X
L’ingénieur
n’avait point l’intention de promener son appareil au-dessus de ces
merveilleuses contrées de l’Indoustan. Franchir l’Himalaya pour
montrer de quel admirable engin de locomotion il disposait, convaincre même
ceux qui ne voulaient pas être convaincus, il ne voulait sans doute pas autre
chose. Est-ce donc à dire que l’Albatros fût parfait, quoique la
perfection ne soit pas de ce monde? On le verra bien.
En
tout cas, si, dans leur for intérieur, Uncle Prudent et son collègue ne
pouvaient qu’admirer la puissance d’un pareil engin de locomotion
aérienne, ils n’en laissaient rien paraître. Ils ne cherchaient que
l’occasion de s’enfuir. Ils n’admirèrent même pas le superbe
spectacle offert à leur vue, pendant que l’Albatros suivait les
pittoresques lisières du Pendjab.
Il
y a bien, à la base de l’Himalaya, une bande marécageuse de terrains
d’où transpirent des vapeurs malsaines, ce Teraï dans lequel la fièvre
est à l’état endémique. Mais ce n’était pas pour gêner l’Albatros
ni compromettre la santé de son personnel. Il monta, sans trop se presser, vers
l’angle que l’Indoustan fait au point de jonction du Turkestan et
de la Chine. Le 29 juin, dès les premières heures du matin, s’ouvrait
devant lui l’incomparable vallée de Cachemir.
Oui,
incomparable, cette gorge que laissent entre eux le grand et le petit Himalaya!
Sillonnée des centaines de contreforts que l’énorme chaîne envoie mourir
jusqu’au bassin de l’Hydaspe, elle est arrosée par les capricieux
méandres du fleuve, qui vit se heurter les armées de Porus et d’Alexandre,
c’est-à-dire l’Inde et la Grèce aux prises dans l’Asie
centrale. Il est toujours là, cet Hydaspe, si les deux villes, fondées par le
Macédonien en souvenir de sa victoire, ont si bien disparu qu’on ne peut
même plus en retrouver la place.
Pendant
cette matinée, l’Albatros plana au-dessus de Srinagar, plus
connue sous le nom de Cachemir. Uncle Prudent et son compagnon virent une cité
superbe, allongée sur les deux rives du fleuve, ses ponts de bois tendus comme
des fils, ses chalets agrémentés de balcons en découpages, ses berges ombragées
de hauts peupliers, ses toits gazonnés qui prenaient l’aspect de grosses
taupinières, ses canaux multiples, avec des barques comme des noix et des
bateliers comme des fourmis, ses palais, ses temples, ses kiosques, ses mosquées,
ses bungalows à l’entrée des faubourgs, — tout cet ensemble doublé
par la réverbération des eaux; puis sa vieille citadelle de Hari-Parvata,
campée au front d’une colline, comme le plus important des forts de Paris
au front du mont Valérien.
«
Ce serait Venise, dit Phil Evans, si nous étions en Europe.
—
Et si nous étions en Europe, répondit Uncle Prudent, nous saurions bien
retrouver le chemin de l’Amérique! »
L’Albatros
ne s’attarda pas au-dessus du lac que le fleuve traverse et reprit son
vol à travers la vallée de l’Hydaspe.
Pendant
une demi-heure seulement, descendu à dix mètres du fleuve, il resta
stationnaire. Alors, au moyen d’un tuyau de caoutchouc envoyé en dehors,
Tom Turner et ses gens s’occupèrent de refaire leur provision
d’eau, qui fut aspirée par une pompe que les courants des accumulateurs
mirent en mouvement.
Durant
cette opération, Uncle Prudent et Phil Evans s’étaient regardés. Une même
pensée avait traversé leur cerveau. Ils n’étaient qu’à quelques
mètres de la surface de l’Hydaspe, à portée des rives. Tous deux étaient
bons nageurs. Un plongeon pouvait leur rendre la liberté, et, lorsqu’ils
auraient disparu entre deux eaux, comment Robur eût-il pu les reprendre? Afin
de laisser à ses propulseurs la possibilité d’agir, ne fallait-il pas que
l’appareil se tint au moins à deux mètres au-dessus du lac?
En
un instant, toutes les chances pour ou contre s’étaient présentées à leur
esprit. En un instant ils les avaient pesées. Enfin ils allaient
s’élancer par-dessus la plate-forme, lorsque plusieurs paires de mains
s’abattirent sur leurs épaules.
On
les observait. Ils furent mis dans l’impossibilité de fuir.
Cette
fois, ils ne se rendirent pas sans résistance. Ils voulurent repousser ceux qui
les tenaient. Mais c’étaient de solides gaillards, ces gens de l’Albatros!
«
Messieurs, se contenta de dire l’ingénieur, quand on a le plaisir de
voyager en compagnie de Robur-le-Conquérant, comme vous l’avez si bien
nommé, et à bord de son admirable Albatros, on ne le quitte pas
ainsi... à l’anglaise! J’ajouterai même qu’on ne le quitte
plus! »
Phil
Evans entraîna son collègue qui allait se livrer à quelque acte de violence.
Tous deux rentrèrent dans le roufle, décidés à s’enfuir, dût-il leur en
coûter la vie, et n importe où.
L’Albatros
avait repris sa direction vers l’ouest. Pendant cette journée, avec une
vitesse moyenne, il franchit le territoire du Caboulistan, dont on entrevit un
instant la capitale, puis la frontière du royaume de l’Hérat, à onze
cents kilomètres de Cachemir.
Dans
ces contrées, toujours si disputées encore, sur cette route ouverte aux Russes
vers les possessions anglaises de l’Inde, apparurent des rassemblements
d’hommes, des colonnes, des convois, en un mot tout ce qui constitue le
personnel et le matériel d’une armée en marche. On entendit aussi des
coups de canon et le pétillement de la mousqueterie. Mais l’ingénieur ne
se mêlait jamais des affaires des autres, quand ce n’était pas pour lui
question d’honneur ou d’humanité. Il passa outre. Si Hérat, comme
on le dit, est la clef de l’Asie centrale, que cette clef allât dans une
poche anglaise ou dans une poche moscovite, peu lui importait. Les intérêts
terrestres ne regardaient plus l’audacieux qui avait fait de l’air
son unique domaine.
D’ailleurs,
le pays ne tarda pas à disparaître sous un véritable ouragan de sable, comme il
ne s’en produit que trop fréquemment dans ces régions. Ce vent, qui
s’appelle « tebbad », transporte des éléments fiévreux avec
l’impondérable poussière soulevée à son passage. Et combien de caravanes périssent
dans ces tourbillons!
Quant
à l’Albatros, afin d’échapper à cette poussière qui aurait
pu altérer la finesse de ses engrenages, il alla chercher à deux mille mètres
une zone plus saine.
Ainsi
disparut la frontière de la Perse et ses longues plaines qui restèrent invisibles.
L’allure était très modérée, bien qu’aucun écueil ne fût à
craindre. En effet, si la carte indique quelques montagnes, elles ne sont
cotées qu’à de moyennes altitudes. Mais, aux approches de la capitale, il
convenait d’éviter le Damavend, dont le pic neigeux pointe à près de six
mille six cents mètres, puis la chaîne d’Elbrouz, au pied de laquelle est
bâti Téhéran.
Dès
les premières lueurs du 2 juillet surgit ce Damavend, émergeant du simoun de
sables.
L’Albatros
se dirigea donc de manière à passer au-dessus de la ville, que le vent
enveloppait d’un nuage de fine poussière.
Cependant,
vers les dix heures du matin, on put apercevoir les larges fossés qui entourent
l’enceinte, et, au milieu, le palais du Shah, ses murailles revêtues de
plaques de faïence, ses bassins qui semblaient taillés dans d’énormes
turquoises d’un bleu éclatant.
Ce
ne fut qu’une rapide vision. A partir de ce point, l’Albatros,
modifiant sa route, porta presque directement vers le nord. Quelques heures
après, il se trouvait au-dessus d’une petite ville, bâtie à un angle
septentrional de la frontière persane, sur les bords d’une vaste étendue
d’eau, dont on ne pouvait apercevoir la fin ni au nord ni à l’est.
Cette
ville, c’était le port d’Ashourada, la station russe la plus
avancée dans le sud. Cette étendue d’eau, c’était une mer.
C’était la Caspienne.
Plus
de tourbillons de poussière alors. Vue d’un ensemble de maisons à
l’européenne, disposées le long d’un promontoire, avec un clocher
qui les domine.
L’Albatros
s’abaissa sur cette mer dont les eaux sont à trois cents pieds au-dessous
du niveau océanien. Vers le soir, il longeait la côte — turkestane
autrefois, russe alors — qui monte vers le golfe de Balkan, et le
lendemain, 3 juillet, il planait à cent mètres au-dessus de la Caspienne.
Aucune
terre en vue, ni du côté de l’Asie, ni du côté de l’Europe. A la
surface de la mer, quelques voiles blanches gonflées par la brise.
C’étaient des navires indigènes, reconnaissables à leurs formes, des
kesebeys à deux mâts, des kayuks, anciens bateaux pirates à un mât, des
teimils, simples canots de service ou de pêche. Çà et là, s’élevaient
jusqu’à l’Albatros quelques queues de fumée, vomies par la
cheminée de ces steamers d’Ashourada que la Russie entretient pour la
police des eaux turkomanes.
Ce
matin-là, le contremaître Tom Turner causait avec le maître coq, François
Tapage, et, à une demande de celui-ci, il avait fait cette réponse
«
Oui, nous resterons quarante-huit heures environ au-dessus de la mer Caspienne.
—
Bien! répondit le maître coq. Cela nous permettra sans doute de pêcher ?...
—
Comme vous le dites! »
Puisqu’on
devait mettre quarante heures à faire les six cent vingt-cinq milles que mesure
cette mer sur deux cents de large, c’est que la vitesse de l’Albatros
serait très modérée, et même nulle pendant les opérations de pêche.
Or,
cette réponse de Tom Turner fut entendue par Phil Evans qui se trouvait alors à
l’avant.
En
ce moment, Frycollin s’obstinait à l’assommer de ses incessantes
récriminations, le priant d’intervenir près de son maître pour
qu’il le fit « déposer à terre ».
Sans
répondre à cette demande saugrenue, Phil Evans revint à l’arrière
retrouver Uncle Prudent. Là, toutes précautions prises pour ne point être
entendus, il rapporta les quelques phrases échangées entre Tom Turner et le
maître coq.
«
Phil Evans, répondit Uncle Prudent, je pense que nous ne nous faisons aucune
illusion sur les intentions de ce misérable à notre égard?
—
Aucune, répondit Phil Evans. Il ne nous rendra la liberté que lorsque cela lui
conviendra, — s’il nous la rend jamais!
—
Dans ce cas, nous devons tout tenter pour quitter l’Albatros!
—
Un fameux appareil, il faut bien l’avouer!
—
C’est possible! s’écria Uncle Prudent, mais c’est
l’appareil d’un coquin qui nous retient au mépris de tout droit. Or,
cet appareil constitue pour nous et les nôtres un danger permanent. Si donc
nous ne parvenons pas à le détruire...
—
Commençons par nous sauver!.., répondit Phil Evans. Nous verrons après!
—
Soit! reprit Uncle Prudent, et profitons des occasions qui vont s’offrir.
Evidemment l’Albatros va traverser la Caspienne, puis se lancer
sur l’Europe, soit dans le nord, au-dessus de la Russie, soit dans
l’ouest, au-dessus des contrées méridionales. Eh bien! en quelque lieu
que nous mettions le pied, notre salut sera assuré jusqu’à
l’Atlantique. Il convient donc de se tenir prêts à toute heure.
—
Mais, demanda Phil Evans, comment fuir?...
—
Ecoutez-moi, répondit Uncle Prudent. Il arrive parfois, pendant la nuit, que
l’Albatros plane à quelques centaines de pieds seulement du sol.
Or, il y a à bord plusieurs câbles de cette longueur, et, avec un peu
d’audace, on pourrait peut-être se laisser glisser...
—
Oui, répondit Phil Evans, le cas échéant, je n’hésiterais pas...
Ni
moi, dit Uncle Prudent. J’ajoute que, la nuit, excepté le timonier posté
à l’arrière, personne ne veille.
Précisément,
un de ces câbles est placé à l’avant, et, sans être vu, sans être
entendu, il ne serait pas impossible de le dérouler...
—
Bien, dit Phil Evans. Je vois avec plaisir, Uncle Prudent, que vous êtes plus
calme. Cela vaut mieux pour agir. Mais, en ce moment, nous voici sur la
Caspienne. De nombreux bâtiments sont en vue. L’Albatros va
descendre et s’arrêter pendant la pèche... Est-ce que nous ne pourrions
pas profiter?...
—
Eh! on nous surveille, même quand nous ne croyons pas être surveillés, répondit
Uncle Prudent. Vous l’avez bien vu, quand nous avons tenté de nous
précipiter dans l’Hydaspe.
—
Et qui dit que nous ne sommes pas surveillés aussi pendant la nuit? répliqua
Phil Evans.
—
Il faut pourtant en finir! s’écria Uncle Prudent, oui! en finir avec cet Albatros
et son maître! »
On
le voit, sous l’excitation de la colère, les deux collègues — Uncle
Prudent surtout — pouvaient être conduits à commettre les actes les plus
téméraires et peut-être les plus contraires à leur propre sûreté.
Le
sentiment de leur impuissance, le dédain ironique avec lequel les traitait
Robur, les réponses brutales qu’il leur faisait, tout contribuait à
tendre une situation dont l’aggravation était chaque jour plus manifeste.
Ce
jour même, une nouvelle scène faillit amener une altercation des plus
regrettables entre Robur et les deux collègues. Frycollin ne se doutait guère
qu’il allait en être le provocateur.
En
se voyant au-dessus de cette mer sans limites, le poltron fut repris
d’une belle épouvante. Comme un enfant, comme un Nègre qu’il était,
il se laissa aller à geindre, à protester, à crier, à se démener en mille
contorsions et grimaces.
«
Je veux m’en aller!... Je veux m’en aller! criait-il. Je ne suis
pas un oiseau !... Je ne suis pas fait pour voler!... Je veux qu’on me
remette à terre... tout de suite!... »
Il
va sans dire que Uncle Prudent ne cherchait aucunement à le calmer, — au
contraire. Aussi ces hurlements finirent-ils par impatienter singulièrement Robur.
Or,
comme Tom Turner et ses compagnons allaient procéder aux manœuvres de
la pêche, l’ingénieur, pour se débarrasser de Frycollin, ordonna de
l’enfermer dans son roufle. Mais le Nègre continua à se débattre, à
frapper aux cloisons, à hurler de plus belle.
Il
était midi. En ce moment, l’Albatros se tenait à cinq ou six
mètres seulement du niveau de la mer. Quelques embarcations, épouvantées à sa
vue, avaient pris la fuite. Cette portion de la Caspienne ne devait pas tarder
à être déserte.
Comme
on le pense bien, dans ces conditions où ils n’auraient eu qu’à
piquer une tête pour fuir, les deux collègues devaient être et étaient
l’objet d’une surveillance spéciale. En admettant même qu’ils
se fussent jetés par-dessus le bord, on aurait bien su les reprendre avec le
canot de caoutchouc de l’Albatros. Donc, rien à faire pendant la
pêche, à laquelle Phil Evans crut devoir assister, tandis que Uncle Prudent, en
perpétuel état de rage, se retirait dans sa cabine.
On
sait que la mer Caspienne est une dépression volcanique du sol. En ce bassin
tombent les eaux de ces grands fleuves, le Volga, l’Oural, le Kour, la
Kouma, la Jemba et autres. Sans l’évaporation qui lui enlève son
trop-plein, ce trou, d’une superficie de dix-sept mille lieues carrées,
d’une profondeur moyenne comprise entre soixante et quatre cents pieds,
aurait inondé les côtes du nord et de l’est, basses et marécageuses. Bien
que cette cuvette ne soit en communication ni avec la mer Noire, ni avec la mer
d’Aral, dont les niveaux sont très supérieurs au sien, elle n’en
nourrit pas moins un très grand nombre de poissons — de ceux, bien
entendu, auxquels ne peuvent déplaire ses eaux d’une amertume prononcée,
due au naphte qu’y déversent les sources de son extrémité méridionale.
Or,
en songeant à la variété que la pêche pouvait apporter à son ordinaire, le
personnel de l’Albatros ne dissimulait pas le plaisir
qu’il allait y prendre.
«
Attention! » cria Tom Turner, qui venait de harponner un poisson de belle
taille, presque semblable à un requin.
C’était
un magnifique esturgeon, long de sept pieds, de cette espèce Belonga des
Russes, dont les œufs, mélangés de sel, de vinaigre et de vin blanc,
forment le caviar. Peut-être les esturgeons pêchés dans les fleuves sont-ils
meilleurs que les esturgeons de mer; mais ceux-ci furent bien accueillis à bord
de l’Albatros.
Toutefois,
ce qui rendit cette pêche plus fructueuse encore, ce fut la traîne des chaluts
qui ramassèrent, pêle-mêle, carpes, brèmes, saumons, brochets d’eaux
salées, et surtout quantité de ces sterlets de moyenne taille que les riches
gourmets font venir vivants d’Astrakan à Moscou et à Pétersbourg. Ceux-ci
allaient immédiatement passer de leur élément naturel dans les chaudières de
l’équipage, sans frais de transport.
Les
gens de Robur halaient joyeusement les filets, après que l’Albatros
les avait promenés pendant plusieurs milles. Le Gascon François Tapage, hurlant
de plaisir, justifiait bien son nom. Une heure de pêche suffit à remplir les
viviers de l’aéronef, qui remonta vers le nord.
Pendant
cette halte, Frycollin n’avait cessé de crier, de frapper aux parois de
sa cabine, de faire en un mot un insupportable vacarme.
«
Ce maudit Nègre ne se taira donc pas! dit Robur, véritablement à bout de
patience.
—
Il me semble, monsieur, qu’il a bien le droit de se plaindre! répondit
Phil Evans.
—
Oui, comme moi j’ai le droit d’épargner ce supplice à mes oreilles!
répliqua Robur.
—
Ingénieur Robur!... dit Uncle Prudent, qui venait d’apparaître sur la
plate-forme.
—
Président du Weldon-Institute ? »
Tous
deux s’étaient avancés l’un vers l’autre. Ils se regardaient
dans le blanc des yeux.
Puis,
Robur, haussant les épaules :
«
A bout de corde! » dit-il.
Tom
Turner avait compris. Frycollin fut tiré de sa cabine.
Quels
cris il poussa, lorsque le contremaître et un de ses camarades le saisirent et
l’attachèrent dans une sorte de baille, à laquelle ils fixèrent
solidement l’extrémité d’un câble!
C’était
précisément un de ces câbles dont Uncle Prudent voulait faire l’usage que
l’on sait.
Le
Nègre avait cru d’abord qu’il allait être pendu... Non! Il ne
devait être que suspendu.
En
effet, ce câble fut déroulé au-dehors sur une longueur de cent pieds, et
Frycollin se trouva balancé dans le vide.
Il
pouvait crier à son aise maintenant. Mais, l’épouvante l’étreignant
au larynx, il resta muet.
Uncle
Prudent et Phil Evans avaient voulu s’opposer à cette exécution ils
furent repoussés.
«
C’est une infamie!... C’est une lâcheté! s’écria Uncle
Prudent, qui était hors de lui.
—
Vraiment! répondit Robur.
—
C’est un abus de la force contre lequel je protesterai autrement que par
des paroles!
—
Protestez!
—
Je me vengerai, ingénieur Robur!
—
Vengez-vous, président du Weldon-Institute!
—
Et de vous et des vôtres! »
Les
gens de l’Albatros s’étaient rapprochés dans des dispositions
peu bienveillantes. Robur leur fit signe de s’éloigner.
«
Oui!... De vous et des vôtres!.., reprit Uncle Prudent, que son collègue
essayait en vain de calmer.
—
Quand il vous plaira! répondit l’ingénieur.
—
Et par tous les moyens possibles!
—
Assez! dit alors Robur d’un ton menaçant, assez! Il y a d’autres
câbles à bord! Taisez-vous, ou, sinon, tout comme le valet, le maître! »
Uncle
Prudent se tut, non par crainte, mais parce qu’il fut pris d’une
telle suffocation que Phil Evans dut l’emmener dans sa cabine.
Cependant,
depuis une heure, le temps s’était singulièrement modifié. Il y avait des
symptômes auxquels on ne pouvait se méprendre. Un orage menaçait. La saturation
électrique de l’atmosphère était portée à un tel point que, vers deux
heures et demie, Robur fut témoin d’un phénomène qu’il
n’avait jamais observé.
Dans
le nord, d’où venait l’orage, montaient des volutes de vapeurs
quasi lumineuses, — ce qui était certainement dû à la variation de la
charge électrique des diverses couches de nuages.
Le
reflet de ces bandes faisait courir, à la surface de la mer, des myriades de
lueurs, dont l’intensité devenait d’autant plus vive que le ciel
commençait à s’assombrir.
L’Albatros
et le météore ne devaient pas tarder à se rencontrer, puisqu’ils allaient
l’un au-devant de l’autre.
Et
Frycollin? Eh bien, Frycollin était toujours à la remorque, — et remorque
est le mot juste, car le câble faisait un angle assez ouvert avec
l’appareil lancé à une vitesse de cent kilomètres, ce qui laissait la
baille quelque peu en arrière.
Que
l’on juge de son épouvante, lorsque les éclairs commencèrent à sillonner
l’espace autour de lui, tandis que le tonnerre roulait ses éclats dans
les profondeurs du ciel.
Tout
le personnel du bord s’occupait à manœuvrer en vue de
l’orage, soit pour s’élever plus haut que lui, soit pour le
distancer en se lançant à travers les couches inférieures.
L’Albatros
se trouvait alors à sa hauteur moyenne —mille mètres environ, —
quand éclata un coup de foudre d’une violence extrême. La rafale s’éleva
soudain. En quelques secondes, les nuages en feu se précipitèrent sur
l’aéronef.
Phil
Evans vint alors intercéder en faveur de Frycollin et demander qu’on le
ramenât à bord.
Mais
Robur n’avait point attendu cette démarche. Ses ordres étaient donnés. Déjà
on s’occupait de haler la corde sur la plate-forme, quand, tout à coup,
il se fit un ralentissement inexplicable dans la rotation des hélices
suspensives.
Robur
bondit vers le roufle central
«
Force ! ... Force ! ... cria-t-il au mécanicien. Il faut monter rapidement et
plus haut que l’orage!
—
Impossible, maître!
—
Qu’y a-t-il?
—
Les courants sont troublés!... Il se fait des intermittences!...»
Et
de fait, l’Albatros s’abaissait sensiblement.
Ainsi
qu’il arrive pour les courants des fils télégraphiques pendant les
orages, le fonctionnement électrique n’opérait plus
qu’incomplètement dans les accumulateurs de l’aéronef. Mais, ce qui
n’est qu’un inconvénient quand il s’agit de dépêches, ici,
c’était un effroyable danger, c’était l’appareil précipité
dans la mer, sans qu’on pût s’en rendre maître.
«
Laisse descendre, cria Robur, et sortons de la zone électrique! Allons,
enfants, du sang-froid! »
L’ingénieur
était monté sur son banc de quart. Les hommes, à leur poste, se tenaient prêts
à exécuter les ordres du maître.
L’Albatros,
bien qu’il se fût abaissé de quelques centaines de pieds, était encore
plongé dans le nuage, au milieu des éclairs qui se croisaient comme les pièces
d’un feu d’artifice. C’était à croire qu’il allait être
foudroyé. Les hélices se ralentissaient encore, et ce qui n’avait été
jusque-là qu’une descente un peu rapide menaçait de devenir une chute.
Enfin,
en moins d’une minute, il était manifeste qu’il serait arrivé au
niveau de la mer. Une fois immergé, aucune puissance n’aurait pu
l’arracher de cet abîme.
Soudain
la nuée électrique apparut au-dessus de lui. L’Albatros
n’était plus alors qu’à soixante pieds de la crête des lames. En
deux ou trois secondes, elles auraient noyé la plate-forme.
Mais,
Robur, saisissant l’instant propice, se précipita vers le roufle central,
il saisit les leviers de mise en train, il lança le courant des piles que ne
neutralisait plus la tension électrique de l’atmosphère ambiante... En un
instant, il eut rendu à ses hélices leur vitesse normale, arrêté la chute,
maintenu l’Albatros à petite hauteur, pendant que ses
propulseurs l’entraînaient loin de l’orage, qu’il ne tarda
pas à dépasser.
Inutile
de dire que Frycollin avait pris un bain forcé,
—
pendant quelques secondes seulement. Lorsqu’il fut ramené à bord, il
était mouillé comme s’il eût plongé jusqu’au fond des mers. On le
croira sans peine, il ne criait plus.
Le
lendemain, 4 juillet, l’Albatros avait franchi la limite
septentrionale de la Caspienne.
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