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A
cette étape du voyage de circumnavigation de l’Albatros, il est
certainement permis de se poser les questions suivantes :
Qu’est-ce
donc, ce Robur, dont on ne connaît que le nom jusqu’ici? Passe-t-il sa
vie dans les airs? Son aéronef ne se repose-t-il jamais? N’a-t-il pas une
retraite en quelque endroit inaccessible, dans laquelle, s’il n’a
pas besoin de se reposer, il va du moins se ravitailler? Il serait étonnant
qu’il n’en fût pas ainsi. Les plus puissants volateurs ont toujours
une aire ou un nid quelque part.
Accessoirement,
qu’est-ce que l’ingénieur compte faire de ses deux embarrassants
prisonniers? Prétend-il les garder en son pouvoir, les condamner à
l’aviation à perpétuité? Ou bien, après les avoir encore promenés
au-dessus de l’Afrique, de l’Amérique du Sud, de
l’Australasie, de l’océan Indien, de l’Atlantique, du Pacifique,
pour les convaincre malgré eux, a-t-il l’intention de leur rendre la
liberté en disant:
«Maintenant,
messieurs, j’espère que vous vous montrerez moins incrédules à
l’endroit du «Plus lourd que l’air!»
A
ces questions, il est encore impossible de répondre. C’est le secret de
l’avenir. Peut-être sera-t-il dévoilé un jour!
En
tout cas, ce nid, l’oiseau Robur ne se mît pas en quête de le chercher
sur la frontière septentrionale de l’Afrique. Il se plut à passer la fin
de cette journée au-dessus de la régence de Tunis, depuis le cap Bon jusqu’au
cap Carthage, tantôt voletant, tantôt planant au gré de ses caprices. Un peu
après, il gagna vers l’intérieur et enfila l’admirable vallée de la
Medjerda, en suivant son cours jaunâtre, perdu entre les buissons de cactus et
de lauriers-roses. Combien, alors, il fit envoler de ces centaines de perruches
qui, perchées sur les fils télégraphiques, semblent attendre les dépêches au
passage pour les emporter sous leurs ailes!
Puis,
la nuit venue, l’Albatros se balança au-dessus des frontières de
la Kroumirie, et, s’il restait encore un Kroumir, celui-là ne manqua pas
de tomber la face contre terre et d’invoquer Allah à l’apparition
de cet aigle gigantesque.
Le
lendemain matin, ce fut Bône et les gracieuses collines de ses environs; ce fut
Philippeville, maintenant un petit Alger, avec ses nouveaux quais en arcades,
ses admirables vignobles, dont les ceps verdoyants hérissent toute cette
campagne, qui semble avoir été découpée dans le Bordelais ou les terroirs de la
Bourgogne.
Cette
promenade de cinq cents kilomètres, au-dessus de la grande et de la petite
Kabylie, se termina vers midi à la hauteur de la Kasbah d’Alger. Quel
spectacle pour les passagers de l’aéronef! la rade ouverte entre le cap
Matifou et la pointe Pescade, ce littoral meublé de palais, de marabouts, de
villas, ces vallées capricieuses, revêtues de leurs manteaux de vignobles,
cette Méditerranée, si bleue, sillonnée de transatlantiques qui ressemblaient à
des canots à vapeur! Et ce fut ainsi jusqu’à Oran la pittoresque, dont
les habitants, attardés au milieu des jardins de la citadelle, purent voir
l’Albatros se confondre avec les premières étoiles du soir.
Si
Uncle Prudent et Phil Evans se demandèrent à quelle fantaisie obéissait
l’ingénieur Robur en promenant leur prison volante au-dessus de la terre
algérienne — cette continuation de la France de l’autre côté
d’une mer qui a mérité le nom de lac français —, ils durent penser
que sa fantaisie était satisfaite, deux heures après le coucher du soleil. Un
coup de barre du timonier venait d’envoyer l’Albatros vers
le sud-est, et, le lendemain, après s’être dégagé de la partie
montagneuse du Tell, il vit l’astre du jour se lever sur les sables du
Sahara.
Voici
quel fut l’itinéraire de la journée du 8 juillet. Vue de la petite
bourgade de Géryville, créée comme Laghouat, sur la limite du désert, pour
faciliter la conquête ultérieure du Sahara. — Passage du col de Stillen,
non sans quelque difficulté, contre une brise assez violente. Traversée du
désert, tantôt avec lenteur, au-dessus des verdoyantes oasis ou des ksours,
tantôt avec une rapidité fougueuse qui distançait le vol des gypaètes.
Plusieurs fois même, il fallut faire feu contre ces redoutables oiseaux, qui,
par bandes de douze ou quinze, ne craignaient pas de se précipiter sur
l’aéronef, à l’extrême épouvante de Frycollin.
Mais,
si les gypaètes ne pouvaient répondre que par des cris effroyables, par des
coups de bec et de patte, les indigènes, non moins sauvages, ne lui épargnèrent
pas les coups de fusil, surtout quand il eut dépassé la montagne de Sel, dont
la charpente, verte et violette, perçait sous son manteau blanc. On dominait
alors le grand Sahara. Là gisaient encore les restes des bivacs d’Abd
el-Kader. Là, le pays est toujours dangereux au voyageur européen,
principalement dans la confédération du Beni-Mzal.
L’Albatros
dut alors regagner de plus hautes zones, afin d’échapper à une saute de
simoun qui promenait une lame de sable rougeâtre à la surface du sol, comme eût
fait un raz de marée à la surface de l’Océan. Ensuite les plateaux désolés
de la Chebka étalèrent leur ballast de laves noirâtres jusqu’à la fraîche
et verte vallée d’Ain-Massin. On se figurerait difficilement la variété
de ces territoires que le regard pouvait embrasser dans leur ensemble. Aux
collines couvertes d’arbres et d’arbustes succédaient de longues
ondulations grisâtres, drapées comme les plis d’un burnous arabe dont les
cassures superbes accidentaient le sol. Au loin apparaissaient des « oueds »
aux eaux torrentueuses, des forêts de palmiers, des pâtés de petites huttes
groupées sur un mamelon, autour d’une mosquée, entre autres Metliti, où
végète un chef religieux, le grand Marabout Sidi Chick.
Avant
la nuit, quelques centaines de kilomètres furent enlevées au-dessus d’un
territoire assez plat, sillonné de grandes dunes. Si l’Albatros
eût voulu faire halte, il aurait alors atterri dans les bas-fonds de
l’oasis de Ouargla, blottie sous une immense forêt de palmiers. La ville
se montra très visiblement avec ses trois quartiers distincts, l’ancien
palais du sultan, sorte de Kasbah fortifiée, ses maisons construites en briques
que le soleil s’est chargé de cuire, et ses puits artésiens, forés dans
la vallée, où l’aéronef eût pu refaire sa provision liquide. Mais, grâce
à son extraordinaire vitesse, les eaux de l’Hydaspe, puisées dans la
vallée de Cachemir, remplissaient encore ses charniers au milieu des déserts de
l’Afrique.
L’Albatros
fut-il vu des Arabes, des Mozabites et des Nègres qui se partagent
l’oasis de Ouargla? A coup sûr, puisqu’il fut salué de quelques
centaines de coups de fusil, dont les balles retombèrent sans avoir pu
l’atteindre.
Puis
la nuit vint, cette nuit silencieuse du désert, dont Félicien David a si
poétiquement noté tous les secrets.
Pendant
les heures suivantes, on redescendit dans le sud-ouest, en coupant les routes
d’El Goléa, dont l’une a été reconnue, en 1859, par
l’intrépide Français Duveyrier.
L’obscurité
était profonde. On ne put rien voir du railway transsaharien en construction
d’après le projet Duponchel, — long ruban de fer qui doit relier
Alger à Tombouctou par Laghouat, Gardaia, et atteindre plus tard le golfe de
Guinée.
L’Albatros
entra alors dans la région équatoriale, au-delà du tropique du Cancer. A mille
kilomètres de la frontière septentrionale du Sahara, il franchissait la route où
le major Laing trouva la mort en 1846; il coupait le chemin des caravanes du
Maroc au Soudan, et, sur cette portion du désert qu’écument les Touaregs,
il entendait ce qu’on appelle le « chant des sables », murmure doux et
plaintif qui semble s’échapper du sol.
Un
seul incident : une nuée de sauterelles s’éleva dans l’espace, et
il en tomba une telle cargaison à bord que le navire aérien menaça de « sombrer
». Mais on se hâta de rejeter cette surcharge, sauf quelques centaines dont
François Tapage fit provision. Et il les accommoda d’une façon si
succulente, que Frycollin en oublia un instant ses transes perpétuelles.
«
Ça vaut les crevettes! » disait-il.
On
était alors à dix-huit cents kilomètres de l’oasis d’Ouargla,
presque sur la limite nord de cet immense royaume du Soudan.
Aussi,
vers deux heures après midi, une cité apparut dans le coude d’un grand
fleuve: Le fleuve, c’était le Niger. La cité, c’était Tombouctou.
Si,
jusqu’alors, il n’y avait eu à visiter cette Meckke africaine que
des voyageurs de l’Ancien Monde, les Batouta, les Khazan, les Imbert, les
Mungo-Park, les Adams, les Laing, les Caillé, les Barth, les Lenz, ce jour-là,
par les hasards de la plus singulière aventure, deux Américains allaient
pouvoir en parler de visu, de auditu et même de olfactu, à
leur retour en Amérique, — s’ils devaient jamais y revenir.
De visu, parce que leur regard put se porter sur tous les points de ce triangle de
cinq à six kilomètres, que forme la ville; — de auditu, parce
que ce jour était un jour de grand marché et qu’il s’y faisait un
bruit effroyable; — de olfactu, parce que le nerf olfactif ne
pouvait être que très désagréablement affecté par les odeurs de la place de
Youbou-Kamo, où s’élève la halle aux viandes, près du palais des anciens
rois So-maïs.
En
tout cas, l’ingénieur ne crut pas devoir laisser ignorer au président et
au secrétaire du Weldon-Institute qu’ils avaient l’heur extrême de
contempler la Reine du Soudan, maintenant au pouvoir des Touaregs de Taganet.
«
Messieurs, Tombouctou! » leur dit-il du même ton qu’il leur avait déjà
dit, douze jours avant : « L’Inde, messieurs! »
Puis,
il continua :
«
Tombouctou, par 18° de latitude nord et 5°56’ de longitude à
l’ouest du méridien de Paris, avec une cote de deux cent quarante-cinq
mètres au-dessus du niveau moyen de la mer. Importante cité de douze à treize
mille habitants, jadis illustrée par l’art et la science! —
Peut-être auriez-vous le désir d’y faire halte pendant quelques jours? »
Une
pareille proposition ne pouvait être qu’ironiquement faite par
l’ingénieur.
«
Mais, reprit-il, ce serait dangereux pour des étrangers, au milieu des Nègres,
des Berbères, des Foullanes et des Arabes qui l’occupent — surtout
si j’ajoute que notre arrivée en aéronef pourrait bien leur déplaire.
—
Monsieur, répondit Phil Evans sur le même ton, pour avoir le plaisir de vous
quitter, nous risquerions volontiers d’être mal reçus de ces indigènes.
Prison pour prison, mieux vaut Tombouctou que l’Albatros!
—
Cela dépend des goûts, répliqua l’ingénieur. En tout cas, je ne tenterai
pas l’aventure, car je réponds de la sécurité des hôtes qui me font
l’honneur de voyager avec moi...
—
Ainsi donc, ingénieur Robur, dit Uncle Prudent, dont l’indignation
éclatait, vous ne vous contentez pas d’être notre geôlier? A
l’attentat vous joignez l’insulte?
—
Oh! l’ironie tout au plus!
—
N’y a-t-il donc pas d’armes à bord?
—
Si, tout un arsenal!
—
Deux revolvers suffiraient si j’en tenais un, monsieur, et si vous teniez
l’autre!
—
Un duel! s’écria Robur, un duel, qui pourrait amener la mort de l’un
de nous!
—
Qui l’amènerait certainement!
—
Eh bien, non, président du Weldon-Institute! Je préfère de beaucoup vous garder
vivant!
—
Pour être plus sûr de vivre vous-même! Cela est sage!
—
Sage ou non, c’est ce qui me convient. Libre à vous de penser autrement
et de vous plaindre à qui de droit, si vous le pouvez.
—
C’est fait, ingénieur Robur!
—
Vraiment?
—
Etait-il donc si difficile, lorsque nous traversions les parties habitées de
l’Europe, de laisser tomber un document...
—
Vous auriez fait cela? dit Robur, emporté par un irrésistible mouvement de
colère.
—
Et si nous l’avions fait?
—
Si vous l’aviez fait... vous mériteriez...
—
Quoi donc, monsieur l’ingénieur?
—
D’aller rejoindre votre document par-dessus le bord!
—
Jetez-nous donc! s’écria Uncle Prudent. Nous l’avons fait! »
Robur
s’avança sur les deux collègues. A un geste de lui, Tom Turner et
quelques-uns de ses camarades étaient accourus. Oui! l’ingénieur eut une
furieuse envie de mettre sa menace à exécution, et, sans doute, de peur
d’y succomber, il rentra précipitamment dans sa cabine.
«
Bien! dit Phil Evans.
—
Et ce qu’il n’a pas osé faire, répondit Uncle Prudent, je
l’oserai, moi! Oui! je le ferai! »
En
ce moment, la population de Tombouctou s’amassait au milieu des places, à
travers les rues, sur les terrasses des maisons bâties en amphithéâtre. Dans
les riches quartiers de Sankore et de Sarahama, comme dans les misérables
huttes coniques du Raguidi, les prêtres lançaient du haut des minarets leurs
plus violentes malédictions contre le monstre aérien. C’était plus
inoffensif que des balles de fusils.
Il
n’était pas jusqu’au port de Kabara, situé dans le coude du Niger,
où le personnel des flottilles ne fût en mouvement. Certes, si l’Albatros
eût pris terre, il aurait été mis en pièces.
Pendant
quelques kilomètres, des bandes criardes de cigognes, de francolins et
d’ibis l’escortèrent en luttant de vitesse avec lui; mais son vol
rapide les eut bientôt distancés.
Le
soir venu, l’air fut troublé par le mugissement de nombreux troupeaux
d’éléphants et de buffles, qui parcouraient ce territoire, dont la
fécondité est vraiment merveilleuse.
Durant
vingt-quatre heures, toute la région, renfermée entre le méridien zéro et le
deuxième degré dans le crochet du Niger, se déroula sous l’Albatros.
En
vérité, si quelque géographe avait eu à sa disposition un semblable appareil,
avec quelle facilité il aurait pu faire le levé topographique de ce pays,
obtenir des cotes d’altitude, fixer le cours des fleuves et de leurs
affluents, déterminer la position des villes et des villages! Alors, plus de
ces grands vides sur les cartes de l’Afrique centrale, plus de blancs à
teintes pâles, à lignes de pointillé, plus de ces désignations vagues, qui font
le désespoir des cartographes!
Le
ii, dans la matinée, l’Albatros dépassa les montagnes de la
Guinée septentrionale, resserrée entre le Soudan et le golfe qui porte son nom.
A l’horizon se profilaient confusément les monts Kong du royaume de
Dahomey.
Depuis
le départ de Tombouctou, Uncle Prudent et Phil Evans avaient pu constater que
la direction avait toujours été du nord au sud. De là, cette conclusion que, si
elle ne se modifiait pas, ils rencontreraient, six degrés au-delà, la ligne
équinoxiale. L’Albatros allait-il donc encore abandonner les
continents et se lancer, non plus sur une mer de Behring, une mer Caspienne,
une mer du Nord ou une Méditerranée, mais au-dessus de l’océan
Atlantique?
Cette
perspective n’était pas pour apaiser les deux collègues, dont les chances
de fuite deviendraient nulles alors.
Cependant
l’Albatros faisait petite route, comme s’il hésitait au
moment de quitter la terre africaine. Est-ce que l’ingénieur songeait à
revenir en arrière? Non! Mais son attention était particulièrement attirée sur
ce pays qu’il traversait alors.
On
sait — et il le savait aussi —ce qu’est le royaume du
Dahomey, l’un des plus puissants du littoral ouest de l’Afrique.
Assez fort pour avoir pu lutter avec son voisin, le royaume des Aschantis, ses
limites sont restreintes cependant, puisqu’il ne compte que cent vingt
lieues du sud au nord et soixante de l’est à l’ouest; mais sa
population comprend de sept à huit cent mille habitants, depuis qu’il
s’est adjoint les territoires indépendants d’Ardrah et de Wydah.
S’il
n’est pas grand, ce royaume de Dahomey, il a souvent fait parler de lui. Il
est célèbre par les cruautés effroyables qui marquent ses fêtes annuelles, par
ses sacrifices humains, épouvantables hécatombes, destinées à honorer le
souverain qui s’en va et le souverain qui le remplace. Il est même de
bonne politesse, lorsque le roi de Dahomey reçoit la visite de quelque haut
personnage ou d’un ambassadeur étranger, qu’il lui fasse la
surprise d’une douzaine de têtes coupées en son honneur, — et
coupées par le ministre de la Justice, le « minghan », qui s’acquitte à
merveille de ces fonctions de bourreau.
Or,
à l’époque où l’Albatros passait la frontière du Dahomey,
le souverain Bâhadou venait de mourir, et toute la population allait procéder à
l’intronisation de son successeur. De là, un grand mouvement dans tout le
pays, mouvement qui n’avait pas échappé à Robur.
En
effet, de longues files de Dahomiens des campagnes se dirigeaient alors vers
Abomey, la capitale du royaume. Routes bien entretenues, qui rayonnent entre de
vastes plaines couvertes d’herbes géantes, immenses champs de manioc,
forêts magnifiques de palmiers, de cocotiers, de mimosas, d’orangers, de
manguiers, tel était le pays, dont les parfums montaient jusqu’à l’Albatros,
tandis que, par milliers, perruches et cardinaux s’envolaient de toute
cette verdure.
L’ingénieur,
penché au-dessus de la rambarde, absorbé dans ses réflexions,
n’échangeait que peu de mots avec Tom Turner.
Il
ne semblait pas, d’ailleurs, que l’Albatros eût le
privilège d’attirer l’attention de ces masses mouvantes, le plus
souvent invisibles sous le dôme impénétrable des arbres. Cela venait, sans
doute, de ce qu’il se tenait à une assez grande altitude au milieu de
légers nuages.
Vers
onze heures du matin, la capitale apparut dans sa ceinture de murailles,
défendue par un fossé mesurant douze milles de tour, rues larges et
régulièrement tracées sur un sol plat, grande place dont le côté nord est
occupé par le palais du roi. Ce vaste ensemble de constructions est dominé par
une terrasse, non loin de la case des sacrifices. Pendant les jours de fête,
c’est du haut de cette terrasse qu’on jette au peuple des
prisonniers attachés dans des corbeilles d’osier, et on
s’imaginerait malaisément avec quelle furie ces malheureux sont mis en
pièces.
Dans
une partie des cours qui divisent le palais du souverain, sont logées quatre
mille guerrières, un des contingents de l’armée royale, -non le moins
courageux.
S’il
est contestable qu’il y ait des Amazones sur le fleuve de ce nom, ce
n’est plus douteux au Dahomey. Les unes portent la chemise bleue,
l’écharpe bleue ou rouge, le caleçon blanc rayé de bleu, la calotte
blanche, la cartouchière attachée à la ceinture; les autres, chasseresses
d’éléphants, sont armées de la lourde carabine, du poignard à lame
courte, et de deux cornes d’antilope fixées à leur tête par un cercle de
fer; celles-ci, les artilleuses, ont la tunique mi-partie bleue et rouge, et
pour arme le tromblon, avec de vieux canons de fonte; celles-là, enfin,
bataillon de jeunes filles, à tuniques bleues, à culottes blanches, sont de
véritables vestales, pures comme Diane, et, comme elle, armées d’arcs et
de flèches.
Qu’on
ajoute à ces Amazones cinq à six mille hommes en caleçons, en chemises de
cotonnade, avec une étoffe nouée à la taille, et on aura passé en revue
l’armée dahomienne.
Abomey
était, ce jour-là, absolument déserte. Le souverain, le personnel royal,
l’armée masculine et féminine, la population, avaient quitté la capitale
pour envahir, à quelques milles de là, une vaste plaine entourée de bois
magnifiques.
C’est
sur cette plaine que devait s’accomplir la reconnaissance du nouveau roi.
C’est là que des milliers de prisonniers, faits dans les dernières
razzias, allaient être immolés en son honneur.
Il
était deux heures environ, lorsque l’Albatros, arrivé au-dessus
de la plaine commença à descendre au milieu de quelques vapeurs qui le
dérobaient encore aux yeux des Dahomiens.
Ils
étaient là soixante mille, au moins, venus de tous les points du royaume, de
Widah, de Kerapay, d’Ardrah, de Tombory, des villages les plus éloignés.
Le
nouveau roi — un vigoureux gaillard, nommé Bou-Nadi —, âgé de
vingt-cinq ans, occupait un tertre ombragé d’un groupe d’arbres à
large ramure. Devant lui se pressait sa nouvelle cour, son armée mâle, ses
amazones, tout son peuple.
Au
pied du tertre, une cinquantaine de musiciens jouaient de leurs instruments
barbares, défenses d’éléphants qui rendent un son rauque, tambours tendus
d’une peau de biche, calebasses, guitares, clochettes frappées
d’une languette de fer, flûtes de bambou dont l’aigre sifflet
dominait tout l’ensemble. Puis, à chaque instant, décharges de fusils et
de tromblons, décharges des canons dont les affûts tressautaient au risque
d’écraser les artilleuses, enfin brouhaha général et clameurs si intenses
qu’elles auraient dominé les éclats de la foudre.
Dans
un coin de la plaine, sous la garde des soldats, étaient entassés les captifs
chargés d’accompagner dans l’autre monde le roi défunt, auquel la
mort ne doit rien faire perdre des privilèges de la souveraineté. Aux obsèques
de Ghozo, père de Bâhadou, son fils lui en avait envoyé trois mille. Bou-Nadi
rie pouvait faire moins pour son prédécesseur. Ne faut-il pas de nombreux
messagers pour rassembler non seulement les Esprits, mais tous les hôtes du
ciel, conviés à faire cortège au monarque divinisé?
Pendant
une heure, il n’y eut que discours, harangues, palabres, coupés de danses
exécutées, non seulement par les bayadères attitrées, mais aussi par les
amazones qui y déployèrent une grâce toute belliqueuse.
Mais
le moment de l’hécatombe approchait. Robur, qui connaissait les
sanglantes coutumes du Dahomey, ne perdait pas de vue les captifs, hommes,
femmes, enfants, réservés à cette boucherie.
Le
minghan se tenait au pied du tertre. Il brandissait son sabre d’exécuteur
à lame courbe, surmonté d’un oiseau de métal, dont le poids rend la volte
plus assurée.
Cette
fois, il n’était pas seul. Il n’aurait pu suffire à la besogne.
Auprès de lui étaient groupés une centaine de bourreaux, habiles à trancher les
têtes d’un seul coup. Cependant l’Albatros se rapprochait
peu à peu, obliquement, en modérant ses hélices suspensives et propulsives.
Bientôt il sortit de la couche des nuages qui le cachaient à moins de cent
mètres de terre, et, pour la première fois, il apparut.
Contrairement
à ce qui se passait d’habitude, ces féroces indigènes ne virent en lui
qu’un être céleste descendu tout exprès pour rendre hommage au roi
Bâhadou.
Alors
enthousiasme indescriptible, appels interminables, supplications bruyantes,
prières générales, adressées à ce surnaturel hippogriffe qui venait sans doute
prendre le corps du roi défunt afin de le transporter dans les hauteurs du ciel
dahomien.
En
ce moment, la première tête vola sous le sabre du mînghan. Puis, d’autres
prisonniers furent amenés par centaines devant leurs horribles bourreaux.
Soudain,
un coup de fusil partit de l’Albatros. Le ministre de la Justice
tomba, la face contre terre.
«
Bien visé, Tom! dit Robur.
—
Bah!... Dans le tas! » répondit le contremaître.
Ses
camarades, armés comme lui, étaient prêts à tirer au premier signal de
l’ingénieur.
Mais
un revirement s’était fait dans la foule. Elle avait compris. Ce monstre
ailé, ce n’était point un Esprit favorable, c’était un Esprit
hostile à ce bon peuple du Dahomey. Aussi, après la chute du minghan, des cris
de représailles s’élevèrent-ils de toutes parts. Presque aussitôt, une
fusillade éclata au-dessus de la plaine.
Ces
menaces n’empêchèrent pas l’Albatros de descendre
audacieusement à moins de cent cinquante pieds du sol. Uncle Prudent et Phil
Evans, quels que fussent leurs sentiments envers Robur, ne pouvaient que
s’associer à une pareille œuvre d’humanité.
«
Oui! délivrons les prisonniers! s’écrièrent-ils.
—
C’est mon intention! » répondit l’ingénieur. Et les fusils à
répétition de l’Albatros, entre les mains des deux collègues
comme entre les mains de l’équipage, commencèrent un feu de mousqueterie,
dont pas une balle n’était perdue au milieu de cette masse humaine. Et
même la petite pièce d’artillerie du bord, braquée sous son angle le plus
fermé, envoya à propos quelques boîtes à mitraille qui firent merveille.
Aussitôt
les prisonniers, sans rien comprendre à ce secours venu d’en haut,
rompirent leurs liens, pendant que les soldats ripostaient aux feux de
l’aéronef. L’hélice antérieure fut traversée d’une balle, tandis
que quelques autres, projectiles l’atteignaient en pleine coque.
Frycollin, caché au fond de sa cabine, faillit même être touché à travers la
paroi du roufle.
«
Ah! ils veulent en goûter! » s’écria Tom Turner.
Et,
s’affalant dans la soute aux munitions, il revint avec une douzaine de
cartouches de dynamite qu’il distribua à ses camarades. A un signe de
Robur, ces cartouches furent lancées au-dessus du tertre, et, en heurtant le
sol, elles éclatèrent comme de petits obus.
Quelle
déroute du roi, de la cour, de l’armée, du peuple, en proie à une
épouvante que ne justifiait que trop une pareille intervention! Tous avaient
cherché refuge sous les arbres, pendant que les prisonniers s’enfuyaient,
sans que personne songeât à les poursuivre.
Ainsi
furent troublées les fêtes en l’honneur du nouveau roi de Dahomey. Ainsi
Uncle Prudent et Phil Evans durent reconnaître de quelle puissance disposait un
tel appareil, et quels services il pouvait rendre à l’humanité.
Ensuite,
l’Albatros remonta tranquillement dans la zone moyenne; il passa
au-dessus de Wydah, et il eut bientôt perdu de vue cette côte sauvage que les
vents de sud-ouest entourent d’un inabordable ressac.
Il
planait sur l’Atlantique.
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