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C’était
dans une des cabines du roufle de l’arrière que Uncle Prudent et Phil
Evans avaient trouvé deux excellentes couchettes, du linge et des habits de
rechange en suffisante quantité, des manteaux et des couvertures de voyage. Un
transatlantique ne leur eût point offert plus de confort. S’ils ne
dormirent pas tout d’un somme, c’est qu’ils le voulurent
bien, ou du moins que de très réelles inquiétudes les en empêchèrent. En quelle
aventure étaient-ils embarqués? A quelle série d’expériences avaient-ils
été invites inviti, si l’on permet ce rapprochement de mots
français et latin? Comment l’affaire se terminerait-elle, et, au fond,
que voulait l’ingénieur Robur? Il y avait là de quoi donner à réfléchir.
Quant
au valet Frycollin, il était logé, à l’avant, dans une cabine contiguë à
celle du maître coq de l’Albatros. Ce voisinage ne pouvait lui
déplaire. Il aimait à frayer avec les grands de ce inonde. Mais, s’il
finit par s’endormir, ce fut pour rêver de chutes successives, de
projections à travers le vide, qui firent de son sommeil un abominable
cauchemar.
Et,
cependant, rien ne fut plus calme que cette pérégrination au milieu d’une
atmosphère dont les courants s’étaient apaisés avec le soir. En dehors du
bruissement des ailes d’hélices, pas un bruit dans cette zone. Parfois,
un coup de sifflet que lançait quelque locomotive terrestre en courant les
rails-roads, ou des hurlements d’animaux domestiques. Singulier instinct!
ces êtres terrestres sentaient la machine volante passer au-dessus d’eux
et jetaient des cris d’épouvante à son passage.
Le
lendemain, 14 juin, à cinq heures, Uncle Prudent et Phil Evans se promenaient
sur la plate-forme, on pourrait dire sur le pont de l’aéronef. Rien de
changé depuis la veille l’homme de garde à l’avant, le timonier à
l’arrière.
Pourquoi
un homme de garde? Y avait-il donc quelque choc à redouter avec un appareil de
même sorte? Non, évidemment. Robur n’avait pas encore trouvé
d’imitateurs quant à rencontrer quelque aérostat planant dans les airs,
cette chance était tellement minime qu’il était permis de n’en
point tenir compte. En tout cas, c’eût été tant pis pour l’aérostat
— le pot de fer et le pot de terre. L’Albatros
n’aurait rien eu à craindre d’une semblable collision.
Mais,
enfin, pouvait-elle se produire? Oui! Il n’était pas impossible que
l’aéronef se mît à la côte comme un navire, si quelque montagne,
qu’il n’eût pu tourner ou dépasser, eût barré sa route.
C’étaient là les écueils de l’air, et il devait les éviter comme un
bâtiment évite des écueils de la mer.
L’ingénieur,
il est vrai, avait donné la direction ainsi que fait un capitaine, en tenant
compte de l’altitude nécessaire pour dominer les hauts sommets du
territoire. Or, comme l’aéronef ne devait pas tarder à planer sur un pays
de montagnes, il n’était que prudent de veiller, pour le cas où il aurait
quelque peu dévié de sa route.
En
observant la contrée placée au-dessous d’eux, Uncle Prudent et Phil Evans
aperçurent un vaste lac dont l’Albatros allait atteindre la
pointe inférieure vers le sud. Ils en conclurent que, pendant la nuit,
l’Erié avait été dépassé sur toute sa longueur. Donc, puisqu’il
marchait plus directement à l’ouest, l’aéronef devait alors
remonter l’extrémité du lac Michigan.
«
Pas de doute possible! dit Phil Evans. Cet ensemble de toits à l’horizon,
c’est Chicago! »
Il
ne se trompait pas. C’était bien la cité vers laquelle rayonnent dix-sept
railways, la reine de l’Ouest, le vaste réservoir dans lequel affluent
les produits de l’Indiana, de l’Ohio, du Wisconsin, du Missouri, de
toutes ces provinces qui forment la partie occidentale de l’Union.
Uncle
Prudent, armé d’une excellente lorgnette marine qu’il avait trouvée
dans son roufle, reconnut aisément les principaux édifices de la ville. Son
collègue put lui indiquer les églises, les édifices publics, les nombreux «
élévators » ou greniers mécaniques, l’immense hôtel Sherman, semblable à
un gros dé à jouer, dont les fenêtres figuraient des centaines de points sur
chacune de ses faces.
Puisque
c’est Chicago, dit Uncle Prudent, cela prouve que nous sommes emportés un
peu plus à l’ouest qu’il ne conviendrait pour revenir à notre point
de départ.
En
effet, l’Albatros s’éloignait en droite ligne de la
capitale de la Pennsylvanie.
Mais,
si Uncle Prudent eût voulu mettre Robur en demeure de les ramener vers
l’est, il ne l’aurait pneu ce moment. Ce matin-là,
l’ingénieur ne semblait pas pressé de quitter sa cabine, soit qu’il
y fût occupé de quelques travaux, soit qu’il y dormit encore. Les deux
collègues durent donc déjeuner sans l’avoir aperçu.
La
vitesse ne s’était pas modifiée depuis la veille. Etant donné la
direction du vent qui soufflait de l’est, cette vitesse n’était pas
gênante, et, comme le thermomètre ne baisse que d’un degré par cent
soixante-dix mètres d’élévation, la température était très supportable.
Aussi, tout en réfléchissant, en causant, en attendant l’ingénieur, Uncle
Prudent et Phil Evans se promenaient-ils sous ce qu’on pourrait appeler
la ramure des hélices, entraînées alors dans un mouvement giratoire tel que le
rayonnement de leurs branches se fondait en un disque semi-diaphane.
L’Etat
d’Illinois fut ainsi franchi sur sa frontière septentrionale en moins de
deux heures et demie. On passa au-dessus du Père des Eaux, le Mississippi, dont
les steam-boats à deux étages ne paraissaient pas plus grands que des canots.
Puis, l’Albatros se lança sur l’Iowa, après avoir entrevu
Iowa-City vers onze heures du matin.
Quelques
chaînes de collines, des « bluffs », serpentaient à travers ce territoire, en
obliquant du sud au nord-ouest. Leur médiocre altitude n’exigea aucun
relèvement de l’aéronef. D’ailleurs, ces bluffs ne devaient pais
tarder à s’abaisser pour faire place aux larges plaines de l’Iowa,
étendues sur toute sa partie occidentale et sur le Nebraska, — prairies
immenses qui se développent jusqu’au pied des montagnes Rocheuses. Çà et
là, nombreux rios, affluents ou sous-affluents du Missouri. Sur leurs rives,
villes et villages, d’autant plus rares que l’Albatros
s’avançait plus rapidement au-dessus du Far-West.
Rien
de particulier ne se produisit pendant cette journée. Uncle Prudent et Phil
Evans furent absolument livrés à eux-mêmes. C’est à peine s’ils
aperçurent Frycollin, étendu à l’avant, fermant les yeux pour ne rien
voir. Et cependant, il n’était pas en proie au vertige, comme on pourrait
le penser. Faute de repères, ce vertige n’aurait pu se manifester ainsi
qu’il arrive au sommet d’un édifice élevé. L’abîme
n’attire pas quand on le domine de la nacelle d’un ballon ou de la
plate-forme d’un aéronef, ou, plutôt, ce n’est pas un abîme qui se
creuse au-dessous de l’aéronaute, c’est l’horizon qui monte
et l’entoure de toutes parts.
A
deux heures, l’Albatros passait au-dessus d’Omaha, sur la
frontière du Nebraska, — Omaha-City, véritable tête de ligne de ce chemin
de fer du Pacifique, longue traînée de rails de quinze cents lieues, tracée
entre New York et San Francisco. Un moment, on put voir les eaux jaunâtres du
Missouri, puis la ville, aux maisons de bois et de briques, posée au centre de
ce riche bassin, comme une boucle à la ceinture de fer qui serre
l’Amérique du Nord à sa taille. Sans doute aussi, pendant que les
passagers de l’aéronef observaient tous ces détails, les habitants
d’Omaha devaient apercevoir l’étrange appareil. Mais leur
étonnement à le voir planer dans les airs ne pouvait être plus grand que celui
du président et du secrétaire du Weldon-Institute de se trouver à son bord.
En
tout cas, c’était là un fait que les journaux de l’Union allaient
commenter. Ce serait l’explication de l’étonnant phénomène dont le
monde entier S’occupait et se préoccupait depuis quelque temps.
Une
heure après, l’Albatros avait dépassé Omaha. Il fut alors constant
qu’il se relevait vers l’est, en s’écartant de la
Platte-River dont la vallée est suivie par le Pacifiquerailway à travers la
Prairie. Cela n’était pas pour satisfaire Uncle Prudent et Phil Evans.
«
C’est donc sérieux, cet absurde projet de nous emmener aux antipodes? dit
l’un.
—
Et malgré nous? répondit l’autre. Ah! que ce Robur y prenne garde! Je ne
suis pas homme à le laisser faire!...
—
Ni moi! répliqua Phil Evans. Mais, croyez-moi, Uncle Prudent, tâchez de vous
modérer...
—
Me modérer!...
—
Et gardez votre colère pour le moment où il sera opportun qu’elle éclate.
»
Vers
cinq heures, après avoir franchi les montagnes Noires, couvertes de Sapins et
de cèdres, l’Albatros volait au-dessus de ce territoire
qu’on a justement appelé les Mauvaises-Terres du Nebraska, — un
chaos de collines laissées tomber sur le sol et qui se seraient brisées dans
leur chute. De loin, ces blocs prenaient les formes les plus fantaisistes. Çà
et là, au milieu de cet énorme jeu d’osselets, on entrevoyait des ruines
de cités du Moyen Age avec forts, donjons, châteaux à mâchicoulis et à
poivrières. Mais, en réalité, ces Mauvaises-Terres ne sont qu’un ossuaire
immense où blanchissent, par myriades, les débris de pachydermes, de
chéloniens, et même, dit-on, d’hommes fossiles, entraînés par quelque
cataclysme inconnu des premiers âges.
Lorsque
le soir vint, tout ce bassin de la Platte-River était dépassé. Maintenant la
plaine se développait jusqu’aux extrêmes limites d’un horizon très
relevé par l’altitude de l’Albatros.
Pendant
la nuit, ce ne furent plus des sifflets aigus de locomotives, ni des sifflets
graves de steam-boats qui troublèrent le calme du firmament étoilé. De longs
mugissements montaient parfois jusqu’à l’aéronef, alors plus
rapproché du sol. C’étaient des troupeaux de bisons qui traversaient la
prairie, en quête de ruisseaux et de pâturages. Et, quand ils se taisaient, le
froissement des herbes, sous leurs pieds, produisait un sourd bruissement,
semblable au roulement d’une inondation et très différent du frémissement
continu des hélices.
Puis,
de temps à autre, un hurlement de loup, de renard ou de chat Sauvage, un
hurlement de coyote, ce canis latrans, dont le nom est bien justifié
par ses aboiements sonores.
Et,
aussi, des odeurs pénétrantes, la menthe, la sauge et l’absinthe, mêlées
aux senteurs puissantes des conifères qui se propageaient à travers l’air
pur de la nuit.
Enfin,
pour noter tous les bruits venus du sol, un sinistre aboiement qui, cette fois,
n’était pas celui des coyotes; c’était le cri du Peau-Rouge
qu’un pionnier n ‘eut pu confondre avec le cri des fauves.
Phil
Evans quitta sa cabine. Peut-être, ce jour-là, se trouverait-il en face de
l’ingénieur Robur?
En
tout cas, désireux de savoir pourquoi il n’avait pas paru la veille, il
s’adressa au contremaître Tom Turner.
Tom
Turner, d’origine anglaise, âgé de quarante-cinq ans environ, large de
buste, trapu de membres, charpenté en fer, avait une de ces têtes énormes et
caractéristiques, à la Hogarth, telles que ce peintre de toutes les laideurs
saxonnes en a tracé du bout de son pinceau. Si l’on veut bien examiner la
planche quatre du Harlots Progress, on y trouvera la tête de Tom
Turner sur les épaules du gardien de la prison, et on reconnaîtra que sa
physionomie n a rien d’encourageant.
«
Aujourd’hui verrons-nous l’ingénieur Robur? dit Phil Evans.
—
Je ne sais, répondit Tom Turner.
—
Je ne vous demande pas s’il est sorti.
—
Peut-être.
—
Ni quand il rentrera.
—
Apparemment, quand il aura fini ses courses! »
Et,
là-dessus: Tom Turner rentra dans son roufle.
Il
fallut se contenter de cette réponse, d’autant moins rassurante que,
vérification faite de la boussole, il fut constant que l’Albatros
continuait à remonter dans le nord-ouest.
Quel
contraste, alors, entre cet aride territoire des Mauvaises-Terres, abandonné
avec la nuit, et le paysage qui se déroulait actuellement à la surface du sol.
L’aéronef,
après avoir franchi mille kilomètres depuis Omaha, se trouvait au-dessus
d’une contrée que Phil Evans ne pouvait reconnaître par cette raison
qu’il ne l’avait jamais visitée. quelques forts, destinés à
contenir les Indiens, couronnaient les bluffs de leurs lignes géométriques,
plutôt formées par des palissades que par des murs. Peu de villages, peu
d’habitants en ce pays si différent des territoires aurifères du
Colorado, situés à plusieurs degrés au sud.
Au
loin commençait à se profiler, très confusément encore, une suite de crêtes que
le soleil levant bordait d’un trait de feu.
C’étaient
les montagnes Rocheuses.
Tout
d’abord, ce matin-là, Uncle Prudent et Phil Evans furent saisis par un
froid vif. Cet abaissement de la température n’était point dû à une
modification du temps, et le soleil brillait d’un éclat superbe.
«
Cela doit tenir à l’élévation de l’Albatros dans
l’atmosphère », dit Phil Evans.
En
effet, le baromètre, placé extérieurement à la porte du roufle central, était
tombé à cinq cent quarante millimètres — ce qui indiquait une élévation
de trois mille mètres environ. L’aéronef se tenait donc alors à une assez
grande altitude, nécessitée par les accidents du sol.
D’ailleurs,
une heure avant, il avait dû dépasser la hauteur de quatre mille mètres, car,
derrière lui, se dressaient des montagnes que couvrait une neige éternelle.
Dans
leur mémoire, rien ne pouvait rappeler à Uncle Prudent ni à son compagnon quel
était ce pays. Pendant la nuit, l’Albatros avait pu faire des
écarts, nord et sud, avec une vitesse excessive, et cela suffisait pour les
dérouter.
Toutefois,
après avoir discuté diverses hypothèses plus ou moins plausibles, ils
s’arrêtèrent à celle-ci : ce territoire, encadré dans un cirque de
montagnes, devait être celui qu’un acte du Congrès, en mars 1872, avait
déclaré Parc national des Etats-Unis.
C’était
en effet cette région si curieuse. Elle méritait bien le nom de parc — un
parc avec des montagnes pour collines, des lacs pour étangs, des rivières pour
ruisseaux, des cirques pour labyrinthes, et, pour jets d’eau, des geysers
d’une merveilleuse puissance.
En
quelques minutes, l’Albatros se glissa au-dessus de la
Yellowstone-river, laissant le mont Stevenson sur la droite, et il aborda le
grand lac qui porte le nom de ce cours d’eau. quelle variété dans le
tracé des rives de ce bassin, dont les plages, semées d’obsidienne et de
petits cristaux, réfléchissent le soleil par leurs milliers de facettes! quel
caprice dans La disposition des îles qui apparaissent à sa surface! quel reflet
d’azur projeté par ce gigantesque miroir! Et autour de ce lac, l’un
des plus élevés du globe terrestre, quelles nuées de volatiles, pélicans,
cygnes, mouettes, oies, barnaches et plongeons! Certaines portions de rives,
très escarpées, sont revêtues d’une toison d’arbres verts, pins et
mélèzes, et, du pied de ces escarpements, jaillissent d’innombrables
fumerolles blanches. C’est la vapeur qui s’échappe de ce sol, comme
d’un énorme récipient, dans lequel l’eau est entretenue par les
feux intérieurs à l’état d’ébullition permanente.
Pour
le maître coq, c’eût été ou jamais le cas de faire une ample provision de
truites, le seul poisson que les eaux du lac Yellowstone nourrissent par
myriades. Mais l’Albatros se tint toujours à une telle hauteur
que l’occasion ne se présenta pas d’entreprendre une pêche, qui,
très certainement, aurait été miraculeuse.
Au
surplus, en trois quarts d’heure, le lac fut franchi, et, un peu plus loin,
la région de ces geysers qui rivalisent avec les plus beaux de l’Islande.
Penchés au-dessus de la plate-forme, Uncle Prudent et Phil Evans observaient
les colonnes liquides qui s’élançaient comme pour fournir à
l’aéronef un élément nouveau. C’étaient « l’Eventail » dont
les jets se disposent en lamelles rayonnantes, le « Château fort », qui semble
se défendre à coups de trombes, le « Vieux fidèle » avec sa projection
couronnée d’arcs-en-ciel, le « Géant », dont la poussée interne vomit un torrent
vertical d’une circonférence de vingt pieds, à plus de deux cents pieds
d’altitude.
Ce
spectacle incomparable, on peut dire unique au monde, Robur en connaissait sans
doute toutes les merveilles, car il ne parut pas sur la plate-forme. Etait-ce
donc pour le seul plaisir de ses hôtes qu’il avait lancé l’aéronef
au-dessus de ce domaine national? Quoi qu’il en soit, il s’abstint
de venir chercher leurs remerciements. Il ne se dérangea même pas pendant
l’audacieuse traversée des montagnes Rocheuses, que l’Albatros
aborda vers sept heures du matin.
On
sait que cette disposition orographique s’étend, comme une énorme épine
dorsale, depuis les reins jusqu’au cou de l’Amérique
septentrionale, en prolongeant les Andes mexicaines. C’est un
développement de trois mille cinq cents kilomètres que domine le pic James,
dont la cime atteint presque douze mille pieds.
Certainement,
en multipliant ses coups d’ailes, comme un oiseau de haut vol, l’Albatros
aurait pu franchir les cimes les plus élevées de cette chaîne pour aller retomber
d’un bond dans l’Oregon ou dans l’Utah. Mais la
manœuvre ne fut pas même nécessaire. Des passes existent qui
permettent de traverser cette barrière sans en gravir la crête. Il y a
plusieurs de ces « cañons », sortes de cols, plus ou moins étroits, à travers
lesquels on peut se glisser, — les uns tels que la passe Bridger que
prend le railway du Pacifique pour pénétrer sur le territoire des Mormons, les
autres qui s’ouvrent plus au nord ou plus au sud.
Ce
fut à travers un de ces canons que l’Albatros s’engagea,
après avoir modéré sa vitesse, afin de ne point se heurter contre les parois du
col. Le timonier, avec une sûreté de main que rendait plus efficace encore
l’extrême sensibilité du gouvernail, le manœuvra comme il eût
fait d’une embarcation de premier ordre dans un match du Royal Thames
Club. Ce fut vraiment extraordinaire. Et, quelque dépit qu’en
ressentissent les deux ennemis du « Plus lourd que l’air », ils ne purent
qu’être émerveillés de la perfection d’un tel engin de locomotion
aérienne.
En
moins de deux heures et demie, la grande chaîne fut traversée, et l’Albatros
reprit sa première vitesse à raison de cent kilomètres. Il repiquait alors vers
le sud-ouest, de manière à couper obliquement le territoire de l’Utah en
se rapprochant du sol. Il était même descendu à quelques centaines de mètres,
lorsque des coups de sifflet attirèrent l’attention d’Uncle Prudent
et de Phil Evans.
C’était
un train du Pacific-Railway qui se dirigeait vers la ville du Grand-Lac-Salé.
En
ce moment, obéissant à un ordre secrètement donné, l’Albatros
s’abaissa encore, de manière à suivre le convoi lancé à toute vapeur. Il
fut aussitôt aperçu. quelques têtes se montrèrent aux portières des wagons.
Puis, de nombreux voyageurs encombrèrent ces passerelles qui raccordent les «
cars américains. quelques-uns même n’hésitèrent. pas à grimper sur les
impériales, afin de mieux voir cette machine volante. Rips et hurrahs
coururent. à travers l’espace; mais ils n’eurent pas pour résultat
de faire apparaître Robur.
L’Albatros
descendit encore, en modérant le jeu de ses hélices suspensives, et ralentit sa
marche pour ne pas laisser en arrière le convoi qu’il eût pu si
facilement distancer. Il voletait au-dessus comme un énorme scarabée, lui qui
aurait pu être un gigantesque oiseau de proie. Il faisait des embardées à
droite et à gauche, il s’élançait en avant, il revenait sur lui-même, et,
fièrement, il avait arboré son pavillon noir à soleil d’or, auquel le
chef du train répondit en agitant l’étamine aux trente-sept étoiles de
l’Union américaine.
En
vain les deux prisonniers voulurent-ils profiter de l’occasion qui leur
était offerte de faire connaître ce qu’ils étaient devenus. En vain le
président du Weldon-Institute cria-t-il d’une voix forte:
«
Je suis Uncle Prudent de Philadelphie! »
Et
le secrétaire:
«
Je suis Phil Evans, son collègue! »
Leurs
cris se perdirent dans les milliers de hurrahs dont les voyageurs saluaient
leur passage.
Cependant,
trois ou quatre des gens de l’aéronef avaient paru sur la plate-forme.
Puis l’un d’eux, comme font les marins qui dépassent un navire
moins rapide que le leur, tendit au train un bout de corde — façon
ironique de lui offrir une remorque.
L’Albatros
reprit aussitôt sa marche habituelle, et, en une demi-heure, il eut laissé en
arrière cet express, dont la dernière vapeur ne tarda pas à disparaître.
Vers
une heure après midi, apparut un vaste disque qui renvoyait les rayons
solaires, ainsi que l’eût fait un immense réflecteur.
Ce
doit être la capitale des Mormons, Salt-Lake-City! dit Uncle Prudent.
C’était,
en effet, la cité du Grand-Lac-Salé, et, ce disque, c’était le toit rond
du Tabernacle, où dix mille saints peuvent tenir à l’aise. Comme un
miroir convexe, il dispersait les rayons du soleil en toutes les directions.
Là
s’étendait la grande cité, au pied des monts Wasatsh revêtus de cèdres et
de Sapins jusqu’à mi-flanc, sur la rive de ce Jourdain qui déverse les
eaux de l’Utah dans le Great-Salt-Lake. Sous l’aéronef se
développait le damier que figurent la plupart des villes américaines, —
damier dont on peut dire qu’il a « plus de dames que de cases », puisque
la polygamie est si en faveur chez les Mormons. Tout autour, un pays bien
aménagé, bien cultivé, riche en textiles, dans lequel les troupeaux de moutons
se comptent par milliers.
Mais
cet ensemble s’évanouit comme une ombre, et l’Albatros
prit vers le sud-ouest une vitesse plus accélérée qui ne laissa pas
d’être très sensible, puisqu’elle dépassait celle du vent.
Bientôt
l’aéronef s’envola au-dessus des régions du Nevada et de son
territoire argentifère, que la Sierra seule sépare des placers aurifères de la
Californie. « Décidément, dit Phil Evans, nous devons nous attendre à voir San
Francisco avant la nuit!
—
Et après?... » répondit Uncle Prudent.
Il
était six heures du soir, lorsque la Sierra Nevada fut franchie précisément par
le col de Truckie qui sert de passe au railway. Il ne restait plus que trois
cents kilomètres à parcourir pour atteindre, sinon San Francisco, du moins
Sacramento, la capitale de l’Etat californien.
Telle
fut alors la rapidité imprimée à l’Albatros, que, avant huit
heures, le dôme du Capitole pointait à l’horizon de l’ouest pour
disparaître bientôt à l’horizon opposé.
En
cet instant, Robur se montra sur la plate-forme. Les deux collègues allèrent à
lui.
« Ingénieur
Robur, dit Uncle Prudent, nous voilà aux confins de l’Amérique! Nous
pensons que cette plaisanterie va cesser...
—
Je ne plaisante jamais, » répondit Robur.
Il
fit un signe. L’Albatros s’abaissa rapidement vers le sol;
mais, en même temps, il prit une telle vitesse qu’il fallut se réfugier
dans les roufles.
A
peine la porte de leur cabine s’était-elle refermée sur les deux
collègues :
«
Un peu plus, je l’étranglais! dit Uncle Prudent.
Il
faudra tenter de fuir! répondit Phil Evans.
—
Oui!... coûte que coûte! »
Un
long murmure arriva alors jusqu’à eux.
C’était
le grondement de la mer qui se brisait sur les roches du littoral.
C’était l’océan Pacifique.
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