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ZIMÉO PAR GEORGE FILMER, né primitif.
LES affaires de mon commerce m'avoient conduit à la
Jamaïque ; la température de ce climat brûlant & humide avoit altéré ma
santé, & je m'étois retiré dans une maison située au penchant des
montagnes, vers le centre de l'isle ; l'air y étoit plus frais & le terrain
plus sec qu'aux environs de la ville ; plusieurs ruisseaux serpentoient autour
de la montagne qui étoit revêtue de la plus belle verdure ; ces ruisseaux
alloient se rendre à la mer, après avoir parcouru des prairies émaillées de
fleurs & des plaines immenses couvertes d'orangers, de cannes à sucre, de
cassiers, & d'une multitude d'habitations.
La jolie maison que j'occupois appartenoit
à mon ami Paul Wilmouth de Philadelphie ; il étoit, comme moi, né dans l'Eglise
primitive : nous avions à-peu-près la même manière de penser ; sa famille
composée d'une femme vertueuse & de trois jeunes enfants, ajoutoit encore
au plaisir que j'avois de vivre avec lui.
Lorsque mes forces me permirent
quelque exercice, je parcourois les campagnes, où je voyois une nature nouvelle
& des beautés qu'on ignore en Angleterre & en Pensilvanie ; j'allois
visiter les habitations, j'étois charmé de leur opulence ; les hôtes m'en
faisoient les honneurs avec empressement ; mais je remarquois je ne sçais quoi
de dur & de féroce dans leur physionomie & dans leurs discours ; leur
politesse n'avoit rien de la bonté ; je les voyois entourés d'esclaves qu'ils
traitoient avec barbarie. Je m'informois de la manière dont ces esclaves
étoient nourris, du travail qui leur étoit imposé, & je frémissois des
excès de cruauté que l'avarice peut inspirer aux hommes.
Je revenois chez mon ami, l'ame
abattue de tristesse, mais j'y reprenois bientôt la joie ; là sur les visages
noirs, sur les visages blancs, je voyois le calme & la sérénité.
Wilmouth n'exigeoit de ses
esclaves qu'un travail modéré ; ils travailloient pour leur compte deux jours
de chaque semaine ; on abandonnoit à chacun d'eux un terrain qu'il cultivoit à
son gré, & dont il pouvoit vendre les productions. Un esclave qui pendant
dix années se conduisoit en homme de bien, étoit sûr de sa liberté. Ces
affranchis restoient attachés à mon ami ; leur exemple donnoit de l'espérance
aux autres & leur inspiroit des moeurs.
Je voyois les nègres distribués
en petites familles, où régnoient la concorde & la gaieté ; ces familles
étoient unies entre elles ; tous les soirs en rentrant à l'habitation,
j'entendois des chants, des instruments, je voyois des danses ; il y avoit
rarement des maladies parmi ces esclaves, peu de paresse, point de vol, ni
suïcide, ni complots, & aucun de ces crimes que fait commettre le
désespoir, & qui ruinent quelquefois nos colonies.
Il y a trois mois que j'étois à
la Jamaïque, lorsqu'un nègre du Benin, connu sous le nom de John, fit révolter
les nègres de deux riches habitations, en massacra les maîtres & se retira
dans la montagne. Vous sçavez que cette montagne est au centre de l'isle,
qu'elle est presque inaccessible, & qu'elle environne des vallées fécondes,
où des nègres révoltés se sont autrefois établis ; on les appelle negres-marons
: depuis long-tems ils ne nous font plus la guerre, seulement lorsqu'il déserte
quelques esclaves : ces nègres font des courses pour venger les déserteurs des
mauvais traitements qu'ils ont reçus. On apprit bientôt que John avoit été
choisi pour chef des nègres marons, & qu'il étoit sorti des vallées avec un
corps considérable ; l'allarme fut aussi tôt répandue dans la colonie ; on fit
avancer des troupes vers la montagne, & on distribua des soldats dans les
habitations qu'on pouvoit défendre.
Wilmouth entra un jour dans ma
chambre un moment avant le lever du soleil. Le ciel, dit-il, punit l'homme injuste,
& voici peut-être le jour où l'innocent sera vengé ; les nègres-marons ont
surpris nos postes, ils ont taillé en pièces les troupes qui les défendoient,
ils sont déjà dispersés dans la plaine ; on attend des secours de la ville ; on
enchaîne par-tout les esclaves, & moi, je vais armer les miens.
Nous allâmes rassembler nos
nègres, & nous leur portâmes des épées & quelques fusils. Mes amis,
leur dit Wilmouth, voilà des armes ; si j'ai été pour vous un maître dur,
donnez moi la mort, je l'ai méritée ; si je n'ai été pour vous qu'un bon père,
venez défendre, avec moi, ma femme & mes enfants.
Les nègres jettèrent de grands
cris ; ils jurèrent, en montrant le ciel & mettant ensuite la main sur la
terre, qu'ils périroient tous pour nous défendre ; il y en eut qui se donnèrent
de grands coups de couteau dans les chairs, pour nous prouver combien il leur
en coûtoit peu de répandre leur sang pour nous ; d'autres alloient embrasser
les enfants de Wilmouth.
Comme John étoit maître de la
plaine, il étoit impossible de se retirer à la ville, il falloit nous défendre
dans notre habitation : je proposai aux nègres de retrancher un magasin qui
étoit à quatre cent pas de la maison ; ce magasin devoit être une forteresse
contre des ennemis sans artillerie. Les nègres y travaillèrent sur le champ,
& grace à leur zèle, l'ouvrage fut bientôt achevé.
Parmi les esclaves de Wilmouth,
il y avoit un nègre nommé Francisque ; je l'avois trouvé abandonné sur le
rivage d'une colonie Espagnole : on venoit de lui couper la jambe, une jeune
négresse étanchoit son sang & pleuroit de l'inutilité de ses soins. Elle
avoit auprès d'elle un enfant de quelques jours. Je fis porter le nègre sur mon
vaisseau ; la négresse me conjura de ne la point séparer de lui, & de la
recevoir avec son enfant ; j'y consentis. J'appris qu'ils étoient esclaves d'un
Espagnol, qui avoit fait à la jeune Marien, c'est le nom de la belle négresse,
quelques propositions mal reçues, & dont Francisque avoit voulu lui faire
honte. L'Espagnol se vengea ; il prétendit que ces deux esclaves étoient
chrétiens, parce qu'on leur avoit donné, selon l'usage des colonies, des noms
chrétiens. Il avoit surpris le nègre dans quelques pratiques religieuses en
usage au Benin ; il le fit cruellement mutiler, & se vanta de lui avoir
fait grace. J'allai trouver cet homme barbare, je lui proposai de me vendre ces
malheureux ; il fit d'abord quelque difficulté ; mais la somme que je lui
offrois le rendit bientôt facile. J'emmenai ces esclaves & je les donnai à
Wilmouth. Marien étoit devenue l'amie de sa femme ; & Francisque par son
esprit, ses connoissances dans l'agriculture & ses moeurs, avoit mérité la
confiance de Wilmouth & l'estime de tout le monde.
Il vint nous trouver à l'entrée
de la nuit. Le chef des noirs, nous dit-il, est né au Benin, il adore le grand
Orissa, le maître de la vie & le père des hommes, il doit avoir de la
justice & de la bonté ; il vient punir les ennemis des enfants d'Orissa ;
mais vous, dit-il, en regardant Wilmouth & moi, vous qui les avez consolés
dans leur misère, il sçaura vous respecter ; envoyez vers cet homme un des
adorateurs d'Orissa, un de nos frères du Benin ; Wilmouth, qu'il aille dire aux
guerriers de quels aliments tu nourris tes esclaves, qu'il leur conte ton
amitié pour nous, la paix où nous vivons, nos plaisirs & nos fêtes ; tu
verras ces guerriers tirer leurs fusils à la terre & jetter leurs zagaies à
tes pieds.
Nous suivîmes le conseil de
Francisque ; on dépêcha un jeune nègre vers le chef des noirs, & en
attendant son retour, mon ami & moi, nous nous endormîmes d'un sommeil
tranquille ; nos esclaves veilloient autour de nous.
Le jour commençoit à paroître,
lorsque je fus éveillé par des cris & un bruit de mousqueterie qui partoit
de la plaine, & de moment en moment sembloit s'approcher : j'ouvris ma fenêtre.
J'ai dit que la maison de Wilmouth étoit située au penchant de la montagne,
& que la vue s'étendoit sur une plaine immense coupée de ruisseaux,
couverte de jolies maisons & de toutes les richesses que peut donner une
terre féconde & bien cultivée. Le plus grand nombre des maisons étoient en
feu ; deux ou trois cents tourbillons d'une flamme rouge & sombre,
s'élevoient de la plaine jusqu'au sommet des montagnes ; la flamme étoit
arrêtée à cette hauteur par un nuage long & noir, formé des douces vapeurs
du matin & de la fumée des maisons incendiées. Mes regards en passant
dessous de ce nuage, découvroient la mer étincelante des premiers raïons du
soleil ; ces raïons éclairoient les fleurs & la belle verdure de ces riches
contrées, ils doroient le sommet des montagnes & le faîte des maisons que
l'incendie avoit épargnées. Je voyois dans quelques parties de la plaine des
animaux paître avec sécurité ; dans d'autres parties, les hommes & les
animaux fuyoient à travers la campagne ; des nègres furieux pousuivoient le
sabre à la main mes infortunés concitoïens ; on les massacroit aux pieds des
orangers, des cassiers, des canneliers en fleurs. J'entendois autour de notre
habitation les ruisseaux murmurer & les oiseaux chanter ; le bruit de la
mousqueterie, les cris des blancs égorgés & des nègres acharnés au carnage
arrivoient de la plaine jusqu'à moi ; cette campagne opulente & désolée ;
ces riches présents de la terre, & ces ravages de la vengeance ; ces
beautés tranquilles de la nature & ces cris du désespoir ou de la fureur,
me jettèrent dans des pensées mélancoliques & profondes ; un sentiment mêlé
de reconnaissance pour le grand Etre & de pitié pour les hommes, me fit
verser des larmes.
Je sortis de la maison avec mon
ami ; nous envoyâmes les femmes & les vieillards dans le magasin retranché,
& nous descendîmes auprès d'un bois de cèdres, qui nous déroboit la vue
d'une partie de ces scènes d'horreurs.
Nous revîmes bientôt le jeune
nègre que nous avions envoyé chez les ennemis ; il étoit à la tête de quatre
nègres armés ; ses cris, ses gestes, ses sauts nous annoncèrent de loin, qu'ils
nous apportoit de bonnes nouvelles. O mon maître, dit-il à Wilmouth, le chef
des noirs est ton ami ; voilà ses plus chers serviteurs qu'il t'envoie, il
viendra bientôt lui-même.
Nous apprîmes que John égorgeoit
sans pitié les hommes, les femmes & les enfants, dans les habitations où
les nègres avoient reçus de mauvais traitements, que dans les autres il se
contentoit de donner la liberté aux esclaves ; mais qu'il mettoit le feu à
toutes les maisons dont les maîtres s'étoient éloignés.
Nous apprîmes en même-temps que
le Gouverneur se disposoit à faire sortir un nouveau corps de troupes, que tous
les colons qui avoient eu le tems de se retirer s'étoient armés avec quelques
nègres qui leur restoient fidèles, & que ces forces ne tarderoient pas à
fondre sur John. Nous vîmes ces nègres-marons chargés de butin, diriger leur
retraite vers la montagne ; ils prirent leur route assez près de notre maison :
une trentaine d'hommes se détacha de cette petite armée & s'avança vers
nous ; le terrible John étoit à leur tête.
John, ou plutôt Ziméo, car les
nègres-marons quittent d'abord ces noms Européens qu'on donne aux esclaves qui
arrivent dans les colonies, Ziméo étoit un jeune homme de vingt-deux ans : les
statues d'Apollon & de l'Antinoüs n'ont pas des traits plus réguliers &
de plus belles proportions. Je fus frappé sur-tout de son air de grandeur. Je
n'ai jamais vu d'homme qui me parût, comme lui, né pour commander aux autres :
il étoit encore animé de la chaleur du combat ; mais en nous abordant, ses yeux
exprimoient la bienveillance & la bonté, des sentiments opposés se
peignaient tour à tour sur son visage ; il étoit presque dans le même moment
triste & gai, furieux & tendre. J'ai vengé ma race & moi, dit-il ;
hommes de paix, n'éloignez pas vos coeurs du malheureux Ziméo : n'ayez point
d'horreur du sang qui me couvre, c'est celui du méchant ; c'est pour épouvanter
le méchant que je ne donne point de bornes à ma vengeance. Qu'ils viennent de
la ville, vos tigres, qu'ils viennent & ils verront ceux qui leur
ressemblent pendus aux arbres & entourés de leurs femmes & de leurs
enfants massacrés : hommes de paix, n'éloignez pas vos coeurs du malheureux
Ziméo.... Le mal qu'il veut vous faire est juste. Il se tourna vers nos
esclaves & leur dit : Choisissez de me suivre dans la montagne, ou de
rester avec vos maîtres.
A ces mots, nos esclaves
entourèrent Ziméo & lui parlèrent tous à la fois ; tous lui vantoient les
bontés de Wilmouth & leur bonheur, ils vouloient conduire Ziméo à leurs
cabanes, & lui faire voir combien elles étoient saines & pourvues de
commodités, ils lui montroient l'argent qu'ils avoient acquis. Les affranchis
venoient se vanter de leur liberté ; ils tomboient ensuite à nos pieds, &
sembloient fiers de nous baiser les pieds en présence de Ziméo. Tous ces nègres
juroient qu'ils perdroient la vie plutôt que de se séparer de nous : tous
avoient les larmes aux yeux & parloient d'une voix entrecoupée : tous
sembloient craindre de ne pas exprimer avec assez de force, les sentiments de
leur amour & de leur reconnoissance.
Ziméo étoit attendri, agité, hors
de lui-même, ses yeux étoient humides ; il respiroit avec peine ; il regardoit
tour à tour le ciel, nos esclaves & nous. O grand Orissa, dieu des noirs
& des blancs ! Toi qui as fait les ames ; vois ces hommes reconnoissants,
ces vrais hommes, & punis les barbares qui nous méprisent & qui nous
traitent comme nous ne traitons pas les animaux, que tu as créés pour les
blancs & pour nous.
Après cette exclamation, Ziméo
tendit la main à Wilmouth & à moi. J'aimerai deux blancs, dit-il, oui,
j'aimerai deux blancs. Mon sort est entre vos mains ; toutes les richesses que
je viens d'enlever seront employées à payer un service que je demande.
Nous l'assurâmes que nous étions
disposés à lui rendre, sans intérêt, tous les services qui dépendroient de
nous. Nous l'invitâmes à se reposer : nous lui offrîmes des rafraîchissements. J'envoyai
dire à Francisque d'envoyer du magasin des présents & des vivres aux nègres
qui accompagnoient Ziméo. Ce chef accepta nos offres de fort bonne grace ;
seulement il ne voulut pas entrer dans la maison ; il s'étendit sur une natte à
l'ombre des mangliers, qui formoient un cabinet de verdure auprès de notre
habitation. Nos nègres se tenoient à quelque distance de nous, &
regardoient Ziméo avec des sentiments de curiosité & d'admiration.
Mes amis, nous dit-il, le grand
Orissa sçait que Ziméo n'est point né cruel ; mais les blancs m'ont séparé des
idoles de mon coeur, du sage Matomba qui élevoit ma jeunesse, & de la jeune
beauté que j'associois à ma vie. Mes amis, les outrages & les malheurs ne
m'ont point abattu, j'ai toujours senti mon coeur. Vos hommes blancs n'ont
qu'une demi-ame ; ils ne sçavent ni aimer, ni haïr ; ils n'ont de passion que
pour l'or ; nous les avons toutes & toutes sont extrêmes. Des ames de la
nature des nôtres, ne peuvent s'éteindre dans les disgraces ; mais la haine y
devient de la rage. Le nègre né pour aimer, quand il est forcé de haïr devient
un tigre, un léopard, & je le suis devenu. Je me vois le chef d'un peuple,
je suis riche & je passe mes jours dans la douleur : je regrette ceux que
j'ai perdus ; je les vois des yeux de la pensée ; je les entretiens & je
pleure. Mais après avoir versé des larmes, souvent je me sens un besoin de
répandre du sang, d'entendre les cris des blancs égorgés. Eh bien ! je viens de
le satisfaire, cet affreux besoin & ce sang, ces cris aigrissent encore mon
désespoir.... Hommes de paix, n'éloignez pas vos coeurs du malheureux Ziméo. Vous
pouvez lui trouver un vaisseau ; vous pouvez le conduire ; ils ne sont pas loin
de cette isle ceux qui sont nécessaires à mon coeur.
Dans ce moment deux des plus
jeunes esclaves de Wilmouth se prosternèrent devant Ziméo. Ah ! s'écria-t-il, vous
êtes du Benin, & vous m'avez connu. Oui, dit le plus jeune des deux
esclaves, nous sommes nés les sujets du puissant Damel1
ton pere ; celui-ci t'a vu à sa cour, & moi j'ai vu ta jeunesse au village
d'Onébo. Des perfides nous ont enlevés à nos parents, mais Wilmouth est notre
père. Le nègre avoit à peine prononcé ces mots, qu'il sortit avec précipitation
; Ziméo fit un geste pour l'arrêter, & se pancha sur l'autre nègre qui
restoit auprès de lui & qu'il regardoit avec attendrissement ; il sembloit
porter des yeux plus satisfaits sur les campagnes de la Jamaïque & en
respirer l'air avec plaisir depuis qu'il lui étoit commun avec plusieurs nègres
du Benin. Il nous dit après un moment de silence : Ecoutez, hommes de paix, le
malheureux Ziméo, il n'espère qu'en vous, & il mérite votre pitié ; écoutez
ses cruelles aventures.
Le grand Damel, dont je suis
l'héritier, m'avoit envoyé, selon l'ancien usage du Benin, chez les laboureurs
d'Onébo qui devoient finir mon éducation ; elle fut confiée à Matomba, le plus
sage d'entre eux, le plus sage des hommes : il avoit été long-tems un de nos
plus illustres Kabashirs2 ; dans le conseil de mon père
il avoit souvent empêché le mal & fait faire le bien ; il s'étoit retiré,
jeune encore, dans ce village, où s'élèvent depuis des siècles les héritiers de
l'Empire. Là, Matomba jouïssoit de la terre, du ciel & de sa conscience. Les
querelles, la paresse, le mensonge, les devins, les prêtres, la dureté de coeur
n'entrent point dans le village d'Onébo. Les jeunes princes ne peuvent y voir
que de bons exemples. Le sage Matomba m'y faisoit perdre les sentiments d'orgueil
& d'indolence que m 'avoient inspirés mes nourrices & la cour ; je
travaillois à la terre comme les serviteurs de mon maître, & comme
lui-même. On m'instruisoit des détails de l'Agriculture, qui fait toutes nos
richesses. On me montroit la nécessité d'être juste, imposée à tous les hommes,
pour qu'ils pussent élever leurs enfants & cultiver leurs champs en paix. On
me montroit que les princes entre eux étoient dans la situation des laboureurs
d'Onébo, qu'il falloit qu'ils fussent justes les uns envers les autres, afin
que leurs peuples & eux-mêmes pussent vivre contents.
Mon maître avoit une fille, la
jeune Ellaroé, je l'aimai & j'appris bientôt que j'étois aimé ; nous
conservions, l'un & l'autre, la plus grande innocence ; mais je ne voyois
qu'elle dans la nature, elle n'y voyoit que moi, & nous étions heureux. Ses
parents faisoient un usage utile de la passion que nous avions l'un pour
l'autre ; je faisois tout ce que me demandoit Matomba, dans l'espérance de me
rendre plus digne d'Ellaroé ; l'espérance de s'attacher mon coeur lui rendoit
tout facile. Mes succès étoient en elle, ses succès étoient en moi. Il y avoit
cinq ans que je vivois dans ces délices, & j'espérois obtenir de mon père
la permission d'épouser Ellaroé. Tu sçais que la premiere de nos femmes est
notre véritable épouse, les autres ne sont que ses domestiques & les objets
de notre amusement : j'aimois à penser qu'Ellaroé seroit ma compagne sur le
trône & dans tous les âges ; j'aimois à étendre ma passion sur tout
l'espace de ma vie.
J'attendois la réponse du Damel,
lorsqu'on vit arriver dans Onébo deux marchands Portugais ; ils nous vendoient
des instruments de labourage, des ustensiles domestiques, & quelques-unes
de ces bagatelles qui servent à la parure des femmes & des jeunes gens ;
nous leur donnions en échange de l'ivoire & de la poudre d'or ; ils
vouloient acheter des esclaves, mais on ne vend au Benin que les criminels,
& il ne s'en trouve pas dans le canton d'Onébo. Je m'instruisois avec eux
des arts & des moeurs de l'Europe ; je trouvois dans vos arts bien des
superfluités, & dans vos moeurs bien des contradictions. Vous sçavez quelle
passion les noirs ont pour la musique & la danse. Les Portugais avoient
plusieurs instruments qui nous étoient inconnus, & tous les soirs ils nous
jouoient des airs que nous trouvions délicieux ; la jeunesse du village se
rassembloit & dansoit autour d'eux ; j'y dansois avec Ellaroé. Souvent les
Portugais nous apportoient de leurs vaisseaux des vins, des liqueurs, des
fruits, dont la saveur flattoit notre goût ; ils recherchoient notre amitié
& nous les aimions sincérement. Ils nous annoncèrent un jour qu'ils étoient
obligés de retourner bientôt dans leur païs ; cette nouvelle affligea tout le
village, mais personne autant qu'Ellaroé. Ils nous apprirent, en pleurant, le
jour de leur départ ; ils nous dirent qu'ils s'éloigneroient de nous avec moins
de douleur, s'ils avoient pu nous donner une fête sur leurs vaisseaux ; ils
nous pressèrent de nous y rendre le lendemain avec les jeunes gens les mieux faits
& les plus belles filles du village. Nous nous y rendîmes conduits pas
Matomba & par quelques vieillards, chargés de maintenir la décence.
Onébo n'est qu'à cinq milles de
la mer ; nous étions sur le rivage une heure après le lever du soleil ; nous vîmes
deux vaisseaux l'un auprès de l'autre ; ils étoient couverts de branches
d'arbres, les voiles & les cordages étoient chargés de fleurs. Dès qu'ils
nous apperçurent, ils firent entendre des chants & des instruments ; ce
concert, cette pompe nous annonçoient une fête agréable. Les Portugais vinrent
au-devant de nous : ils partagèrent notre troupe & nous montâmes à nombre
égal sur les deux vaisseaux.
Il en partit deux coups de canon
: le concert cessa ; nous fûmes chargés de fers & les vaisseaux mirent à la
voile.
Ziméo s'arrêta dans cet endroit
de son récit, & reprenant la parole : Oui, mes amis, ces hommes à qui nous
avions prodigué nos richesses & notre confiance, nous enlevoient pour nous
vendre avec les criminels qu'ils avoient achetés au Benin. Je sentis à la fois
le malheur d'Ellaroé, celui de Matomba & le mien : j'accablai les Portugais
de reproches & de menaces ; je mordois ma chaîne ; je voulois mourir, mais
un regard d'Ellaroé m'en ôtoit le dessein : les monstres du moins ne nous
avoient pas séparés, mais Matomba étoit sur l'autre vaisseau.
Trois de nos jeunes gens &
une jeune fille se donnèrent la mort ; j'exhortois Ellaroé à les imiter ; mais
le plaisir d'aimer & d'être aimée, l'attachoit à la vie. Les Portugais lui
firent entendre qu'ils nous destinoient un sort aussi heureux que celui dont
nous avions jouï. Elle espéra du moins que nous resterions unis, & qu'elle
retrouveroit son père. Après avoir pleuré pendant quelques jours la perte de
notre liberté, le plaisir d'être presque toujours ensemble, fit cesser les
larmes d'Ellaroé & adoucit mon désespoir.
Dans le peu de moments que nous
n'étions point gênés par la présence de nos bourreaux, Ellaroé me pressoit dans
ses bras, & me disoit : O mon ami, appuyons-nous fortement l'un à l'autre,
& nous résisterons à tout ; contente de toi, de quoi ai-je à me plaindre ? Eh
! quel genre de bonheur voudrois-tu acheter aux dépens de celui dont nous
jouissons ? Ces paroles me rendoient une force extraordinaire ; je n'avois plus
qu'une crainte, celle d'être séparé d'Ellaroé.
Il y avoit plus d'un mois que
nous étions en mer, les vents étoient foibles & notre course étoit lente ;
enfin, les vents nous manquèrent absolument. Depuis quelques jours, les
Portugais ne nous donnoient de vivres que ce qu'il en falloit pour nous
empêcher de mourir.
Deux nègres déterminés à la mort
s'étoient refusé toute espèce de nourriture, & ils nous faisoient passer,
en secret, le pain & les dattes qu'on leur donnoit : je les cachois avec
soin dans l'intention de les employer à conserver les jours d'Ellaroé.
Le calme continuoit : les mers
sans vagues, sans ondes, sans flots, présentoient une surface immense &
immobile où notre vaisseau sembloit attaché. L'air étoit aussi tranquille que
les eaux. Le soleil & les étoiles, dans leur marche paisible & rapide,
n'interrompoient pas ce profond repos qui régnoit dans le ciel & sur les
mers. Nous portions sans cesse les yeux sur cet espace uniforme & sans
rives, terminé par la voûte du ciel, qui sembloit nous enfermer dans un vaste
tombeau. Quelquefois nous prenions les ondulations de la lumière pour un
mouvement des eaux ; mais cette erreur étoit de courte durée. Quelquefois en
nous promenant sur le tillac, nous prenions pour du vent l'agitation que nous
imprimions à l'air ; mais à peine avions-nous suspendu nos pas, que nous nous
retrouvions environnés du calme universel.
Bientôt nos tyrans réservèrent
pour eux le peu qui restoit de vivres, & ordonnèrent qu'une partie des
noirs seroit la pâture de l'autre.
Je ne puis vous dire si cette loi
si digne des hommes de votre race, me fit plus d'horreur que la manière dont
elle fut reçue. Je lisois sur tous les visages une joie avide, une terreur
sombre, une espérance barbare ; je les voyois, ces malheureux compagnons d'un
même esclavage, s'observer avec une attention vorace & des yeux de tigres.
Les premières victimes furent
choisies dans le nombre de ceux que la faim avoit le plus accablés : c'étoit
deux jeunes filles du village d'Onébo. J'entends encore les cris de ces
infortunées ; je vois encore les larmes couler sur les visages de leurs
compagnes affamées qui les dévoroient.
Les foibles provisions que
j'avois dérobées aux regards de nos tyrans, avoient soutenu les forces
d'Ellaroé & les miennes, nous étions sûrs de n'être point choisis pour être
immolés ; j'avois encore des dattes, & nous jettions à la mer sans qu'on
s'en apperçût, les portions horribles qu'on nous présentoit.
Le lendemain de ce jour affreux
où nos compagnons commencèrent à se dévorer, au moment où le disque du soleil
étoit encore à moitié dans le ciel & dans la mer, nous eûmes un peu
d'espérance ; il s'éleva une brume légère qui devoit former des nuages &
nous donner du vent, mais la brume se dissipa & le ciel conserva sa
tranquille & funeste sérénité.
L'espérance avoit d'abord ranimé
les noirs & les blancs ; on avoit vu pendant un moment le vaisseau dans le
tumulte d'une joie désordonnée. Mais lorsque la brume fut retombée, il régna
parmi nous un morne désespoir ; le découragement avoit saisi nos tyrans mêmes,
ils n'avoient plus assez de force pour avoir des soins, ils nous observoient
moins, ils nous gênoient peu, & le soir, au moment de la retraite, on me
laissa sur le tillac avec Ellaroé. Nous y restions seuls, & dès qu'elle
s'en apperçut, elle me pressa dans ses bras, je la pressai dans les miens ; ses
yeux n'avoient jamais eu une expression si vive & si tendre. Je n'avois
point encore éprouvé auprès d'elle l'ardeur, le trouble, les palpitations que
j'éprouvois en ce moment ; nous restâmes long-tems sans nous parler &
serrés dans les bras l'un de l'autre. Oh ! toi que j'avois choisie pour être ma
compagne sur le trône, tu seras du moins ma compagne jusqu'à la mort. Ah !
Ziméo, me répondit-elle, peut-être que le grand Orissa nous conservera la vie, &
je serai ton épouse. Ellaroé, lui dis-je, si ces monstres ne nous avoient pas
enlevés, le Damel t'auroit choisie pour mon épouse, comme ton père m'avoit
choisi pour ton époux. Il est vrai, dit-elle. O ma chère Ellaroé,
dépendons-nous encore des loix du Damel & attendrons-nous ses ordres que
nous ne pouvons recevoir ? Non, non, loin de nos parents, arrachés à notre
patrie, nous ne devons obéir qu'à nos coeurs. O Ziméo, s'écria-t-elle en
couvrant mon visage de ses larmes ! Ellaroé, lui dis-je, tu pleures dans ce
moment, tu n'aimes pas assez. Ah ! me dit-elle, vois à la clarté de la lune
cette mer qui ne change plus ; jette les yeux sur les voiles du vaisseau ; vois
comme elles sont sans mouvement ; vois sur le tillac les traces du sang de mes
deux amies ; vois le peu qui nous reste de ces dattes ? Eh bien ! Ziméo, sois
mon époux & je suis contente.
En me disant ces mots, elle
redoubla ses baisers. Nous jurâmes, en présence du grand Orissa, d'être unis
quelle que fût notre destinée, & nous nous abandonnâmes à mille plaisirs,
dont nous n'avions pas encore l'expérience. Ils nous firent oublier
l'esclavage, la mort présente, la perte d'un empire, l'espoir de la vengeance,
tout ; nous ne sentîmes plus que les délices de l'amour. Après nous en être
enivrés, nous nous retrouvâmes sans illusions sur notre état ; nous revîmes la
vérité, à mesure que nos sens redevenoient tranquilles ; notre ame étoit
accablée ; abattus à côté l'un de l'autre, le calme dans lequel nous étions
tombés étoit triste & profond comme celui de la nature.
Je fus tiré de cet accablement
par un cri d'Ellaroé ; je la regardai, ses yeux étinceloient de joie ; elle me
montra les voiles & les cordages qui étoient agités ; nous sentîmes le
mouvement des mers ; il s'élevoit un vent frais qui porta les deux vaisseaux en
trois jours à Porto-Bello.
Je revis Matomba, il me baigna de
ses larmes ; il revit sa fille, il approuva notre mariage ; le croirez-vous,
mes amis ? le plaisir de me réunir à Matomba, le plaisir d'être l'époux
d'Ellaroé, les charmes de son amour, la joie de la voir échappée à de si cruels
dangers, suspendirent en moi le sentiment de tous les maux ; j'étois prêt à
aimer mon esclavage : Ellaroé étoit heureuse & son père sembloit se
consoler. Oui, j'aurois pardonné peut-être aux monstres qui nous avoient trahis
; mais Ellaroé & son père furent vendus à un habitant de Porto-Bello, &
je le fus à un homme de votre nation qui portoit des esclaves dans les
Antilles.
Voilà le moment qui m'a changé,
qui m'a donné cette passion pour la vengeance, cette soif de sang qui me fait
frémir moi-même, lorsque je reviens à m'occuper d'Ellaroé dont la seule image
adoucit encore mes pensées.
Dès que notre sort fut décidé,
mon épouse & son père se jettèrent aux pieds des monstres qui nous
séparoient, je m'y précipitai moi-même ; honte inutile ! on ne daigna pas nous
entendre. Au moment où on voulut m'entraîner, mon épouse les yeux égarés, les
bras étendus & jettant des crix affreux, je les entends encore, mon épouse
s'élança vers moi : je me dérobai à mes bourreaux, je reçus Ellaroé dans mes
bras qui l'entourèrent ; elle m'entoura des siens, & sans raisonner, par un
mouvement machinal, chacun de nous entrelaçant ses doigts & serrant ses
mains, formoit une chaîne autour de l'autre ; plusieurs mains cruelles firent
de vains efforts pour nous détacher. Je sentis que ces efforts ne seroient pas
long-tems inutiles : j'étois déterminé à m'ôter la vie, mais comment laisser
dans cet horrible monde, ma chère Ellaroé ? j'allois la perdre, je craignois
tout, je n'espérois rien, toutes mes pensées étoient barbares : les larmes
inondoient mon visage ; il ne sortoit de ma bouche que des hurlements sourds,
semblables au rugissement d'un lion fatigué du combat ; mes mains se détachant
du corps d'Ellaroé se portèrent à son col..... O grand Orissa !.... les blancs
enlevèrent mon épouse à mes mains furieuses ; elle jetta un cri de douleur au
moment où l'on nous désunit ; je la vis porter ses mains à son col pour achever
mon dessein funeste ; on l'arrêta : elle me regardoit : les yeux, tout son
visage, son attitude, les sons inarticulés qui sortoient de sa bouche,
exprimoient les regrets & l'amour.
On m'emporta dans le vaisseau de
votre nation ; j'y fus garotté & placé de manière que je ne pus attenter à
ma vie ; mais on ne pouvoit me forcer à prendre de la nourriture. Mes nouveaux
tyrans employèrent d'abord les menaces ; bientôt ils me firent souffrir des
tourments que des blancs seuls peuvent inventer ; je résistois à tout.
Un nègre né au Benin, esclave
depuis deux ans de mes nouveaux maîtres, eut pitié de moi ; il me dit que nous
allions à la Jamaïque, & que dans cette isle on pouvoit aisément recouvrer
la liberté ; il me parla des nègres-marons & de la république qu'ils
avoient formée au centre de l'isle ; il me dit que ces nègres montoient
quelquefois des vaisseaux Anglois, pour faire des courses dans les isles
Espagnoles ; il me fit entendre qu'on pouvoit délivrer Ellaroé & son père. Il
reveilla dans mon coeur les idées de vengeance, & les espérances de l'amour
; je consentis de vivre, vous voyez pourquoi. Je me suis déjà vengé, mais il me
faut retrouver les idoles de mon coeur : il le faut, ou je renonce à vivre. Mes
amis, prenez toutes mes richesses, équipez un vaisseau....
Ziméo fut interrompu par
l'arrivée de Francisque, qui s'avançoit soutenu par ce jeune nègre qui le
premier avoit reconnu son prince. Dès que Ziméo les apperçut, il s'écria : O
mon Pere ! O Matomba ! Il s'élança vers lui, en prononçant à peine le nom
d'Ellaroé. Elle vit & te pleure, dit Matomba, elle est ici. Voilà, dit-il,
en me montrant, celui qui nous a sauvés. Ziméo embrassoit tour à tour Matomba,
Wilmouth & moi, en répétant avec vîtesse & une sorte d'égarement :
conduis-moi... conduis-moi... Nous allions prendre le chemin de la petite
forteresse où nos femmes étoins renfermées, mais nous vîmes Marien ou plutôt
Ellaroé, descendre & voler vers nous. Le même nègre qui avoit rencontré
Matomba, étoit allé la chercher. Elle arrivoit tremblante, le visage baigné de
larmes, élevant les mains & les yeux vers le ciel, & répétant d'une
voix étouffée, Ziméo, Ziméo ! Elle avoit remis son enfant entre les mains du
nègre de Benin ; après avoir embrassé son époux, elle lui présenta le jeune
enfant. Ziméo, voilà ton fils ; c'est pour lui que Matomba & moi, nous
avons supporté la vie. Ziméo prit l'enfant, le baisoit avec transport &
s'écrioit : Il ne sera pas l'esclave des blancs, le fils qu'Ellaroé m'a donné. Sans
lui, sans lui, disoit Ellaroé, je serois sortie de ce monde, où je ne
rencontrois plus celui que cherchoit mon coeur. Les discours les plus tendres
étoient suivis des plus douces caresses ; ils les suspendoient pour caresser
leur enfant ; ils se le présentoient l'un à l'autre. Bientôt ils ne furent plus
occupés que de nous & de leur reconnaissance. Je n'ai jamais vu d'homme, même
de nègre, exprimer si vivement & si bien ce sentiment aimable.
On vint donner avis à Ziméo que
les troupes Angloises étoient en marche ; il fit sa retraite en bon ordre. Ellaroé
& Matomba fondoient en larmes en nous quittant ; ils vouloient porter toute
leur vie le nom de nos esclaves ; ils nous conjuroient de les suivre dans la
montagne : nous leur promîmes de les aller voir, aussi-tôt que la paix seroit
conclue entre les nègres-marons & notre colonie. Je leur ai déjà tenu
parole, je me propose d'aller jouir encore des vertus, du grand sens & de
l'amitié de Ziméo, de Matomba & d'Ellaroé.
J'ajouterai à ce récit quelques
réflexions sur les nègres.
Mon séjour dans les Antilles
& mes voyages en Afrique, m'ont confirmé dans une opinion que j'avois
depuis long-tems. C'est que les peuples d'Europe sont comme beaucoup d'hommes
en place qui commencent par être injustes, & finissent par calomnier les
victimes de leur injustice. Les négociants qui font la traite des nègres, les
colons qui les tiennent dans l'esclavage, ont de trop grands torts avec eux
pour nous en parler vrai.
La première de nos injustices est
de donner aux Africains un caractère général. Ils ont la même couleur ; ils ont
beaucoup de sensibilité : voilà tout ce qu'ils ont de commun. Les nez écrasés
même & les grosses lèvres, ne sont pas plus les attributs des noirs que des
blancs. Il y a chez ceux-ci des Lapons, des Tartares, des Esquimaus, des
Mogols, des Chinois, qui ont ces deux difformités. Il y a chez les Africains
des nations entières où la taille & le visage ont les plus belles
proportions. Il n'est pas plus vrai que les nègres en général soient paresseux,
frippons, menteurs, dissimulés ; ces qualités sont de l'esclavage & non de
la nature.
Le vaste continent de l'Afrique
est couvert d'une multitude de peuples. Les gouvernements, les productions, les
religions qui varient dans ces contrées immenses, ont nécessairement varié les
caractères. Ici vous rencontrerez des Républicains qui ont la franchise, le
courage, l'esprit de justice que donne la liberté. Là, vous verrez des nègres
indépendants, qui vivent sans chefs & sans loix, aussi féroces & aussi
sauvages que les Iroquois. Entrez dans l'intérieur des terres, ou même
bornez-vous à parcourir les côtes, vous trouverez de grands Empires, le despotisme
des princes & celui des prêtres, le gouvernement féodal, des monarchies
réglées, &c. Vous verrez par-tout des loix, des opinions, des points
d'honneurs différents ; & par conséquent, vous trouverez des nègres
humains, des nègres barbares ; des peuples guerriers, des peuples pusillanimes
; de belles moeurs, des moeurs détestables ; l'homme de la nature, l'homme
perverti, & nulle part l'homme perfectionné.
Nous traitons les nègres
d'imbécilles ; il y en a de tels & ce sont des peuples isolés, que leur situation
ou leur religion séparent trop du reste des hommes ; mais les peuples du Benin,
de Congo, du Monomotapa, &c. ont de l'esprit, de la raison & même des
arts.
Tout cela est fort imparfait sans
doute : leurs Guiriots ne valent pas Horace ou Rousseau ; leurs Musiciens ne
sont pas des Pergolèze, leurs Peintres des Raphaëls, leurs Orfévres des
Germains.
Mais songez-vous que ces peuples
n'ont encore que très-imparfaitement l'écriture ? songez-vous qu'ils n'ont pas
les modèles des anciens ? Ils sont moins avancés que nous ; j'en conviens :
mais cela ne prouve pas qu'ils aient moins d'esprit.
Il n'ont ni la boussole ni
l'imprimerie ; voilà les deux arts qui nous ont donné l'avantage sur presque
tous les peuples du globe ; & nous les devons au hasard. La boussole, en
facilitant les voyages, nous fait partager les lumières de tous les lieux :
& l'imprimerie nous a rendu propre l'esprit de tous les âges. C'est elle
qui nous a fait retrouver les traces perdues des Grecs & des Romains, sans
que nous ayons encore égalé ni les uns, ni les autres.
Oui, ce sont les circonstances
& non pas la nature de l'espèce qui ont décidé de la supériorité des blancs
sur les nègres. Il y a quelque apparence que l'intérieur de l'Afrique n'est pas
une terre aussi ancienne que l'Asie ; de plus, il est séparé de l'Asie, &
même de l'Egypte, par des déserts immenses ; les peuples qui l'habitent, sans
communication avec les peuples anciennement policés, n'ont eu que leurs seules
lumières & trop peu de tems pour se perfectionner ; tandis que les
Egyptiens ont formé les Grecs & peut-être les Etrusques ; que ceux-ci &
les Grecs ont formé les Romains, & que tous ensemble ont éclairé le reste
de l'Europe.
Observez encore que les nègres
habitent un païs où la nature est prodigue, & qu'il leur faut peu
d'industrie pour satisfaire à leurs besoins ; d'ailleurs, il ne faut ni esprit,
ni invention pour se garantir des inconvénients de la chaleur, & il en faut
beaucoup pour se garantir des inconvénients du froid. Par conséquent, on exerce
moins son esprit sous l'Equateur qu'en-deçà du Tropique ; & la raison doit
faire des progrès moins rapides chez les peuples du midi, qu'elle n'en fait
chez les peuples du nord.
Malgré les avantages des
circonstances, qu'étions-nous il y a quatre cent ans ? L'Europe, si vous en
exceptez Venise & Florence, ne valoit peut-être pas le Congo & le
Benin. J'ai voyagé & je sçais l'histoire. Oui, les grands peuples chez les
nègres font à-peu-près ce que nous avons été depuis le neuvième jusqu'au
quatorzième siècle. Les mêmes opinions absurdes, les épreuves, les sortilèges,
les droits féodaux, des loix atroces, des arts grossiers étoient alors chez nos
ancêtres, & sont aujourd'hui chez les Africains.
Portons leurs nos découvertes
& nos lumières ; dans quelques siècles ils y ajouteront peut-être, & le
genre humain y aura gagné. N'y aura-t-il jamais de prince qui fonde des
colonies avec des vues aussi grandes ? N'enverrons-nous jamais des apôtres de
la raison & des arts ? Serons-nous toujours conduits par un esprit
mercantile & barbare, par une avarice insensée qui désole les deux tiers du
globe, pour donner au reste quelques superfluités.
O peuples d'Europe ! les
principes du droit naturel seront-ils toujours sans force parmi vous ? Vos
Grecs, vos Romains ne les ont pas connus. Avant le Gouvernement civil de Locke,
le livre de Burlamaqui & l'Esprit des Loix, vous les ignoriez encore ; que
dis-je, dans ces livres mêmes sont-ils assez nettement posés sur la baze de
l'intérêt, commun à toutes les nations & à tous les hommes ? Les Hobbes,
les Machiavels & autres, n'ont-ils pas encore des partisans ? Dans quel
païs de l'Europe les loix constitutives, criminelles, ecclésiastiques &
civiles, sont-elles conformes à l'intérêt général & particulier ?
Peuples polis, peuples sçavants,
prenez-y garde, vous n'aurez une morale, de bons gouvernements & des
moeurs, que lorsque les principes du droit naturel seront connus de tous les
hommes ; & que vous & vos législateurs, vous en ferez une application
constante à votre conduite & à vos loix. C'est alors que vous serez
meilleurs, plus puissants, plus tranquilles : c'est alors que vous ne serez pas
les tyrans & les bourreaux du reste de la terre : vous sçaurez qu'il n'est
pas permis aux Africains de vous vendre des prisonniers de guerre ; vous
sçaurez que les Seigneurs des grands fiefs de Guinée ne peuvent vous vendre
leurs vassaux, vous sçaurez que votre argent ne peut vous donner le droit de
tenir un seul homme dans l'esclavage.
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