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Je
fus assez vivement impressionné en touchant terre. Ned Land essayait le sol du
pied, comme pour en prendre possession. Il n’y avait pourtant que deux
mois que nous étions, suivant l’expression du capitaine Nemo, les «
passagers du Nautilus ». c’est-à-dire. en réalité, les
prisonniers de son commandant.
En
quelques minutes. nous fûmes à une portée de fusil de la côte. Le sol était
presque entièrement madréporique, mais certains lits de torrents desséchés.
semés de débris granitiques, démontraient que cette île était due à une
formation primordiale. Tout l’horizon se cachait derrière un rideau de
forêts admirables. Des arbres énormes, dont la taille atteignait parfois deux
cents pieds, se reliaient l’un à l’autre par des guirlandes de
lianes, vrais hamacs naturels que berçait une brise légère. C’étaient des
mimosas, des ficus, des casuarinas, des teks, des hibiscus, des pendanus, des
palmiers, mélangés à profusion, et sous l’abri de leur voûte verdoyante,
au pied de leur stype gigantesque, croissaient des orchidées des légumineuses
et des fougères.
Mais,
sans remarquer tous ces beaux échantillons de la flore papouasienne, le
Canadien abandonna l’agréable pour l’utile. Il aperçut un cocotier,
abattit quelques-uns de ses fruits, les brisa, et nous bûmes leur lait, nous
mangeâmes leur amande, avec une satisfaction qui protestait contre
l’ordinaire du Nautilus.
«
Excellent ! disait Ned Land.
—
Exquis ! répondait Conseil.
—
Et je ne pense pas, dit le Canadien. que votre Nemo s’oppose à ce que
nous introduisions une cargaison de cocos à son bord ?
—
Je ne le crois pas, répondis-je, mais il n’y voudra pas goûter !
—
Tant pis pour lui ! dit Conseil.
—
Et tant mieux pour nous ! riposta Ned Land. Il en restera davantage.
—
Un mot seulement, maître Land, dis-je au harponneur qui se disposait à ravager
un autre cocotier, le coco est une bonne chose, mais avant d’en remplir
le canot, il me paraît sage de reconnaître si l’île ne produit pas
quelque substance non moins utile. Des légumes frais seraient bien reçus à
l’office du Nautilus.
—
Monsieur a raison, répondit Conseil, et je propose de réserver trois places
dans notre embarcation, l’une pour les fruits, l’autre pour les
légumes, et la troisième pour la venaison, dont je n’ai pas encore
entrevu le plus mince échantillon.
—
Conseil, il ne faut désespérer de rien, répondit le Canadien.
—
Continuons donc notre excursion, repris-je, mais ayons l’oeil aux aguets.
Quoique l’île paraisse inhabitée, elle pourrait renfermer, cependant,
quelques individus qui seraient moins difficiles que nous sur la nature du
gibier !
—
Hé ! hé ! fit Ned Land, avec un mouvement de mâchoire très significatif.
—
Eh bien ! Ned ! s’écria Conseil.
—
Ma foi, riposta le Canadien, je commence à comprendre les charmes de
l’anthropophagie !
—
Ned ! Ned ! que dites-vous là ! répliqua Conseil. Vous, anthropophage ! Mais je
ne serai plus en sûreté près de vous, moi qui partage votre cabine ! Devrai-je
donc me réveiller un jour à demi dévoré ?
—
Ami Conseil, je vous aime beaucoup, mais pas assez pour vous manger sans
nécessité.
—
Je ne m’y fie pas, répondit Conseil. En chasse ! Il faut absolument
abattre quelque gibier pour satisfaire ce cannibale, ou bien, l’un de ces
matins, monsieur ne trouvera plus que des morceaux de domestique pour le
servir. »
Tandis
que s’échangeaient ces divers propos, nous pénétrions sous les sombres
voûtes de la forêt, et pendant deux heures, nous la parcourûmes en tous sens.
Le
hasard servit à souhait cette recherche de végétaux comestibles, et l’un
des plus utiles produits des zones tropicales nous fournit un aliment précieux
qui manquait à bord.
Je
veux parler de l’arbre à pain, très abondant dans l’île Gueboroar,
et j’y remarquai principalement cette variété dépourvue de graines, qui
porte en malais le nom de « Rima ».
Cet
arbre se distinguait des autres arbres par un tronc droit et haut de quarante
pieds. Sa cime, gracieusement arrondie et formée de grandes feuilles
multilobées, désignait suffisamment aux yeux d’un naturaliste cet «
artocarpus » qui a été très heureusement naturalisé aux îles Mascareignes. De
sa masse de verdure se détachaient de gros fruits globuleux, larges d’un
décimètre, et pourvus extérieurement de rugosités qui prenaient une disposition
hexagonale. Utile végétal dont la nature a gratifie les régions auxquelles le
blé manque, et qui, sans exiger aucune culture, donne des fruits pendant huit
mois de l’année.
Ned
Land les connaissait bien, ces fruits. Il en avait déjà mangé pendant ses
nombreux voyages, et il savait préparer leur substance comestible. Aussi leur
vue excita-t-elle ses désirs, et il n’y put tenir plus longtemps.
«
Monsieur, me dit-il, que je meure si je ne goûte pas un peu de cette pâte de
l’arbre à pain !
—
Goûtez, ami Ned, goûtez à votre aise. Nous sommes ici pour faire des
expériences, faisons-les.
—
Ce ne sera pas long », répondit le Canadien.
Et,
armé d’une lentille, il alluma un feu de bois mort qui pétilla
joyeusement. Pendant ce temps, Conseil et moi, nous choisissions les meilleurs
fruits de l’artocarpus. Quelques-uns n’avaient pas encore atteint
un degré suffisant de maturité, et leur peau épaisse recouvrait une pulpe
blanche, mais peu fibreuse. D’autres, en très grand nombre, jaunâtres et
gélatineux, n’attendaient que le moment d’être cueillis.
Ces
fruits ne renfermaient aucun noyau. Conseil en apporta une douzaine à Ned Land,
qui les plaça sur un feu de charbons, après les avoir coupés en tranches
épaisses, et ce faisant, il répétait toujours :
«
Vous verrez, monsieur, comme ce pain est bon !
—
Surtout quand on en est privé depuis longtemps, dit Conseil.
—
Ce n’est même plus du pain, ajouta le Canadien. C’est une
pâtisserie délicate. Vous n’en avez jamais mange, monsieur ?
—
Non, Ned.
—
Eh bien, préparez-vous à absorber une chose succulente. Si vous n’y
revenez pas, je ne suis plus le roi des harponneurs ! »
Au
bout de quelques minutes, la partie des fruits exposée au feu fut complètement
charbonnée. A l’intérieur apparaissait une pâte blanche, sorte de mie
tendre, dont la saveur rappelait celle de l’artichaut.
Il
faut l’avouer, ce pain était excellent, et j’en mangeai avec grand
plaisir.
«
Malheureusement, dis-je, une telle pâte ne peut se garder fraîche, et il me
paraît inutile d’en faire une provision pour le bord.
—
Par exemple, monsieur ! s’écria Ned Land. Vous parlez là comme un
naturaliste, mais moi, je vais agir comme un boulanger. Conseil, faites une
récolte de ces fruits que nous reprendrons à notre retour.
—
Et comment les préparerez-vous ? demandai-je au Canadien.
—
En fabriquant avec leur pulpe une pâte fermentée qui se gardera indéfiniment et
sans se corrompre. Lorsque je voudrai l’employer, je la ferai cuire à la
cuisine du bord, et malgré sa saveur un peu acide, vous la trouverez
excellente.
—
Alors, maître Ned, je vois qu’il ne manque rien à ce pain...
—
Si, monsieur le professeur, répondit le Canadien, il y manque quelques fruits
ou tout ou moins quelques légumes !
Cherchons
les fruits et les légumes. »
Lorsque
notre récolte fut terminée, nous nous mîmes en route pour compléter ce dîner «
terrestre ».
Nos
recherches ne furent pas vaines, et, vers midi, nous avions fait une ample
provision de bananes. Ces produits délicieux de la zone torride mûrissent
pendant toute l’année, et les Malais, qui leur ont donné le nom de «
pisang », les mangent sans les faire cuire. Avec ces bananes, nous recueillîmes
des jaks énormes dont le goût est très accusé, des mangues savoureuses, et des
ananas d’un grosseur invraisemblable. Mais cette récolte prit une grande
partie de notre temps, que, d’ailleurs, il n’y avait pas lieu de
regretter.
Conseil
observait toujours Ned. Le harponneur marchait en avant, et, pendant sa
promenade à travers la forêt, il glanait d’une main sûre
d’excellents fruits qui devaient compléter sa provision.
«
Enfin, demanda Conseil, il ne vous manque plus rien, ami Ned ?
—
Hum ! fit le Canadien.
—
Quoi ! vous vous plaignez ?
—
Tous ces végétaux ne peuvent constituer un repas, répondit Ned. C’est la
fin d’un repas, c’est un dessert. Mais le potage ? mais le rôti ?
—
En effet, dis-je, Ned nous avait promis des côtelettes qui me semblent fort
problématiques.
—
Monsieur, répondit le Canadien, non seulement la chasse n’est pas finie,
mais elle n’est même pas commencée. Patience ! Nous finirons bien par
rencontrer quelque animal de plume ou de poil, et, si ce n’est pas en cet
endroit, ce sera dans un autre...
—
Et si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain, ajouta Conseil, car
il ne faut pas trop s’éloigner. Je propose même de revenir au canot.
—
Quoi ! déjà ! s’écria Ned.
—
Nous devons être de retour avant la nuit, dis-je.
—
Mais quelle heure est-il donc ? demanda le Canadien.
—
Deux heures, au moins, répondit Conseil.
—
Comme le temps passe sur ce sol ferme ! s’écria maître Ned Land avec un
soupir de regret.
—
En route », répondit Conseil.
Nous
revînmes donc à travers la forêt, et nous complétâmes notre récolte en faisant
une razzia de chouxpalmistes qu’il fallut cueillir à la cime des arbres,
de petits haricots que je reconnus pour être les « abrou » des Malais, et
d’ignames d’une qualité supérieure.
Nous
étions surchargés quand nous arrivâmes au canot. Cependant, Ned Land ne
trouvait pas encore sa provision suffisante. Mais le sort le favorisa. Au
moment de s’embarquer, il aperçut plusieurs arbres, hauts de vingt-cinq à
trente pieds, qui appartenaient à l’espèce des palmiers. Ces arbres,
aussi précieux que l’artocarpus, sont justement comptés parmi les plus
utiles produits de la Malaisie.
C’étaient
des sagoutiers, végétaux qui croissent sans culture, se reproduisant, comme les
mûriers, par leurs rejetons et leurs graines.
Ned
Land connaissait la manière de traiter ces arbres. Il prit sa hache, et la
maniant avec une grande vigueur, il eut bientôt couché sur le sol deux ou trois
sagoutiers dont la maturité se reconnaissait à la poussière blanche qui
saupoudrait leurs palmes.
Je
le regardai faire plutôt avec les yeux d’un naturaliste qu’avec les
yeux d’un homme affamé. Il commença par enlever à chaque tronc une bande
d’écorce, épaisse d’un pouce, qui recouvrait un réseau de fibres
allongées formant d’inextricables noeuds, que mastiquait une sorte de
farine gommeuse. Cette farine, c’était le sagou, substance comestible qui
sert principalement à l’alimentation des populations mélanésiennes.
Ned
Land se contenta, pour le moment, de couper ces troncs par morceaux, comme il
eût fait de bois à brûler, se réservant d’en extraire plus tard la
farine, de la passer dans une étoffe afin de la séparer de ses ligaments
fibreux, d’en faire évaporer l’humidité au soleil, et de la laisser
durcir dans des moules.
Enfin,
à cinq heures du soir, chargés de toutes nos richesses, nous quittions le
rivage de l’île, et, une demi-heure après, nous accostions le Nautilus.
Personne ne parut à notre arrivée. L’énorme cylindre de tôle semblait
désert. Les provisions embarquées, je descendis à ma chambre. J’y trouvai
mon souper prêt. Je mangeai, puis je m’endormis.
Le
lendemain, 6 janvier, rien de nouveau à bord. Pas un bruit à l’intérieur,
pas un signe de vie. Le canot était resté le long du bord, à la place même où
nous l’avions laissé. Nous résolûmes de retourner à l’île
Gueboroar. Ned Land espérait être plus heureux que la veille au point de vue du
chasseur, et désirait visiter une autre partie de la forêt.
Au
lever du soleil, nous étions en route. L’embarcation, enlevée par le flot
qui portait à terre, atteignit l’île en peu d’instants.
Nous
débarquâmes, et, pensant qu’il valait mieux s’en rapporter à
l’instinct du Canadien, nous suivîmes Ned Land dont les longues jambes
menaçaient de nous distancer.
Ned
Land remonta la côte vers l’ouest, puis, passant à gué quelques lits de
torrents, il gagna la haute plaine que bordaient d’admirables forêts. Quelques
martins-pêcheurs rôdaient le long des cours d’eau, mais ils ne se
laissaient pas approcher. Leur circonspection me prouva que ces volatiles
savaient à quoi s’en tenir sur des bipèdes de notre espèce, et j’en
conclus que, si l’île n’était pas habitée, du moins, des êtres
humains la fréquentaient.
Après
avoir traversé une assez grasse prairie, nous arrivâmes à la lisière d’un
petit bois qu’animaient le chant et le vol d’un grand nombre
d’oiseaux.
«
Ce ne sont encore que des oiseaux, dit Conseil.
—
Mais il y en a qui se mangent ! répondit le harponneur.
—
Point, ami Ned, répliqua Conseil, car je ne vois là que de simples perroquets.
—
Ami Conseil, répondit gravement Ned, le perroquet est le faisan de ceux qui
n’ont pas autre chose à manger.
—
Et j’ajouterai, dis-je, que cet oiseau, convenablement préparé, vaut son
coup de fourchette. »
En
effet, sous l’épais feuillage de ce bois, tout un monde de perroquets
voltigeait de branche en branche, n’attendant qu’une éducation plus
soignée pour parler la langue humaine. Pour le moment, ils caquetaient en
compagnie de perruches de toutes couleurs, de graves kakatouas, qui semblaient
méditer quelque problème philosophique, tandis que des loris d’un rouge
éclatant passaient comme un morceau d’étamine emporté par la brise, au
milieu de kalaos au vol bruyant, de papouas peints des plus fines nuances de
l’azur, et de toute une variété de volatiles charmants, mais généralement
peu comestibles.
Cependant,
un oiseau particulier à ces terres, et qui n’a jamais dépassé la limite
des îles d’Arrou et des îles des Papouas, manquait à cette collection. Mais
le sort me réservait de l’admirer avant peu.
Après
avoir traversé un taillis de médiocre épaisseur, nous avions retrouvé une
plaine obstruée de buissons. Je vis alors s’enlever de magnifiques
oiseaux que la disposition de leurs longues plumes obligeait à se diriger
contre le vent. Leur vol ondulé, la grâce de leurs courbes aériennes, le
chatoiement de leurs couleurs, attiraient et charmaient le regard. Je
n’eus pas de peine à les reconnaître.
«
Des oiseaux de paradis ! m’écriai-je.
—
Ordre des passereaux, section des clystomores, répondit Conseil.
—
Famille des perdreaux ? demanda Ned Land.
—
Je ne crois pas, maître Land. Néanmoins, je compte sur votre adresse pour
attraper un de ces charmants produits de la nature tropicale !
—
On essayera, monsieur le professeur, quoique je sois plus habitué à manier le
harpon que le fusil. »
Les
Malais, qui font un grand commerce de ces oiseaux avec les Chinois, ont, pour
les prendre, divers moyens que nous ne pouvions employer. Tantôt ils disposent
des lacets au sommet des arbres élevés que les paradisiers habitent de
préférence. Tantôt ils s’en emparent avec une glu tenace qui paralyse
leurs mouvements. Ils vont même jusqu’à empoisonner les fontaines où ces
oiseaux ont l’habitude de boire. Quant à nous, nous étions réduits à les
tirer au vol, ce qui nous laissait peu de chances de les atteindre. Et en
effet, nous épuisâmes vainement une partie de nos munitions.
Vers
onze heures du matin, le premier plan des montagnes qui forment le centre de
l’île était franchi, et nous n’avions encore rien tué. La faim nous
aiguillonnait. Les chasseurs s’étaient fiés au produit de leur chasse, et
ils avaient eu tort. Très heureusement, Conseil, à sa grande surprise, fit un
coup double et assura le déjeuner. Il abattit un pigeon blanc et un ramier,
qui, lestement plumés et suspendus à une brochette, rôtirent devant un feu
ardent de bois mort. Pendant que ces intéressants animaux cuisaient, Ned
prépara des fruits de l’artocarpus. Puis, le pigeon et le ramier furent
dévorés jusqu’aux os et déclarés excellents. La muscade, dont ils ont
l’habitude de se gaver, parfume leur chair et en fait un manger
délicieux.
«
C’est comme si les poulardes se nourrissaient de truffes, dit Conseil.
—
Et maintenant, Ned. que vous manque-t-il ? demandai-je au Canadien.
—
Un gibier à quatre pattes, monsieur Aronnax, répondit Ned Land. Tous ces
pigeons ne sont que hors-d’oeuvre et amusettes de la bouche. Aussi, tant
que je n’aurai pas tué un animal à côtelettes, je ne serai pas content !
—
Ni moi, Ned, si je n’attrape pas un paradisier.
—
Continuons donc la chasse, répondit Conseil, mais en revenant vers la mer. Nous
sommes arrivés aux premières pentes des montagnes, et je pense qu’il vaut
mieux regagner la région des forêts. »
C’était
un avis sensé, et il fut suivi. Après une heure de marche, nous avions atteint
une véritable forêt de sagoutiers. Quelques serpents inoffensifs fuyaient sous
nos pas. Les oiseaux de paradis se dérobaient à notre approche, et
véritablement, je désespérais de les atteindre, lorsque Conseil, qui marchait
en avant, se baissa soudain, poussa un cri de triomphe, et revint à moi,
rapportant un magnifique paradisier.
«
Ah ! bravo ! Conseil, m’écriai-je.
—
Monsieur est bien bon, répondit Conseil.
—
Mais non, mon garçon. Tu as fait là un coup de maître. Prendre un de ces
oiseaux vivants, et le prendre à la main !
—
Si monsieur veut l’examiner de près, il verra que je n’ai pas eu
grand mérite.
—
Et pourquoi, Conseil ?
—
Parce que cet oiseau est ivre comme une caille.
—
Ivre ?
—
Oui, monsieur, ivre des muscades qu’il dévorait sous le muscadier où je
l’ai pris. Voyez, ami Ned, voyez les monstrueux effets de
l’intempérance !
—
Mille diables ! riposta le Canadien, pour ce que j’ai bu de gin depuis
deux mois, ce n’est pas la peine de me le reprocher ! »
Cependant,
j’examinais le curieux oiseau. Conseil ne se trompait pas. Le paradisier,
enivré par le suc capiteux, était réduit à l’impuissance. Il ne pouvait
voler. Il marchait à peine. Mais cela m’inquiéta peu, et je le laissai
cuver ses muscades.
Cet
oiseau appartenait à la plus belle des huit espèces que l’on compte en
Papouasie et dans les îles voisines. C’était le paradisier «
grand-émeraude », l’un des plus rares. Il mesurait trois décimètres de
longueur. Sa tête était relativement petite, ses yeux placés près de
l’ouverture du bec, et petits aussi. Mais il offrait une admirable
réunion de nuances. étant jaune de bec, brun de pieds et d’ongles,
noisette aux ailes empourprées à leurs extrémités, jaune pâle à la tête et sur
le derrière du cou, couleur d’émeraude à la gorge, brun marron au ventre
et à la poitrine. Deux filets cornés et duveteux s’élevaient au-dessus de
sa queue, que prolongeaient de longues plumes très légères, d’une finesse
admirable, et ils complétaient l’ensemble de ce merveilleux oiseau que
les indigènes ont poétiquement appelé 1’« oiseau du soleil ».
Je
souhaitais vivement de pouvoir ramener à Paris ce superbe spécimen des
paradisiers, afin d’en faire don au Jardin des Plantes, qui n’en
possède pas un seul vivant.
«
C’est donc bien rare ? demanda le Canadien, du ton d’un chasseur
qui estime fort peu le gibier au point de vue de l’art.
—
Très rare, mon brave compagnon, et surtout très difficile à prendre vivant. Et
même morts, ces oiseaux sont encore l’objet d’un important trafic. Aussi,
les naturels ont-ils imaginé d’en fabriquer comme on fabrique des perles
ou des diamants.
—
Quoi ! s’écria Conseil, on fait de faux oiseaux de paradis ?
—
Oui, Conseil.
—
Et monsieur connaît-il le procédé des indigènes ?
—
Parfaitement. Les paradisiers, pendant la mousson d’est, perdent ces
magnifiques plumes qui entourent leur queue, et que les naturalistes ont
appelées plumes subalaires. Ce sont ces plumes que recueillent les
faux-monnayeurs en volatiles, et qu’ils adaptent adroitement à quelque
pauvre perruche préalablement mutilée. Puis ils teignent la suture, ils
vernissent l’oiseau, et ils expédient aux muséums et aux amateurs
d’Europe ces produits de leur singulière industrie.
—
Bon ! fit Ned Land, si ce n’est pas l’oiseau, ce sont toujours ses
plumes, et tant que l’objet n’est pas destiné à être mangé. je
n’y vois pas grand mal ! »
Mais
si mes désirs étaient satisfaits par la possession de ce paradisier, ceux du
chasseur canadien ne l’étaient pas encore. Heureusement, vers deux
heures, Ned Land abattit un magnifique cochon des bois, de ceux que les
naturels appellent « bari-outang ». L’animal venait à propos pour nous
procurer de la vraie viande de quadrupède, et il fut bien reçu. Ned Land se
montra très glorieux de son coup de fusil. Le cochon, touché par la balle
électrique, était tombé raide mort.
Le
Canadien le dépouilla et le vida proprement, après en avoir retiré une
demi-douzaine de côtelettes destinées à fournir une grillade pour le repas du
soir. Puis, cette chasse fut reprise, qui devait encore être marquée par les
exploits de Ned et de Conseil.
En
effet, les deux amis, battant les buissons, firent lever une troupe de
kangaroos, qui s’enfuirent en bondissant sur leurs pattes élastiques. Mais
ces animaux ne s’enfuirent pas si rapidement que la capsule électrique ne
put les arrêter dans leur course.
«
Ah ! monsieur le professeur, s’écria Ned Land que la rage du chasseur
prenait à la tête, quel gibier excellent, cuit à l’étuvée surtout ! Quel
approvisionnement pour le Nautilus ! Deux ! trois ! cinq à terre ! Et
quand je pense que nous dévorerons toute cette chair, et que ces imbéciles du
bord n’en auront pas miette ! »
Je
crois que, dans l’excès de sa joie, le Canadien, s’il n’avait
pas tant parlé, aurait massacré toute la bande ! Mais il se contenta
d’une douzaine de ces intéressants marsupiaux, qui forment le premier
ordre des mammifères aplacentaires — nous dit Conseil.
Ces
animaux étaient de petite taille. C’était une espèce de ces «
kangaroos-lapins », qui gîtent habituellement dans le creux des arbres, et dont
la vélocité est extrême ; mais s’ils sont de médiocre grosseur, ils
fournissent, du moins, la chair la plus estimée.
Nous
étions très satisfaits des résultats de notre chasse. Le joyeux Ned se
proposait de revenir le lendemain à cette île enchantée, qu’il voulait
dépeupler de tous ses quadrupèdes comestibles. Mais il comptait sans les
événements.
A
six heures du soir, nous avions regagné la plage. Notre canot était échoué à sa
place habituelle. Le Nautilus, semblable à un long écueil, émergeait
des flots à deux milles du rivage.
Ned
Land, sans plus tarder, s’occupa de la grande affaire du dîner. Il
s’entendait admirablement à toute cette cuisine. Les côtelettes de «
bari-outang », grillées sur des charbons, répandirent bientôt une délicieuse
odeur qui parfuma l’atmosphère !...
Mais
je m’aperçois que je marche sur les traces du Canadien. Me voici en
extase devant une grillade de porc frais ! Que l’on me pardonne, comme
j’ai pardonné à maître Land, et pour les mêmes motifs !
Enfin,
le dîner fut excellent. Deux ramiers complétèrent ce menu extraordinaire. La
pâte de sagou, le pain de l’artocarpus, quelques mangues, une
demi-douzaine d’ananas, et la liqueur fermentée de certaines noix de
cocos, nous mirent en joie. Je crois même que les idées de mes dignes
compagnons n’avaient pas toute la netteté désirable.
«
Si nous ne retournions pas ce soir au Nautilus ? dit Conseil.
Si
nous n’y retournions jamais ? » ajouta Ned Land.
En
ce moment une pierre vint tomber à nos pieds, et coupa court à la proposition
du harponneur.
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