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Il
était alors minuit. Cinq ou six coups de fusil avaient encore été tirés de
l’aéronef. Uncle Prudent et Frycollin, soutenant Phil Evans,
s’étaient jetés à l’abri des roches.
Ils
n’avaient pas été atteints. Pour l’instant, ils n’avaient
plus rien à craindre.
Tout
d’abord, l’Albatros, en même temps qu’il
s’écartait de l’île Chatam, fut porté à une altitude de neuf cents
mètres. Il avait fallu forcer de vitesse ascensionnelle afin de ne pas tomber
en mer.
Au
moment où l’homme de garde, délivré de son bâillon, venait de jeter un
premier cri, Robur et Tom Turner, se précipitant vers lui, l’avaient
débarrassé du morceau de toile qui l’encapuchonnait et dégagé de ses
liens. Puis, le contremaître s’était élancé vers la cabine d’Uncle
Prudent et de Phil Evans; elle était vide!
François
Tapage, de son côté, avait fouillé la cabine de Frycollin; il n’y avait
personne!
En
constatant que ses prisonniers lui avaient échappé, Robur s’abandonna à
un violent mouvement de colère. L’évasion d’Uncle Prudent et de
Phil Evans, c’était son secret, c’était sa personnalité, révélés à
tous. S’il ne s’était pas inquiété autrement du document lancé
pendant la traversée de l’Europe, c’est qu’il y avait bien
des chances pour qu’il se fût perdu dans sa chute!... Mais maintenant!...
Puis,
se calmant :
«
Ils se sont enfuis, soit! dit-il. Comme ils ne pourront s’échapper de
l’île Chatam avant quelques jours, j’y reviendrai!... Je les
chercherai!... Je les reprendrai!... Et alors...»
En
effet, le salut des trois fugitifs était loin d’être assuré. L’Albatros,
redevenu maître de sa direction, ne tarderait pas à regagner l’île
Chatam, dont les fugitifs ne pourraient s’enfuir de sitôt. Avant douze
heures, ils seraient retombés au pouvoir de l’ingénieur.
Avant
douze heures! Mais, avant deux heures l’Albatros serait anéanti!
Cette cartouche de dynamite, n’était-ce pas comme une torpille attachée à
son flanc, qui accomplirait l’œuvre de destruction au milieu
des airs?
Cependant,
la brise devenant plus fraîche, l’aéronef était emporté vers le nord-est.
Bien que sa vitesse fût modérée, il devait avoir perdu de vue l’île
Chatam au lever du soleil.
Pour
revenir contre le vent, il aurait fallu que les propulseurs, ou tout au moins
celui de l’avant, eussent été en état de fonctionner.
«
Tom, dit l’ingénieur, pousse les fanaux à pleine lumière.
—
Oui, master Robur.
—
Et tous à l’ouvrage! —
—
Tous! » répondit le contremaître.
Il
ne pouvait plus être question de remettre le travail au lendemain. Il ne
s’agissait plus de fatigues, maintenant! Pas un des hommes de l’Albatros
qui ne partageât les passions de son chef! Pas un qui ne fût prêt à tout faire
pour reprendre les fugitifs! Dès que l’hélice de l’avant serait
remise en place, on reviendrait sur Chatam, on s’y amarrerait de nouveau,
on donnerait la chasse aux prisonniers. Alors, seulement, seraient commencées
les réparations de l’hélice de l’arrière, et l’aéronef
pourrait continuer en toute sécurité à travers le Pacifique son voyage de
retour à l’île X.
Toutefois,
il était important que l’Albatros ne. fût pas emporté trop loin
dans le nord-est. Or, circonstance fâcheuse, la brise s’accentuait, et il
ne pouvait plus ni la remonter ni même rester stationnaire. Privé de ses
propulseurs, il était devenu un ballon indirigeable. Les fugitifs, postés sur
le littoral, avaient pu constater qu’il aurait disparu avant que
l’explosion l’eût mis en pièces.
Cet
état de choses ne pouvait qu’inquiéter beaucoup Robur relativement à ses
projets ultérieurs. N’éprouverait-il pas quelques retards pour rallier
l’île Chatam? Aussi, pendant que les réparations étaient activement
poussées, prit-il la résolution de redescendre dans les basses couches avec
l’espérance d’y rencontrer des courants plus faibles. Peut-être
l’Albatros parviendrait-il à se maintenir dans ces parages
jusqu’au moment où il serait redevenu assez puissant pour refouler la
brise?
La
manœuvre fut aussitôt faite. Si quelque navire eût assisté aux
évolutions de cet appareil, alors baigné dans ses lueurs électriques, de quelle
épouvante son équipage aurait été pris!
Lorsque
l’Albatros ne fut plus qu’à quelques centaines de pieds de
la surface de la mer, il s’arrêta.
Malheureusement,
Robur dut le constater, la brise soufflait avec plus de force dans cette zone
inférieure, et l’aéronef s’éloignait avec une vitesse plus grande.
Il risquait donc d’être entraîné fort loin dans le nord-est, — ce
qui retarderait son retour à l’île Chatam.
En
somme, après tentatives faites, il fut prouvé qu’il y avait avantage à se
maintenir dans les hautes couches où l’atmosphère était mieux équilibrée.
Aussi l’Albatros remonta-t-il à une moyenne de trois mille
mètres. Là, s’il ne resta pas stationnaire, du moins sa dérive fut-elle
plus lente. L’ingénieur put donc espérer qu’au lever du jour, et de
cette altitude, il aurait encore en vue les parages de l’île, dont il
avait d’ailleurs relevé la position avec une exactitude absolue.
Quant
à la question de savoir si les fugitifs auraient reçu bon accueil des
indigènes, au cas où l’île serait habitée, Robur ne s’en
préoccupait même pas. Que ces indigènes leur vinssent en aide, peu lui
importait. Avec les moyens offensifs dont disposait l’Albatros,
ils seraient promptement épouvantés, dispersés. La capture des prisonniers ne
pouvait donc faire question, et, une fois repris...
«
On ne s’enfuit pas de l’île X! » dit Robur.
Vers
une heure après minuit, le propulseur de l’avant était réparé. Il ne
s’agissait plus que de le remettre en place, ce qui exigeait encore une
heure de travail. Cela fait, l’Albatros repartirait, cap au
sud-ouest, et l’on démonterait alors le propulseur de l’arrière.
Et
cette mèche qui brûlait dans la cabine abandonnée! Cette mèche, dont plus
d’un tiers était consumé déjà! Et cette étincelle qui s’approchait
de la cartouche de dynamite!
Assurément,
si les hommes de l’aéronef n’eussent pas été aussi occupés,
peut-être l’un d’eux eût-il entendu le faible crépitement qui
commençait à se produire dans le ronfle? Peut-être eût-il perçu une odeur de
poudre brûlée? Il se fût inquiété. Il aurait prévenu l’ingénieur ou Tom
Turner. On eût cherché, on eût découvert ce coffre dans lequel était déposé
l’engin explosif... Il eût été temps encore de sauver ce merveilleux Albatros
et tous ceux qu’il emportait avec lui!
Mais
les hommes travaillaient à l’avant, c’est-à-dire à vingt mètres du
roufle des fugitifs. Rien ne les appelait encore dans cette partie de la
plate-forme, comme rien ne pouvait les distraire d’une besogne qui
exigeait toute leur attention.
Robur,
lui aussi, était là, travaillant de ses mains, en habile mécanicien qu’il
était. Il pressait l’ouvrage, mais sans rien négliger pour que tout fût
fait avec le plus grand soin! Ne fallait-il pas qu’il redevint absolument
maître de son appareil? S’il ne parvenait pas à reprendre les fugitifs,
ceux-ci finiraient par se rapatrier. On ferait des investigations. L’île
X n’échapperait peut-être pas aux recherches. Et ce serait la fin de
cette existence que les hommes de l’Albatros s’étaient
créée, — existence surhumaine, sublime!
En
ce moment; Tom Turner s’approcha de l’ingénieur. Il était une heure
un quart.
«
Master Robur, dit-il, il me semble que la brise a quelque tendance à mollir, en
gagnant dans l’ouest, il est vrai.
—
Et qu’indique le baromètre? demanda Robur, après avoir observé
l’aspect du ciel.
—
Il est à peu près stationnaire, répondit le contremaître. Pourtant, il me
semble que les nuages s’abaissent au-dessous de l’Albatros.
—
En effet, Tom Turner, et, dans ce cas, il ne serait pas impossible qu’il
plût à la surface de la mer. Mais, pourvu que nous demeurions au-dessus de la
zone des pluies, peu importe! Nous ne serons pas gênés dans l’achèvement
de notre travail.
—
Si la pluie tombe, reprit Tom Turner, ce doit être une pluie fine — du
moins la forme des nuages le fait supposer — et il est probable que, plus
bas, la brise va calmir tout à fait.
—
Sans doute, Tom, répondit Robur. Néanmoins, il me semble préférable de ne pas
redescendre encore. Achevons de réparer nos avaries et alors nous pourrons
manœuvrer à notre convenance. Tout est là. »
A
deux heures et quelques minutes, la première partie du travail était finie.
L’hélice antérieure réinstallée, les piles qui l’actionnaient
furent mises en activité. Le mouvement s accéléra peu à peu, et l’Albatros,
évoluant cap au sud-ouest, revint avec une vitesse moyenne dans la direction de
l’île Chatam.
«
Tom, dit Robur, il y a deux heures et demie environ que nous avons porté au
nord-est. La brise n’a pas changé, ainsi que j’ai pu m’en
assurer en observant le compas. Donc, j’estime qu’en une heure, au
plus, nous pouvons retrouver les parages de l’île.
—
Je le crois aussi, master Robur, répondit le contremaître, car nous avançons a
raison d’une douzaine de mètres par seconde. Entre trois et quatre heures
du matin, l’Albatros aura regagné son point de départ.
—
Et ce sera tant mieux, Tom! répondit l’ingénieur. Nous avons intérêt à
arriver de nuit et même à atterrir, sans avoir été vus. Les fugitifs, nous
croyant loin dans le nord, ne se tiendront pas sur leurs gardes. Lorsque
l’Albatros sera presque à ras de terre, nous essaierons de le
cacher derrière quelques hautes roches de l’île. Puis, dussions-nous
passer quelques jours à Chatam...
—
Nous les passerons, master Robur, et, quand nous devrions lutter contre une
armée d’indigènes...
—
Nous lutterons, Tom, nous lutterons pour notre Albatros ! »
L’ingénieur
se retourna alors vers ses hommes qui attendaient de nouveaux ordres.
«
Mes amis, leur dit-il, l’heure n’est pas venue de se reposer. Il
faut travailler jusqu’au jour. »
Tous
étaient prêts.
Il
s’agissait maintenant de recommencer pour le propulseur de
l’arrière les réparations qui avaient été faites pour celui de
l’avant. C’étaient les mêmes avaries, produites par la même cause,
c’est-à-dire par la violence de l’ouragan pendant la traversée du
continent antarctique.
Mais,
afin d’aider à rentrer cette hélice en dedans, il parut bon
d’arrêter, pendant quelques minutes, la marche de l’aéronef et même
de lui imprimer un mouvement rétrograde. Sur l’ordre de Robur,
l’aide-mécanicien fit machine en arrière, en renversant la rotation de
l’hélice antérieure. L’aéronef commença donc à « culer » doucement,
pour employer une expression maritime.
Tous
se disposaient alors à se rendre à l’arrière, lorsque Tom Turner fut
surpris par une singulière odeur.
C’étaient
les gaz de la mèche, accumulés maintenant dans le coffre, qui s’échappaient
de la cabine des fugitifs.
«
Hein? fit le contremaître.
—
Qu’y a-t-il? demanda Robur.
—
Ne sentez-vous pas?... On dirait de la poudre qui brûle?
—
En effet, Tom!
—
Et cette odeur vient du dernier roufle!
—
Oui... de la cabine même...
—
Est-ce que ces misérables auraient mis le feu?...
—
Eh! si ne n’était que le feu ?... s’écria Robur. Enfonce la porte,
Tom, enfonce la porte! »
Mais
le contremaître avait à peine fait un pas vers l’arrière, qu’une
explosion formidable ébranla l’Albatros. Les roufles volèrent en
éclats. Les fanaux s’éteignirent, car le courant électrique leur manqua
subitement, et l’obscurité redevint complète. Cependant, si la plupart
des hélices suspensives, tordues ou fracassées, étaient hors d’usage,
quelques-unes, à la proue, n’avaient pas cessé de tourner.
Soudain,
la coque de l’aéronef s’ouvrit un peu en arrière du premier roufle,
dont les accumulateurs actionnaient toujours le propulseur de l’avant, et
la partie postérieure de la plate-forme culbuta dans l’espace.
Presque
aussitôt s’arrêtèrent les dernières hélices suspensives, et l’Albatros
fut précipité vers l’abîme.
C’était
une chute de trois mille mètres pour les huit hommes, accrochés, comme des
naufragés, à cette épave!
En
outre, cette chute allait être d’autant plus rapide que le propulseur de
l’avant, après s’être redressé verticalement, fonctionnait encore!
Ce
fut alors que Robur, avec un à-propos qui dénotait un extraordinaire
sang-froid, se laissant glisser jusqu’au roufle à demi disloqué, saisit
le levier de mise en train, et changea le sens de la rotation de l’hélice
qui, de propulsive qu’elle était, devint suspensive.
Chute,
assurément, bien qu’elle fût quelque peu retardée; mais, du moins,
l’épave ne tomba pas avec cette vitesse croissante des corps abandonnés
aux effets de la pesanteur. Et, si c’était toujours la mort pour les
survivants de l’Albatros, puisqu’ils étaient précipités
dans la mer, ce n’était plus la mort par asphyxie, au milieu d’un
air que la rapidité de la descente eût rendu irrespirable.
Quatre-vingts
secondes au plus après l’explosion, ce qui restait de l’Albatros
s’était abîmé dans les flots.
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