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Texte
Depuis
quelques mois, en dépit de toutes les préoccupations politiques, il s'est
répandu une folie qui sévit de tous côtés. C'est la vogue des mots en croix,
véritables problèmes qu'il s'agit de résoudre soumis par les journaux à leurs
lecteurs, qui pâlissent, grands et petits, pendant une semaine pour trouver une
solution. Nombre de feuilles insèrent ainsi, presque tous les deux jours, des
problèmes en forme de damier, dont certaines cases marquées en noir déterminent
la marche du jeu. Actuellement, c'est une mode, une rage, un engouement
universel, qui règnent sur le monde entier.
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Il en
fut de même en 1830, quand le Charivari, nouvellement fondé, remit en
honneur certains jeux d'esprit comme le logogriphe, et quand l'Illustration
eut l'idée de ressusciter les rébus illustrés, qui depuis longtemps, faisaient
florès en Picardie. Cette fois, la vogue des « mots en croix » ne vient pas de
« cheux nous ». La manie des cross word puzzles ou « mots en croix »
nous vient des États-Unis, où elle a été lancée depuis quelque temps. Par suite
de la communauté de langue, elle a gagné l'Angleterre au début de l'année et,
actuellement, cette vogue est à son apogée. Aucun journal, même des plus
sérieux, ne peut ignorer ce nouveau passe-temps sans voir baisser immédiatement
son tirage. Les annonciers même, les courtiers de publicité se sont emparés de
ce moyen d'attirer l'attention du lecteur pour vanter leurs produits sous une
forme nouvelle ; des concours avec des prix de plus en plus élevés sont ouverts
pour la solution ou même pour la confection des puzzles.
Un
syndicat de Fleet-Street, qui s'est longtemps distingué, nous apprend un
chroniqueur du Temps, par son austérité puritaine contre les courses de
chevaux, les paris, les concours à primes et toutes les combines,
propres à gagner beaucoup d'argent sans rien faire, vient d'organiser un
concours monstre de puzzles sur une base éliminatoire. Les épreuves ont,
paraît-il, été établies par un romancier connu et il faut bien reconnaître que,
dès le troisième tour, il a su éliminer pratiquement tous les concurrents. Ce
n'est pas qu'il a employé des mots rares ou étrangers, mais il les a
raccourcis, pris dans des acceptions peu connues, et l'on doute maintenant, que
personne puisse gagner les 5.000 livres sterling qui constituent le premier
prix. A défaut du gagnant, il est vrai qu'on donnera la forte somme à celui qui
aura été très près de résoudre la série.
Et
puis, pour découvrir les fameux cross-words, ou « mots en croix » on a
édité pour venir en aide aux joueurs, des dictionnaires, car le premier
effet du nouveau jeu a, été d'activer prodigieusement la vente non seulement
des lexiques, mais des répertoires de rimes ou de synonymes, des dictionnaires
bilingues et même des encyclopédies. Il en est de même en France, où la
librairie Bernard Grasset vient de lancer un répertoire pour Les mots
croisés, qui forment, sous le titre, la figure d'un éléphant. La folie des
« mots en croix », après le livre et le magazine, a même gagné le mobilier, et
le Bystander illustré, qui est un recueil dans le goût de notre Vie
parisienne, publie un croquis de F. Blood Smyth représentant un élégant
intérieur, où rêve une jeune femme devant un mobilier décoré partout de « mots
en croix » et de damiers : damier sur les panneaux du home, damier sur le
plafond, damier sur le dossier des chaises, damier sur le revers du canapé,
damiers sur la table et le guéridon, damier sur le tapis. Il est vrai que le Bystander
est un des organes principaux des players of cross words, des « joueurs
de mots en croix ».
Tout
cela n'est rien auprès de la folie extravagante de nos amis d'Amérique. Une
championne des « mots en croix » se fait enfermer dans une fosse remplie de
crocodiles, et fait le pari de n'en point sortir avant d'avoir résolu le
problème. Dans l'Etat du Sud-Dakotah, on est obligé d'interdire aux aiguilleurs
la recherche des « mots en croix », car cette manie obsédante a été la cause de
plusieurs accidents. On imprime des « mots en croix » sur les robes, les
rubans, les mouchoirs ; on en fait, dit M. Robert de Beauplan, des pendeloques,
des boucles d'oreille, des joyaux. L'humour et la caricature blaguent les mots
croisés. Une patronne interpelle la cuisinière : - « Julie, ma fille, vous avez
encore laissé brûler le filet madère ! - Madère ! Ah madame, c'est le seul
mot qui me manquait encore. J'ai gagné le prix ! » Un mari déclare : « Je suis
bien tranquille, ma femme ne sortira pas en mon absence. Je lui ai donné « des
mots croisés ». Et de fait, la clientèle des mots croisés est énorme, aussi
bien dans les salons mondains, que dans les banques, les administrations. On
dédaigne Mon Ciné, pour suivre les passionnantes combinaisons du jeu des
« mots croisés », qui ont remplacé les concours de grains de millet créés par le
Matin, ou du Litre d'or.
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Qu'est-ce
donc que ce problème des « mots croisés » ? C'est assez simple, quoique fort
ingénieux. Figurez-vous une sorte de damier, où certaines cases en noir,
forment, soit une figure plus ou moins géométrique, soit sommairement une
physionomie humaine, un profil grotesque, de bonhomme, la silhouette noire
d'une auto ou d'une barque, formée par quelques points... carrés.
Toutes
ces cases, sont numérotées horizontalement et verticalement.
Chacune d'elles représente une lettre. Chaque suite de lettres ou de cases,
dans l'un ou l’autre sens, constitue un mot qu'il s'agit de trouver. En
réalité, dans le sens vertical, les mots forment une sorte d'acrostiche.
Au-dessous
de ce damier numéroté, des indications sommaires vous aident à trouver le mot
recherché, mot parfois long, difficile, technique ou scientifique ou mots assez
courts, comme certains pronoms, certains articles, des adverbes, ou certains «
temps des verbes ». L'indication horizontale ou verticale, renferme des renseignements
très sommaires comme : Monnaie étrangère. - Ville d'Italie où fut
conclu en 1922 un traité entre l'Allemagne et la Russie. - Enveloppe
calcaire de certains mollusques. -Fleuves d'Asie, etc., etc., etc.
La
règle du petit jeu qui fait fureur, veut que chaque case blanche soit remplie
par des lettres qui composent les mots correspondants, dont on a indiqué le
synonyme ou la définition. Chacun de ces mots part d'un chiffre, horizontalement
ou verticalement et se poursuit jusqu'à, ce qu'il rencontre une case noire.
Il n'y a pas à tenir compte des accidents, des cédilles, du pronom des verbes
pronominaux ou des lettres liées oe, ae qui doivent occuper deux
cases.
L'exemple
suivant donnera la clef de ces problèmes des mots en croix combinés parfois
par de grands écrivains. Ne dit-on pas qu'un académicien comme Jean Richepin a
rédigé les trois problèmes d'un concours actuel ? Qu'on jette un coup d'oeil
sur le damier suivant où le problème est supposé résolu :
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E
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S
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T
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O
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M
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P
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E
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R
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A
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I
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T
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U
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R
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E
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A
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G
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E
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S
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R
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C
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E
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N
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T
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L
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A
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P
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T
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E
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L
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U
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T
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L
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I
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E
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E
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U
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S
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I
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L
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N
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I
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M
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B
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E
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E
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S
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D
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E
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S
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E
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M
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P
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A
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R
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E
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R
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A
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E
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R
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E
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O
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S
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T
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P
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A
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S
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A
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M
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N
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E
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S
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I
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E
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M
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E
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N
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U
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V
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R
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A
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I
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I
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N
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N
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T
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E
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R
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O
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N
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S
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S
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E
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R
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I
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E
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R
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E
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N
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T
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HORIZONTALEMENT on lira :
Estomperait. – U. - Areages (mesurage des terres par ares). - R. - Cent. - L. -
Apte. - Lut (Enduit dont on bouche les vases). - Lie. - E. U. S. (trois
lettres). - Il. - Nimbe. - Es. - Désemparera. - Ere. - Ost (armée). - Pas -
Anmésie. - Menu. - S. - Vrai - Intenterons. - Sérièrent.
VERTICALEMENT on lira :
Euclide (le géomètre grec). - Mi (note musicale). - S. - Euler (le
mathématicien suisse). - En. - S. - Tant. - Séante. - Ort. - Ne. - Muer. - Me.
- Lirnon - Ni - Palimpseste (manuscrit sur parchemin dont on a fait disparaître
l'écriture). - E. - G. - Ebats. - E. - R. - Rea (Roue à gorge d'une poulie). -
E. - R. - Ivre. - Aspe (Vallée des Basses-Pyrénées). - Éperon. - I. - Tuera. -
Ant. - Tressas. - I. - S.
Tels
sont les « mots en croix », interrompus et « brisés » par les cases noires,
mais il y a eu, même très anciennement, des combinaisons plus compliquées. Il
ne faudrait pas croire, en effet, que ces problèmes si curieux des « mots croisés
» qui passionnent aujourd'hui tant de chercheurs et de découvreurs de puzzles,
soient nouveaux et inédits. Dès l'antiquité, il y a eu des auteurs assez
subtils pour figurer, par conque, représenté par des lignes de longueurs
différentes. Les mots n'encadraient pas une figure, mais ils la représentaient.
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Il y a
eu les Ailes, l'OEuf et la Hache de Simmias de Rhodes, le
poète grec du IVe siècle, qui sont reproduits dans l’Anthologie de
Jacobs. Il y a eu les deux Autels de Dosiadas, formés par des vers
inégaux, et parfois énigmatiques. Il y a eu la Syrinx ou flûte de Pan, de
Théocrite, figurée par dix tuyaux de deux vers chacun. Mais le chef-d'oeuvre
est l'Orgue de Porphyrius, qui n'est pas sans intérêt, parce qu'il
représente l’exacte figure de l'ancien orgue hydrauligue. Cet orgue... versifié
est composé de trois parties : vingt-six vers iambiques, tous de dix-huit
lettres, forment la partie inférieure. C'est le clavier. Un seul grand vers hexamètre
inscrit transversalement en lettres capitales, forme le support, d'où s'élèvent
vingt-six vers ou tuyaux, qui croissent successivement par l'addition d'une
lettre à chaque vers. Le tuyau le plus bas a vingt-cinq lettres ; le plus haut
en a cinquante.
Rassurez-vous.
Les vers figurés, qui se rapprochent des mots croisés, ne sont pas des
privilèges bizarres de l'antiquité. On les retrouve au Moyen-Age, à la
Renaissance, dans les temps modernes. Tabourot, sieur des Accords, rapporte
qu'il a figuré poétiquement une coupe, une marmite et qu'un bizarre petit livre
qu'il cite : Sylvae quas vario cariminum genere primarii scholastici
collegii Dolani... (Dôle 1592) contient nombre d'images ainsi reproduites.
Mais qui ne connaît La dive bouteille du livre V de Pantagruel et la Bouteille
et le verre de Panard ?
Mais
le fin du fin, la plus extraordinaire figuration, ce sont les extraordinaires
images représentant des croix de tous genres et de toutes formes, que le poète
allemand Raban-Maur a publiées, au neuvième siècle, en vers latins, sous le
titre : De laudibus scanctae crucis libri duo, eruditione versu prosaque
mirifici. Quo figuris sive imaginibus XXVIII multa fidei
christianae mysteria, multi mystici numeri... in formam crucis redacta, subtiIiter et ingeniose explicantur. C'est un poème en vers latin, dont certains vers,
très habilement rédigés forment partout la figure de la croix.
Ce
Raban Maur, d'origine germanique avait été un des moines du monastère de Fulda,
d’où il était parti à Tours où il fut le disciple d'Alcuin. Revenu à Fulda,
dont il avait été nommé abbé, devenu ensuite évêque de Mayence, quels ouvrages
d'érudition théologique ne s'était-il pas mis en tête d'écrire ? Commentaires
sur les Ecritures saintes ; explication des Macchabées, du Livre de
Judith et d'Esther, des Proverbes de Salomon ; ouvrages
lttéraires en vue de l’enseignement, notamment le De inventione linguarum,
et le De Clericorum institutione ; traités sur l'âme, sur l'obéissance
des fils vis-à-vis de leurs pères et de leurs rois ; poèmes curieux sur les
événements et les personnages de son temps.
Dans
cet amas de narrations et de compilations, rien n'est plus compliqué, plus
difficile, plus ingénieux que ces louanges de la Croix par Raban-Maur. Ce sont,
comme dirait Etienne Tabouret, qui s'y connaissait, des « subtilités
curieusement monstrueuses ». Figurez-vous que dans ce petit poème des Louanges
des Croix, chacun des vers latins présente cette singularité d'être formé
d'un même nombre de lettres. A espaces réguliers, comme sur un semis, semblent
disposés tout d'abord des croix latines, au nombre de cinq ou six par page. Si
vous voulez chercher un sens à ces pages, il faut d'abord lire ces vers latins
hexamètres horizontalement, comme on fait des « mots croisés » actuels.
Mais où apparaît une fantastique complication que Raban-Maur a su vaincre, dans
les six croix figurées, c'est que chaque lettre du texte versifié général,
superposée comme un acrostiche et lue verticalement sur l'emplacement de
la croix figurée, forme, en trois colonnes verticales, un nouveau vers latin
figurant la grande branche de la croix latine :
Forma sacrata crucis venerando fulget amictu.
Voulez-vous,
maintenant, savoir comment sont figurées les deux branches transversales ? Par
un autre vers latin, divisé en trois tronçons :
Magnus vestit
honor, lætus loquor hoc nationi.
Autant
de « croix figurées » ; autant de vers latins différents. On voit d'ici la
diversité compliquée de ces formes inventées par Raban-Maur. Mais n'allez pas
croire qu'il a borné là son oeuvre poétique. La Croix, dont il chante les
louanges, y apparaît sous les formes les plus différentes. Ici elle est figurée
horizontalement par le vers du milieu de la pièce et verticalement
par un autre vers, formé de lettres isolées prises à chacune des lettres qu'il
traverse. Et comme ce serait trop simple, dans chaque angle de la croix sont
figurés des tétragones ou carrés, formés aussi par des lettres, qui ont
un sens. On lit, par exemple, sur un de ces tétragones :
Te
patriarcharum laudabilis actio signat.
Mais
il y a encore bien d'autres fantaisies créées par l'imagination baroque de
Raban-Maur ! Voilà une espèce de croix pattée, formée par des lettres
qui allégorisent les Vertus. Une autre croix est formée par quatre parties
octogones qui symbolisent les Quatre éléments, les Quatre malheurs du temps,
les Quatre plaies du monde et les Quatre divisions du jour.
Tournez
la page et vous trouverez la figure d'une croix bretessée, comme on dit en
blason, qui symbolise les Douze Mois, les Douze Signes du zodiaque, les Douze
Vents et les Douze Apôtres. Une autre croix, dont les branches sont formées par
des redans, se présente ensuite ; puis une autre formée de cinq carrés, dont
les vers chantent les cinq Livres de Moïse, puis une autre encore qui célèbre
les animaux des quatre Evangiles, et une autre encore, qui, en ses divisions
octogonales chante, les Béatitudes, aussi bien que César Frank. Raban Maur, qui
avait écrit les Louanges de la Croix, pour remercier Dieu de son
élévation au grade d'abbé de Fulda, a même poussé la folie jusqu'à figurer dans
ces vers des figures, comme celle du Christ, de César, des Séraphins et des
Chérubins et Anges. Cette oeuvre si bizarre, mais très admirée au moyen-âge, ne
fut publiée qu'en 1503 par Thomas Anselme, édition fort rare de Jacques
Winpheling qui fut reproduite dans le tome 1 de l'édition de 1626, et de nos
jours, dans la très curieuse édition de 1847, in-folio de Ad. Henze, de
Leipzig, consistant en lettres (et non en mots), rangées de façon à former en
rouge vingt-huit figures ou sentences séparées.
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Que
l'on ne croie pas, dit notre compatriote A. Canel, dans ses Recherches sur
les jeux d'esprit, que la mode des vers à la Raban-Maur fut de courte
durée. Au XVIIe siècle, Nicolas Percher, religieux de Sainte-Benigne de Dijon,
fit encore des vers latins en « Croix de Saint-André », et Jacques Pochet, dans
son Apollinis spiritualis oraculum (Bruxelles 1651), l'imita en
accumulant encore les difficultés nouvelles.
Est-il
besoin de dire que les « mots en croix » ont trouvé des détracteurs,
surtout aux Etats-Unis où une Université a calculé ce qu'on perdait de temps à
déchiffrer ces problèmes de mots ? Words, words. Des mots, des mots,
comme disait Shakespeare. Avec plus de bon sens, les défenseurs disent que
c'est un excellent moyen de propagation de la culture générale. Comme la
collection de timbrespostes, qui a popularisé tant de notions artistiques,
géographiques, ethnographiques, les « mots en croix », propagent la
connaissance du vocabulaire, ravivent les connaissances historiques,
scientifiques, forcent à approfondir le sens des termes techniques. Heureux de
cette mode aurait été Théophile Gautier, qui, pour enrichir sa langue, lisait
tous les dictionnaires et les manuels des métiers ! Croyez-vous que, sans la
manie actuelle, cette jeune fille chercherait quel pouvait bien être le
troisième Pharaon de la quatrième dynastie ; un rhombe qui est un losange
ou un ptérinoxyle, qui est un insecte ?
Il y a
quelque temps, un grave parlementaire, compulsait à la Bibliothèque, des
ouvrages de biographie musicale et feuilletait Fétis pour retrouver le nom d'un
musicien célèbre, formé par quatre lettres et trouvait... Bach. Mille
découvertes sont faites ainsi, par ces mots imprévus ou rares, surgis tout à
coup.
Somme
toute, c'est une distraction intellectuelle, amusante, car tout le monde ne
peut pas pratiquer la boxe, le « noble art » comme dit Tristan Bernard et jouer
des parties de rugby pour la plus grande gloire de son club. Vivent
donc les « mots en croix » !
GEORGES DUBOSC
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