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On
était, le lendemain, au 24 juillet. Or, le 24 juillet de l’hémisphère
austral, c’est le 24 janvier de l’hémisphère boréal. De plus, le
cinquante-sixième degré de latitude venait d’être laissé en arrière, et
ce degré correspond au parallèle qui, dans le nord de l’Europe, traverse
l’Ecosse à la hauteur d’Edimbourg.
Aussi
le thermomètre se tenait-il constamment dans une moyenne inférieure à zéro. Il
avait donc fallu demander un peu de chaleur artificielle aux appareils destinés
à chauffer les roufles de l’aéronef.
Il
va sans dire également que, si la durée des jours tendait à s’accroître
depuis le solstice du 21 juin de l’hiver austral, cette durée diminuait
dans une proportion bien plus considérable, par ce fait que l’Albatros
descendait vers les régions polaires.
En
conséquence, peu de clarté, au-dessus de cette partie du Pacifique méridional
qui confine au cercle antarctique. Donc, peu de vue, et, avec la nuit, un froid
parfois très vif. Pour y résister, il fallait se vêtir à la mode des Esquimaux
ou des Fuégiens. Aussi, comme ces accoutrements ne manquaient point à bord, les
deux collègues, bien empaquetés, purent-ils rester sur la plate-forme, ne
songeant qu’à leur projet, ne cherchant que l’occasion de
l’exécuter. Du reste, ils voyaient peu Robur, et, depuis les menaces
échangées de part et d’autre dans le pays de Tombouctou, l’ingénieur
et eux ne se parlaient plus.
Quant
à Frycollin, il ne sortait guère de la cuisine où François Tapage lui accordait
une très généreuse hospitalité, — à la condition qu’il fit
l’office d’aide-coq. Cela n’allant pas sans quelques
avantages, le Nègre avait très volontiers accepté, avec la permission de son
maître. D’ailleurs, ainsi enfermé, il ne voyait rien de ce qui se passait
au-dehors et pouvait se croire à l’abri du danger. Ne tenait-il pas de
l’autruche, non seulement au physique par son prodigieux estomac, mais au
moral par sa rare sottise?
Maintenant,
vers quel point du globe allait se diriger l’Albatros? Etait-il
admissible qu’en plein hiver il osât s’aventurer au-dessus des mers
australes ou des continents du pôle? Dans cette glaciale atmosphère, en
admettant que les agents chimiques des piles pussent résister à une pareille
congélation, n’était-ce pas la mort pour tout son personnel,
l’horrible mort par le froid? Que Robur tentât de franchir le pôle
pendant la saison chaude, passe encore! Mais au milieu de cette nuit permanente
de l’hiver antarctique, c’eût été l’acte d’un fou!
Ainsi
raisonnaient le président et le secrétaire du Weldon-Institute, maintenant
entraînés à l’extrémité de ce continent du Nouveau Monde, qui est
toujours l’Amérique, mais non celle des Etats-Unis!
Oui!
qu’allait faire cet intraitable Robur? Et n’était-ce pas le moment
de terminer le voyage en détruisant l’appareil voyageur?
Ce
qui est certain, c’est que, pendant cette journée du 24 juillet,
l’ingénieur eut de fréquents entretiens avec son contremaître. A
plusieurs reprises, Tom Turner et lui consultèrent le baromètre, — non
plus, cette fois, pour évaluer la hauteur atteinte, mais pour relever les
indications relatives au temps. Sans doute, quelques symptômes se produisaient
dont il convenait de tenir compte.
Uncle
Prudent crut aussi remarquer que Robur cherchait à inventorier ce qui lui
restait d’approvisionnements en tous genres, aussi bien pour
l’entretien des machines propulsives et suspensives de l’aéronef
que pour celui des machines humaines, dont le fonctionnement ne devait pas être
moins assuré à bord.
Tout
cela semblait annoncer des projets de retour.
«
De retour!... disait Phil Evans. En quel endroit?
—
Là où ce Robur peut se ravitailler, répondait Uncle Prudent.
—
Ce doit être quelque île perdue de l’océan Pacifique, avec une colonie de
scélérats, dignes de leur chef.
—
C’est mon avis, Phil Evans. Je crois, en effet, qu’il songe à
laisser porter dans l’ouest, et, avec la vitesse dont il dispose, il aura
rapidement atteint son but.
—
Mais nous ne pourrons plus mettre nos projets à exécution.., s’il y
arrive...
Il
n’y arrivera pas, Phil Evans! »
Evidemment,
les deux collègues avaient en partie deviné les plans de l’ingénieur.
Pendant cette journée, il ne fut plus douteux que l’Albatros,
après s’être avancé vers les limites de la mer Antarctique, allait
définitivement rétrograder. Lorsque les glaces auraient envahi ces parages
jusqu’au cap Horn, toutes les basses régions du Pacifique seraient
couvertes d’icefields et d’icebergs. La banquise formerait alors
une barrière impénétrable aux plus solides navires comme aux plus intrépides
jsavigateurs.
Certes,
en battant plus rapidement de l’aile, l’Albatros pouvait
franchir les montagnes de glace, accumulées sur l’Océan, puis les
montagnes de terre, dressées sur le continent du pôle — si c’est un
continent qui forme la calotte australe. Mais, affronter, au milieu de la nuit
polaire, une atmosphère qui peut se refroidir jusqu’à soixante degrés
au-dessous de zéro, l’eût-il donc osé? Non, sans doute!
Aussi,
après s’être avancé une centaine de kilomètres dans le sud, l’Albatros
obliqua-t-il vers l’ouest, de manière à prendre direction sur quelque île
inconnue des groupes du Pacifique.
Au-dessous
de lui s’étendait la plaine liquide, jetée entre la terre américaine et
la terre asiatique. En ce moment, les eaux avaient pris cette couleur
singulière qui leur fait donner le nom de mer de lait ». Dans la demi-ombre que
ne parvenaient plus à dissiper les rayons affaiblis du soleil, toute la surface
du Pacifique était d’un blanc laiteux. On eût dit d’un vaste champ
de neige dont les ondulations n’étaient pas sensibles, vues de cette
hauteur. Cette portion de mer eût été solidifiée par le froid, convertie en un
immense icefield, que son aspect n’eût pas été différent.
On
le sait maintenant, ce sont des myriades de particulés lumineuses, de
corpuscules phosphorescents, qui produisent ce phénomène. Ce qui pouvait
surprendre, c’était de rencontrer cet amas opalescent ailleurs que dans
les eaux de l’océan Indien.
Soudain,
le baromètre, après s’être tenu assez haut pendant les premières heures
de la journée, tomba brusquement. Il y avait évidemment des symptômes dont un
navire aurait dû se préoccuper, mais que pouvait dédaigner l’aéronef.
Toutefois, on devait le supposer, quelque formidable tempête avait récemment
troublé les eaux du Pacifique.
Il
était une heure après midi, lorsque Tom Turner, s’approchant de
l’ingénieur, lui dit
«Master
Robur, regardez donc ce point noir àl’horizon!... Là... tout à fait dans
le nord de nous!... Ce ne peut être un rocher?
—
Non, Tom, il n’y a pas de terres de ce côté.
—
Alors ce doit être un navire ou tout au moins une embarcation.
Uncle
Prudent et Phil Evans, qui s’étaient portés àl’avant, regardaient
le point indiqué par Tom Turner.
Robur
demanda sa lunette marine et se mit à observer attentivement l’objet
signalé.
C’est
une embarcation, dit-il, et j’affirmerais qu’il y a des hommes à
bord.
—
Des naufragés? s’écria Tom.
—
Oui! des naufragés, qui auront été forcés d’abandonner leur navire,
reprit Robur, des malheureux, ne sachant plus où est la terre, peut-être
mourant de faim et de soif! Eh bien! il ne sera pas dit que l’Albatros
n’aura pas essayé de venir à leur secours!
Un
ordre fut envoyé au mécanicien et à ses deux aides. L’aéronef commença à
s’abaisser lentement. A cent mètres il s’arrêta, et ses propulseurs
le poussèrent rapidement vers le nord.
C’était
bien une embarcation. Sa voile battait sur le mât. Faute de vent, elle ne
pouvait plus se diriger.
A
bord, sans doute, personne n’avait la force de manier un aviron.
Au
fond étaient cinq hommes, endormis ou immobilisés par la fatigue, à moins
qu’ils ne fussent morts.
L’Albatros,
arrivé au-dessus d’eux, descendit lentement. A l’arrière de cette
embarcation, on put lire alors le nom du navire auquel elle appartenait,
c’était la Jeannette, de Nantes, un navire français que son
équipage avait dû abandonner.
«
Aoh! » cria Tom Turner.
Et
on devait l’entendre, car l’embarcation n’était pas à
quatre-vingts pieds au-dessous de lui.
Pas
de réponse.
«
Un coup de fusil! » dit Rohur.
L’ordre
fut exécuté, et la détonation se propagea longuement à la surface des eaux.
On
vit alors un des naufragés se relever péniblement, les yeux hagards, une vraie
face de squelette.
En
apercevant l’Albatros, il eut tout d’abord le geste
d’un homme épouvanté. —
«
Ne craignez rien! cria Robur en français. Nous venons vous secourir!... Qui
êtes-vous?
—
Des matelots de la Jeannette, un trois-mâts-barque dont j’étais
le second, répondit cet homme. Il y a quinze jours... nous l’avons quitté...
au moment où il allait sombrer!... Nous n’avons plus ni eau ni vivres!...
»
Les
quatre autres naufragés s’étaient peu à peu redressés. Hâves, épuisés,
dans un effrayant état de maigreur, ils levaient les mains vers
l’aéronef.
«
Attention! » cria Robur.
Une
corde se déroula de la plate-forme, et un seau, contenant de l’eau douce,
fut affalé jusqu’à l’embarcation.
Les
malheureux se jetèrent dessus et burent à même avec une avidité qui faisait mal
à voir.
«
Du pain!... du pain!... » crièrent-ils.
Aussitôt,
un panier contenant quelques vivres, des conserves, un flacon de brandy,
plusieurs pintes de café, descendit jusqu’à eux. Le second eut bien de la
peine à les modérer dans l’assouvissement de leur faim.
Puis
:
«
Où sommes-nous?
—
A cinquante milles de la côte du Chili et de l’archipel des Chonas,
répondit Robur.
—
Merci, mais le vent nous manque, et...
—
Nous allons vous donner la remorque!
—
Qui êtes-vous ?...
—
Des gens qui sont heureux d’avoir pu vous venir en aide », répondit
simplement Robur.
Le
second comprit qu’il y avait un incognito à respecter. Quant à cette
machine volante, était-il donc possible qu’elle eût assez de force pour
les remorquer?
Oui!
et l’embarcation, attachée à un câble d’une centaine de pieds, fut
entraînée vers l’est par le puissant appareil.
A
dix heures du soir, la terre était en vue, ou plutôt on voyait briller les feux
qui en indiquaient la situation. Il était venu à temps, ce secours du ciel,
pour les naufragés de la Jeannette, et ils avaient bien le droit de
croire que leur sauvetage tenait du miracle!
Puis,
quand il les eut conduits à l’entrée des passes des îles Chonas, Robur
leur cria de larguer la remorque
—
ce qu’ils firent en bénissant leurs sauveteurs, — et l’Albatros
reprit aussitôt le large.
Décidément
il avait du bon, cet aéronef, qui pouvait ainsi secourir des marins perdus en
mer! Quel ballon, si perfectionné qu’il fût, aurait été apte à rendre un
pareil service! Et, entre eux, Uncle Prudent et Phil Evans durent en convenir,
bien qu’ils fussent dans une disposition d’esprit à nier même
l’évidence.
Mer
mauvaise toujours. Symptômes alarmants. Le baromètre tomba encore de quelques
millimètres.
Il
y avait des poussées terribles de la brise qui sifflait violemment dans les
engins hélicoptériques de l’Albatros, et refusait ensuite
momentanément. En ces circonstances, un navire à voiles aurait eu déjà deux ris
dans ses huniers et un ris dans sa misaine. Tout indiquait que le vent allait
sauter dans le nord-ouest. Le tube du stormglass commençait à se troubler d’une
inquiétante façon.
A
une heure du matin, le vent s’établit avec une extrême violence.
Cependant, bien qu’il l’eût alors debout, l’aéronef, mû par
ses propulseurs, put gagner encore contre lui et remonter à raison de quatre à
cinq lieues par heure. Mais il n’aurait pas fallu lui demander davantage.
Très
évidemment il se préparait un coup de cyclone, — ce qui est rare sous ces
latitudes. Qu’on le nomme hurracan sur l’Atlantique, typhon dans
les mers de Chine, simoun au Sahara, tornade sur la côte occidentale, c’est
toujours une tempête tournante — et redoutable. Oui! redoutable pour tout
bâtiment, saisi par ce mouvement giratoire qui s’accroît de la
circonférence au centre et ne laisse qu’un seul endroit calme, le milieu
de ce maelstrom des airs.
Robur
le savait. Il savait aussi qu’il était prudent de fuir un cyclone, en
sortant de sa zone d’attraction par une ascension vers les couches
supérieures. Jusqu’alors il y àvait toujours réussi. Mais il
n’avait pas une heure à perdre, pas une minute peut-être!
En
effet la violence du vent s’accroissait sensiblement. Les lames,
découronnées à leurs crêtes, faisaient courir une poussière blanche à la
surface de la mer. Il était manifeste, aussi, que le cyclone, en se déplaçant,
allait tomber vers les régions du pôle avec une vitesse effroyable.
«En
haut! dit Robur.
—
En haut!» répondit Tom Turner.
Une
extrême puissance ascensionnelle fut communiquée à l’aéronef, et il
s’éleva obliquement, comme s’il eût suivi un plan qui se fût
incliné dans le sud-ouest.
En
ce moment, le baromètre baissa encore, —une chute rapide de la colonne de
mercure de huit, puis de douze millimètres. Soudain l’Albatros
s’arrêta dans son mouvement ascensionnel.
A
quelle cause était dû cet arrêt? Evidemment à une pesée de l’air, à un
formidable courant, qui, se propageant de haut en bas, diminuait la résistance
du point d’appui.
Lorsqu’un
steamer remonte un fleuve, son hélice produit un travail d’autant moins
utile que le courant tend à fuir sous ses branches. Le recul est alors
considérable, et il peut même devenir, égal à la dérive. Ainsi de l’Albatros,
en ce moment.
Cependant
Robur n’abandonna pas la partie. Ses soixante-quatorze hélices, agissant
dans une simultanéité parfaite, furent portées à leur maximum de rotation.
Mais, irrésistiblement attiré par le cyclone, l’appareil ne pouvait lui
échapper. Durant de courtes accalmies, il reprenait son mouvement ascensionnel.
Puis la lourde pesée l’emportait bientôt, et il retombait comme un
bâtiment qui sombre. Et n’était-ce pas sombrer dans cette mer-aérienne,
au milieu d’une nuit dont les fanaux de l’aéronef ne rompaient la
profondeur que sur un rayon restreint?
Evidemment,
si la violence du cyclone s’accroissait encore, l’Albatros
ne serait plus qu’un fétu de paille indirigeable, emporté dans un de ces
tourbillons qui déracinent les arbres, enlèvent les toitures, renversent des
pans de murailles.
Robur
et Tom ne pouvaient se parler que par signes. Uncle Prudent et Phil Evans,
accrochés à la rambarde, se demandaient si le météore n’allait pas faire
leur jeu en détruisant l’aéronef, et avec lui l’inventeur, et avec
l’inventeur, tout le secret de son invention!
Mais,
puisque l’Albatros ne parvenait pas à se dégager verticalement
de ce cyclone, ne semblait-il pas qu’il n’avait eu qu’une
chose à faire gaguer le centre, relativement calme, où il serait plus maître de
ses manœuvres? Oui! mais, pour l’atteindre, il aurait fallu
rompre ces courants circulaires qui l’entraînaient à leur périphérie.
Possédait-il assez de puissance mécanique pour s’en arracher?
Soudain
la partie supérieure du nuage creva. Les vapeurs se condensèrent en torrents de
pluie.
Il
était deux heures du matin. Le baromètre, oscillant avec des écarts de douze
millimètres, était alors tombé à 709 — ce qui, en réalité, devait être
diminué de la baisse due à la hauteur atteinte par l’aéronef au-dessus du
niveau de la mer.
Phénomène
assez rare, ce cyclone s’était formé hors des zones qu’il parcourt
le plus habituellement, c’est-à-dire entre le trentième parallèle nord et
le vingt-sixième parallèle sud. Peut-être cela explique-t-il comment cette
tempête tournante se changea subitement en une tempête rectiligne. Mais quel
ouragan! Le coup de vent du Connecticut du 22 mars 1882 eût pu lui être
comparé, lui dont la vitesse fut de cent seize mètres à la seconde, soit plus
de cent lieues à l’heure.
Il
s’agissait donc de fuir vent arrière, comme un navire devant la tempête,
ou plutôt de se laisser emporter par le courant, que l’Albatros
ne pouvait remonter et dont il ne pouvait sortir. Mais, à suivre cette imperturbable
trajectoire, il fuyait vers le sud, il se jetait au-dessus de ces régions
polaires dont Robur avait voulu éviter les approches, il n’était plus
maître de sa direction, il irait où le porterait l’ouragan!
Tom
Turner s’était mis au gouvernail. Il fallait toute son adresse pour ne
pas embarder sur un bord ou sur l’autre.
Aux
premières heures du matin. — si on peut appeler ainsi cette vague teinte
qui nuança l’horizon —, l’Albatros avait franchi
quinze degrés depuis le cap Horn, soit plus de quatre cents lieues, et il
dépassait la limite du cercle polaire.
Là,
dans ce mois de juillet, la nuit dure encore dix-neuf heures et demie. Le
disque du soleil, sans chaleur, sans lumière, n’apparaît sur
l’horizon que pour disparaître presque aussitôt. Au pôle, cette nuit se
prolonge pendant soixante-dix-neuf jours. Tout indiquait que. l’Albatros
allait s’y plonger comme dans un abîme.
Ce
jour-là, une observation, si elle eût été possible, aurait donné 66° 40’
de latitude australe. L’aéronef n’était donc plus qu’à
quatorze cents milles du pôle antarctique.
Irrésistiblement
emporté vers cet inaccessible point du globe, sa vitesse « mangeait », pour
ainsi dire, sa pesanteur, bien que celle-ci fût un peu plus forte alors, par
suite de l’aplatissement de la terre au pôle. Ses hélices suspensives, il
semblait qu’il eût pu s’en passer. Et, bientôt, la violence de
l’ouragan devint telle que Robur crut devoir réduire les propulseurs au
minimum de tours, afin d’éviter quelques graves avaries, et de manière à
pouvoir gouverner, tout en conservant le moins possible de vitesse propre.
Au
milieu de ces dangers, l’ingénieur commandait avec sang-froid., et le
personnel obéissait comme si l’âme de son chef eût été en lui.
Uncle
Prudent et Phil Evans n’avaient pas un instant quitté la plate-forme. On
y pouvait rester sans inconvénient, d’ailleurs. L’air ne faisait
pas résistance ou faiblement. L’aéronef était là comme un aérostat qui
marche avec la masse fluide dans laquelle il est plongé.
Le
domaine du pôle austral comprend, dit-on, quatre millions cinq cent mille
mètres carrés en superficie. Est-ce un continent? est-ce un archipel? est-ce
une mer paléocrystique, dont les glaces ne fondent même pas pendant la longue
période de l’été? On l’ignore. Mais ce qui est connu, c’est
que ce pôle austral est plus froid que le pôle boréal, — phénomène dû à
la position de la terre sur son orbite durant l’hiver des régions
antarctiques.
Pendant
cette journée, rien n’indiqua que la tempête allait s’amoindrir.
C’était par le soixante-quinzième méridien, à l’ouest, que l’Albatros
allait aborder la région circumpolaire. Par quel méridien en sortirait-il,
— s’il en sortait?
En
tout cas, à mesure qu’il descendait plus au sud, la durée du jour
diminuait. Avant peu, il serait plongé dans cette nuit permanente qui ne
s’illumine qu’à la clarté de la lune ou aux pâles lueurs des
aurores australes. Mais la lune était nouvelle alors, et les compagnons de
Robur risquaient de ne rien voir de ces régions dont le secret échappe encore à
la curiosité humaine.
Très
probablement, l’Albatros passa au-dessus de quelques points déjà
reconnus, un peu en avant du cercle polaire, dans l’ouest de la terre de
Graham, découverte par Biscoe en 1832, et de la terre Louis-Philippe,
découverte en 1838 par Durnont d’Urville, dernières limites atteintes sur
ce continent inconnu.
Cependant,
à bord, on ne souffrait pas trop de la température, beaucoup moins basse alors
qu’on ne devait le craindre. Il semblait que cet ouragan fût une sorte de
gulf-stream aérien qui emportait une certaine chaleur avec lui.
Combien
il y eut lieu de regretter que toute cette région fût plongée dans une
obscurité profonde! Il faut remarquer, toutefois, que, même si la lune eût
éclairé l’espace, la part des observations aurait été très réduite. A
cette époque de l’année, un immense rideau de neige, une carapace glacée,
recouvre toute la surface polaire. On n’aperçoit même pas ce blink des
glaces, teinte blanchâtre dont la réverbération manque aux horizons obscurs.
Dans ces conditions, comment distinguer la forme des terres, l’étendue
des mers, la disposition des îles? Le réseau hydrographique du pays, comment le
reconnaître? Sa configuration orographique elle-même, comment la relever,
puisque les collines ou les montagnes s’y confondent avec les icebergs,
avec les banquises?
Un
peu avant minuit, une aurore australe illumina ces ténèbres. Avec ses franges
argentées, ses lamelles qui rayonnaient à travers l’espace, ce météore
présentait la forme d’un immense éventail, ouvert sur une moitié du ciel.
Ses extrêmes effluences électriques venaient se perdre dans la Croix du Sud,
dont les quatre étoiles brillaient au zénith. Le phénomène fut d’une
magnificence incomparable, et sa clarté suffit à montrer l’aspect de
cette région confondue dans une immense blancheur.
Il
va sans dire que, sur ces contrées si rapprochées du pôle magnétique austral,
l’aiguille de la boussole, incessamment affolée, ne pouvait plus donner
aucune indication précise relativement à la direction suivie. Mais son
inclinaison fut telle, à un certain moment, que Robur put tenir pour certain
qu’il passait au-dessus de ce pôle magnétique, situé à peu près sur le
soixante-dix-huitième parallèle.
Et
plus tard, vers une heure du matin, en calculant l’angle que cette
aiguille faisait avec la verticale, il s’écria:
«
Le pôle austral est sous nos pieds! »
Une
calotte blanche apparut, mais sans rien laisser voir de ce qui se cachait sous
ses glaces.
L’aurore
australe s’éteignit peu après, et ce point idéal, où viennent se croiser
tous les méridiens du globe, est encore à connaître.
Certes,
si Uncle Prudent et Phil Evans voulaient ensevelir dans la plus mystérieuse des
solitudes l’aéronef et ceux qu’il emportait à travers
l’espace, l’occasion était propice. S’ils ne le firent pas,
sans doute, c’est que l’engin dont ils avaient besoin leur manquait
encore.
Cependant
l’ouragan continuait à se déchaîner avec une vitesse telle que, si
l’Albatros eût rencontré quelque montagne sur sa route, il
s’y fût brisé comme un navire qui se met à la côte.
En
effet, non seulement il ne pouvait plus se diriger horizontalement, mais il
n’était même plus maître de son déplacement en hauteur.
Et
pourtant, quelques sommets se dressent sur les terres antarctiques. A chaque
instant un choc eût été possible et aurait amené la destruction de l’appareil.
Cette
catastrophe fut d’autant plus à craindre que le vent inclina vers
l’est, en dépassant le méridien zéro. Deux points lumineux se montrèrent
alors à une centaine de kilomètres en avant de l’Albatros.
C’étaient
les deux volcans qui font partie du vaste système des monts Ross,
l’Erebus et le Terror.
L’Albatros
allait-il donc se brûler à leurs flammes comme un papillon gigantesque?
Il
y eut là une heure palpitante. L’un des volcans, l’Erebus, semblait
se précipiter sur l’aéronef qui ne pouvait dévier du lit de
l’ouragan. Les panaches de flamme grandissaient à vue
d’œil. Un réseau de feu barrait la route. D’intenses
clartés emplissaient maintenant l’espace. Les figures, vivement éclairées
à bord, prenaient un aspect infernal. Tous, immobiles, sans un cri, sans un
geste, attendaient l’effroyable minute, pendant laquelle cette fournaise
les envelopperait de ses feux.
Mais
l’ouragan qui entraînait l’Albatros, le sauva de cette
épouvantable catastrophe. Les flammes de l’Erebus, couchées par la tempête,
lui livrèrent passage. Ce fut au milieu d’une grêle de substances
laviques, repoussées heureusement par l’action centrifuge des hélices
suspensives, qu’il franchit ce cratère en pleine éruption.
Une
heure après, l’horizon dérobait aux regards les deux torches colossales
qui éclairent les confins du monde pendant la longue nuit du pôle.
A
deux heures du matin, l’île Ballery fut dépassée à l’extrémité de
la côte de la Découverte, sans qu’on pût la reconnaître,
puisqu’elle était soudée aux terres arctiques par un ciment de glace.
Et
alors, à partir du cercle polaire que l’Albatros recoupa sur le
cent soixante-quinzième méridien, l’ouragan l’emporta au-dessus des
banquises, au-dessus des icebergs, contre lesquels il risqua cent fois
d’être brise. Il n’était plus dans la main de son timonier, mais
dans la main de Dieu... Dieu est un bon pilote.
L’aéronef
remontait alors le méridien de Paris, qui fait un angle de cent cinq degrés
avec celui qu’il avait suivi pour franchir le cercle du monde
antarctique.
Enfin,
au-delà du soixantième parallèle, l’ouragan indiqua une tendance à se
casser. Sa violence diminua très sensiblement. L’Albatros
commença à redevenir maître de lui-même. Puis ce qui fut un soulagement
véritable — il rentra dans les régions éclairées du globe, et le jour
reparut vers les huit heures du matin.
Robur
et les siens, après avoir échappé au cyclone du Cap Horn, étaient délivrés de
l’ouragan. Ils avaient été ramenés vers le Pacifique par-dessus toute la
région polaire, après avoir franchi sept mille kilomètres en dix-neuf heures
— soit plus d’une lieue à la minute —vitesse presque double
de celle que pouvait obtenir l’Albatros sous l’action de
ses propulseurs dans les circonstances ordinaires.
Mais
Robur ne savait plus où il se trouvait alors, par suite de cet affolement de
l’aiguille aimantée dans le voisinage du pôle magnétique. Il fallait
attendre que le soleil se montrât dans des conditions convenables pour faire
une observation. Malheureusement de gros nuages chargeaient le ciel, ce jour-là,
et le soleil ne parut pas.
Ce
fut un désappointement d’autant plus sensible que les deux hélices
propulsives avaient subi certaines avaries pendant la tourmente.
Robur,
très contrarié de cet accident, ne put marcher, pendant toute cette journée,
qu’à une vitesse relativement modérée. Lorsqu’il passa au-dessus
des antipodes de Paris, il ne le fit qu’à raison de six lieues à
l’heure. Il fallait d’ailleurs prendre garde d’aggraver les
avaries. Si ses deux propulseurs eussent été mis hors d’état de
fonctionner, la situation de l’aéronef au-dessus de ces vastes mers du
Pacifique aurait été très compromise. Aussi l’ingénieur se demandait-il
s’il ne devrait pas procéder aux réparations sur place, de manière à
assurer la continuation du voyage.
Le
lendemain, 27 juillet, vers sept heures du matin, une terre fut signalée dans
le nord. On reconnut bientôt que c’était une île. Mais laquelle de ces
milliers dont est semé le Pacifique? Cependant Robur résolut de s’y
arrêter, sans atterrir. Selon lui, la journée suffirait à réparer les avaries,
et il pourrait repartir le soir même.
Le
vent avait tout à fait calmi, — circonstance favorable pour la
manœuvre qu’il s’agissait d’exécuter. Au moins,
puisqu’il resterait stationnaire, l’Albatros ne serait pas
emporté on ne savait où.
Un
long câble de cent cinquante pieds, avec une ancre au bout, fut envoyé
par-dessus le bord. Lorsque l’aéronef arriva à la lisière de l’île,
l’ancre racla les premiers écueils, puis s’engagea solidement entre
deux roches. Le câble se tendit alors sous l’effet des hélices
suspensives, et l’Albatros resta immobile, comme un navire dont
on a porté l’ancre au rivage.
C’était
la première fois qu’il se rattachait à la terre depuis son départ de
Philadelphie.
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