mots, quand l’obscurité se fit
subitement, mais une obscurité absolue. Le plafond lumineux s’éteignit,
et si rapidement, que mes yeux en éprouvèrent une impression douloureuse,
analogue à celle que produit le passage contraire des profondes ténèbres à la
plus éclatante lumière.
Nous
étions restés muets, ne remuant pas, ne sachant quelle surprise, agréable ou
désagréable, nous attendait. Mais un glissement se fit entendre. On eût dit que
des panneaux se manoeuvraient sur les flancs du Nautilus.
«
C’est la fin de la fin ! dit Ned Land.
—
Ordre des Hydroméduses ! » murmura Conseil.
Soudain,
le jour se fit de chaque côté du salon, à travers deux ouvertures oblongues. Les
masses liquides apparurent vivement éclairées par les effluences électriques. Deux
plaques de cristal nous séparaient de la mer. Je frémis, d’abord, à la
pensée que cette fragile paroi pouvait se briser ; mais de fortes armatures de
cuivre la maintenaient et lui donnaient une résistance presque infinie.
La
mer était distinctement visible dans un rayon d’un mille autour du Nautilus.
Quel spectacle ! Quelle plume le pourrait décrire ! Qui saurait peindre les
effets de la lumière à travers ces nappes transparentes, et la douceur de ses
dégradations successives jusqu’aux couchés inférieures et supérieures de
l’Océan !
On
connaît la diaphanéité de la mer. On sait que sa limpidité l’emporte sur
celle de l’eau de roche. Les substances minérales et organiques,
qu’elle tient en suspension, accroissent même sa transparence. Dans
certaines parties de l’Océan, aux Antilles, cent quarante-cinq mètres
d’eau laissent apercevoir le lit de sable avec une surprenante netteté,
et la force de pénétration des rayons solaires ne paraît s’arrêter
qu’à une profondeur de trois cents mètres. Mais, dans ce milieu fluide
que parcourait le Nautilus, l’éclat électrique se produisait au
sein même des ondes. Ce n’était plus de l’eau lumineuse, mais de la
lumière liquide.
Si
l’on admet l’hypothèse d’Erhemberg, qui croit à une
illumination phosphorescente des fonds sous-marins, la nature a certainement
réservé pour les habitants de la mer l’un de ses plus prodigieux
spectacles, et j’en pouvais juger ici par les mille jeux de cette
lumière. De chaque côté, j’avais une fenêtre ouverte sur ces abîmes
inexplorés. L’obscurité du salon faisait valoir la clarté extérieure, et
nous regardions comme si ce pur cristal eût été la vitre d’un immense
aquarium.
Le
Nautilus ne semblait pas bouger. C’est que les points de repère
manquaient. Parfois, cependant, les lignes d’eau, divisées par son
éperon, filaient devant nos regards avec une vitesse excessive.
Emerveillés,
nous étions accoudés devant ces vitrines, et nul de nous n’avait encore
rompu ce silence de stupéfaction, quand Conseil dit :
«
Vous vouliez voir. ami Ned, eh bien, vous voyez !
—
Curieux ! curieux ! faisait le Canadien — qui oubliant ses colères et ses
projets d’évasion, subissait une attraction irrésistible — et
l’on viendrait de plus loin pour admirer ce spectacle !
—
Ah ! m’écriai-je, je comprends la vie de cet homme ! Il s’est fait
un monde à part qui lui réserve ses plus étonnantes merveilles !
—
Mais les poissons ? fit observer le Canadien. Je ne vois pas de poissons !
—
Que vous importe, ami Ned, répondit Conseil, puisque vous ne les connaissez
pas.
—
Moi ! un pêcheur ! s’écria Ned Land.
Et
sur ce sujet, une discussion s’éleva entre les deux amis, car ils
connaissaient les poissons, mais chacun d’une façon très différente.
Tout
le monde sait que les poissons forment la quatrième et dernière classe de
l’embranchement des vertébrés. On les a très justement définis : « des
vertébrés à circulation double et à sang froid, respirant par des branchies et
destinés à vivre dans l’eau ». Ils composent deux séries distinctes : la
série des poissons osseux. c’est-à-dire ceux dont l’épine dorsale
est faite de vertèbres osseuses, et les poissons cartilagineux.
c’est-à-dire ceux dont l’épine dorsale est faite de vertèbres
cartilagineuses.
Le
Canadien connaissait peut-être cette distinction, mais Conseil en savait bien
davantage, et maintenant, lié d’amitié avec Ned. il ne pouvait admettre
qu’il fût moins instruit que lui. Aussi lui dit-il :
«
Ami Ned, vous êtes un tueur de poissons, un très habile pêcheur. Vous avez pris
un grand nombre de ces intéressants animaux. Mais je gagerais que vous ne savez
pas comment on les classe.
—
Si. répondit sérieusement le harponneur. On les classe en poissons qui se
mangent et en poissons qui ne se mangent pas !
—
Voilà une distinction de gourmand, répondit Conseil.
Mais
dites-moi si vous connaissez la différence qui existe entre les poissons osseux
et les poissons cartilagineux ?
—
Peut-être bien, Conseil.
—
Et la subdivision de ces deux grandes classes ?
—
Je ne m’en doute pas, répondit le Canadien.
—
Eh bien, ami Ned, écoutez et retenez ! Les poissons osseux se subdivisent en
six ordres : Primo. Les acanthoptérygiens, dont la mâchoire supérieure est
complète. mobile. et dont les branchies affectent la forme d’un peigne. Cet
ordre comprend quinze familles, c’est-à-dire les trois quarts des
poissons connus. Type : la perche commune.
—
Assez bonne à manger, répondit Ned Land.
—
Secundo, reprit Conseil, les abdominaux, qui ont les nageoires ventrales
suspendues sous l’abdomen et en arrière des pectorales, sans être
attachées aux os de l’épaule — ordre qui se divise en cinq
familles, et qui comprend la plus grande partie des poissons d’eau douce.
Type : la carpe, le brochet.
—
Peuh ! fit le Canadien avec un certain mépris, des poissons d’eau douce !
—
Tertio, dit Conseil, les subrachiens, dont les ventrales sont attachées sous
les pectorales et immédiatement suspendues aux os de l’épaule. Cet ordre
contient quatre familles. Type : plies, limandes, turbots, barbues, soles, etc.
—
Excellent ! excellent ! s’écriait le harponneur, qui ne voulait
considérer les poissons qu’au point de vue comestible.
—
Quarto, reprit Conseil, sans se démonter, les apodes, au corps allongé,
dépourvus de nageoires ventrales, et revêtus d’une peau épaisse et
souvent gluante
ordre
qui ne comprend qu’une famille. Type : l’anguille, le gymnote.
—
Médiocre ! médiocre ! répondit Ned Land.
—
Quinto, dit Conseil, les lophobranches, qui ont les mâchoires complètes et
libres, mais dont les branchies sont formées de petites houppes. disposées par
paires le long des arcs branchiaux. Cet ordre ne compte qu’une famille.
Type : les hippocampes, les pégases dragons.
—
Mauvais ! mauvais ! répliqua le harponneur.
—
Sexto, enfin, dit Conseil, les plectognathes, dont l’os maxillaire est
attaché fixement sur le côte de l’intermaxillaire qui forme la mâchoire,
et dont l’arcade palatine s’engrène par suture avec le crâne, ce
qui la rend immobile ordre qui manque de vraies ventrales, et qui se compose de
deux familles. Types : les tétrodons, les poissons-lunes.
—
Bons à déshonorer une chaudière ! s’écria le Canadien.
—
Avez-vous compris, ami Ned ? demanda le savant Conseil.
—
Pas le moins du monde, ami Conseil, répondit le harponneur. Mais allez
toujours, car vous êtes très intéressant.
—
Quant aux poissons cartilagineux, reprit imperturbablement Conseil, ils ne
comprennent que trois ordres.
—
Tant mieux, fit Ned.
—
Primo, les cyclostomes, dont les mâchoires sont soudées en un anneau mobile, et
dont les branchies s’ouvrent par des trous nombreux — ordre ne
comprenant qu’une seule famille. Type : la lamproie.
—
Faut l’aimer. répondit Ned Land.
—
Secundo, les sélaciens, avec branchies semblables à celles des cyclostomes,
mais dont la mâchoire inférieure est mobile. Cet ordre, qui est le plus
important de la classe, comprend deux familles. Types : la raie et les squales.
—
Quoi ! s’écria Ned, des raies et des requins dans le même ordre ! Eh
bien, ami Conseil, dans l’intérêt des raies, je ne vous conseille pas de
les mettre ensemble dans le même bocal !
—
Tertio, répondit Conseil, les sturioniens, dont les branchies sont ouvertes,
comme à l’ordinaire, par une seule fente garnie d’un opercule ordre
qui comprend quatre genres. Type : l’esturgeon.
—
Ah ! ami Conseil, vous avez gardé le meilleur pour la fin à mon avis, du moins.
Et c’est tout ?
—
Oui, mon brave Ned, répondit Conseil, et remarquez que quand on sait cela, on
ne sait rien encore. car les familles se subdivisent en genres, en sous-genres.
en espèces, en variétés...
—
Eh bien. ami Conseil, dit le harponneur, se penchant sur la vitre du panneau,
voici des variétés qui passent !
—
Oui ! des poissons, s’écria Conseil. On se croirait devant un aquarium !
—
Non, répondis-je, car l’aquarium n’est qu’une cage, et ces
poissons-là sont libres comme l’oiseau dans l’air.
—
Eh bien, ami Conseil, nommez-les donc, nommez-les donc ! disait Ned Land.
—
Moi, répondit Conseil, je n’en suis pas capable ! Cela regarde mon maître
! »
Et
en effet, le digne garçon. classificateur enragé, n’était point un
naturaliste, et je ne sais pas s’il aurait distingué un thon d’une
bonite. En un mot, le contraire du Canadien, qui nommait tous ces poissons sans
hésiter.
—
Un baliste, avais-je dit.
—
Et un baliste chinois ! répondait Ned Land.
—
Genre des balistes, famille des sclérodermes, ordre des plectognathes ».
murmurait Conseil.
Décidément,
à eux deux, Ned et Conseil auraient fait un naturaliste distingué.
Le
Canadien ne s’était pas trompé. Une troupe de balistes, à corps comprimé.
à peau grenue, armés d’un aiguillon sur leur dorsale, se jouaient autour
du Nautilus, et agitaient les quatre rangées de piquants qui hérissent
chaque côté de leur queue. Rien de plus admirable que leur enveloppe, grise
par-dessus, blanche par-dessous dont les taches d’or scintillaient dans
le sombre remous des lames. Entre eux ondulaient des raies, comme une nappe
abandonnée aux vents. et parmi elles, j’aperçus, à ma grande joie, cette
raie chinoise, jaunâtre à sa partie supérieure, rose tendre sous le ventre et
munie de trois aiguillons en arrière de son oeil : espèce rare, et même
douteuse au temps de Lacépède, qui ne l’avait jamais vue que dans un
recueil de dessins japonais.
Pendant
deux heures toute une armée aquatique fit escorte au Nautilus. Au
milieu de leurs jeux, de leurs bonds, tandis qu’ils rivalisaient de
beauté, d’éclat et de vitesse, je distinguai le labre vert, le mulle
barberin, marqué d’une double raie noire. Le gobie éléotre, à caudale
arrondie, blanc de couleur et tacheté de violet sur le dos, le scombre japonais,
admirable maquereau de ces mers, au corps bleu et à la tête argentée, de
brillants azurors dont le nom seul emporte toute description des spares rayés,
aux nageoires variées de bleu et de jaune, des spares fascés, relevés
d’une bande noire sur leur caudale, des spares zonéphores élégamment
corsetés dans leurs six ceintures, des aulostones, véritables bouches en flûte
ou bécasses de mer, dont quelques échantillons atteignaient une longueur
d’un mètre, des salamandres du Japon, des murènes échidnées, longs
serpents de six pieds, aux yeux vifs et petits, et à la vaste bouche hérissée
de dents, etc.
Notre
admiration se maintenait toujours au plus haut point. Nos interjections ne
tarissaient pas. Ned nommait les poissons, Conseil les classait, moi, je m’extasiais
devant la vivacité de leurs allures et la beauté de leurs formes. Jamais il ne
m’avait été donné de surprendre ces animaux vivants, et libres dans leur
élément naturel.
Je
ne citerai pas toutes les variétés qui passèrent ainsi devant nos yeux éblouis,
toute cette collection des mers du Japon et de la Chine. Ces poissons
accouraient, plus nombreux que les oiseaux dans l’air, attirés sans doute
par l’éclatant foyer de lumière électrique.
Subitement,
le jour se fit dans le salon. Les panneaux de tôle se refermèrent. L’enchanteresse
vision disparut. Mais longtemps, je rêvai encore, jusqu’au moment où mes
regards se fixèrent sur les instruments suspendus aux parois. La boussole
montrait toujours la direction au nord-nord-est, le manomètre indiquait une
pression de cinq atmosphères correspondant à une profondeur de cinquante
mètres, et le loch électrique donnait une marche de quinze milles à
l’heure.
J’attendais
le capitaine Nemo. Mais il ne parut pas. L’horloge marquait cinq heures.
Ned
Land et Conseil retournèrent à leur cabine. Moi, je regagnai ma chambre. Mon
dîner s’y trouvait préparé. Il se composait d’une soupe à la tortue
faite des carets les plus délicats, d’un surmulet à chair blanche. un peu
feuilletée, dont le foie préparé à part fit un manger délicieux, et de filets
de cette viande de l’holocante empereur, dont la saveur me parut
supérieure à celle du saumon.
Je
passai la soirée à lire, à écrire, à penser. Puis, le sommeil me gagnant, je
m’étendis sur ma couche de zostère, et je m’endormis profondément,
pendant que le Nautilus se glissait à travers le rapide courant du
Fleuve Noir.
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