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Texte
Après le mois de
décembre et les fêtes de Noël, le mois de février avec les fêtes de la «
Chandeleur » et les « Jours gras », est le mois des gâteaux et des friandises
traditionnels. C’est le mois des crêpes, des beignets, des gaufres. Dans la
graisse qui crépite, écrivait Fulbert-Dumonteil, c’est le pet-de-nonne qui
flotte comme un globe d’or ; c’est le beignet joyeux qui se gonfle en parfumant
le foyer, c’est la gaufre qui s’épanouit sous les fers retentissants. La crêpe
saute, appétissante et légère, dans le poëlon et partout on respire les
senteurs de la vanille et de la fleur d’oranger, mêlées à l’arôme des
pommes, taillées en rondelles appétissantes.
Les crêpes, tout d’abord, sont le mets particulier et
consacré de la « Chandeleur ». Les vieux dictons campagnards veulent qu’à cette
époque la fortune nous sourie ou nous fasse la nique. Elle nous sourira,
pendant l’année, si nous mangeons des crêpes, ce qui n’est pas à dédaigner, par
ce temps de « vie chère » ! De plus, la coutume veut que si l’on fait des
crêpes, on réserve la part du pauvre, ou qu’on en offre à ses voisins ou à ceux
qui n’ont pas eu le loisir de les faire. Bonne leçon de charité gourmande ! On
n’est pas étonné après cela que dans le Berry, on appelle la Chandeleur, la
fête de Notre-Dame-des Crêpes ou encore, plus savoureusement, La
Bonne Dame crêpière.
Les crêpes, on ne s’en douterait peut être pas, remontent à
une très haute antiquité. Les paysans grecs et romains ont mangé des crêpes, un
peu comme les paysans bretons d’aujourd’hui se régalent encore souvent de
crêpes de farine de sarrazin, de galettes à la poële. Le laganon, qu’ont
décrit Athénée et Galien, était une sorte de gâteau plat et mince, fait dans
une poële basse, avec une pâte assez liquide, où entraient quelques condiments
qu’on retrouve encore à notre époque, du lait, du vin, du miel, du suc de
laitue, tout cela jeté dans l’huile, saisi et frit. C’était, somme toute, une
friandise campagnarde pour les intérieurs simples, modestes et dédaignée par
les tables fastueuses, qui laissaient les lagani aux pauvres gens qui
s’en régalaient lors des fêtes. Dans le premier livre de ses Satires,
dans la sixième, dédiée à Mécène, Horace parle de ces crêpes latines, comme
d’un mets frugal.
Inde domum me
Ad porri et ciceris refero laganique catinum
Cette pâte des crêpes devait être assez peu consistante et assez légère. Elle
se mangeait quand elle n’était pas trop cuite et croustillante, sans effort, et
Celse, dans le traitement des fractures de la mâchoire, la fait succéder aux
aliments liquides ordonnés aux malades. Les lagani d’Horace, transformés
en ces pâtes qui forment comme de longs rubans, sont, par des transformations
diverses, devenus ces lazzagnes, dégustées encore par les Italiens qui
se régalent de ce mets populaire.
Sous le nom latin de Crespellæ, les crêpes beurrées
ou sèches, accommodées ou assaisonnées de condiments divers, les crépins,
reparaissent, pendant tout le Moyen Age français. Du Cange cite un passage de
la Vie de saint Jacques Venetius, où on voit une femme envoyant un
serviteur chercher des crêpes d’herbe et de farine, des fritelles, qu’on
prépare et fait frire dans l’huile, les jours de fête. On se réunissait alors,
en effet, plusieurs compagnons ensemble pour manger quelques douzaines de ces
crêpes dorées et appétissantes. Une lettre de rémission de 1399 nous l’apprend
en ces termes : « Comme l’exposant eust été à une noce avec plusieurs autres
compagnons, lesquels en partirent après avoir été en un crespillon tous
ensemble ». Le crépillon, c’est une réunion où l’on mange des crêpes.
Du reste, dès la fin du XIVe siècle, cet usage constant des
crêpes se retrouve dans les plus anciens livres de recettes culinaires
françaises. Lisez, par exemple, Le Ménagier de Paris, et vous verrez si
la recette a beaucoup changé.
Prenez
de la fleur de farine et détrempez-la d’oeufs, tant moyeux comme aubuns.
Ostez le germe et mettez-y sel et du vin et battez longuement ensemble, puis
mettez du saindoux sur le feu, en une petite poëlle de fer, ou moitié saindoux
ou moitié beurre frais et faites fremier (frire).
Et adonc aïez une escuelle, percée d’un pertuis gros comme petit doigt,
et adonc mettez de cette bouillie dedans l’escuelle, en commençant au milieu,
et laissez filer tout autour de la paëlle. Faites-la cuire, sauter et
retourner. Puis mettez en un plat et de la poudre de sucre dessus. Et que la
paëlle dessusdite de fer ou d’airain tienne trois chopines et ait le bord demy
doigt de hault et soit aussi large au-dessus comme en bas, ne plus ne moins et
pour cause.
Les moyeux, ce sont les jaunes d’oeuf et dans le patois de la
vallée d’Yères, on se sert encore du mot moyau, pour désigner la même
partie. Les aubuns ce sont des blancs. Le Ménagier donne encore
une autre recette pour faire les crêpes, qu’il appelle à la guise de Tournay.
C’est à peu près le même mélange, ce qu’on appelait jadis et encore dans la
cuisine française, le même appareil. Aux oeufs battus et mélangés, on
ajoute de la fleur de froment et surtout un quart de vin tiède. La pâte ne doit
être « ni clère ni espoisse » ; on la met dans une écuelle puis on gresse la
poële « en tournant ». « Et que l’on batte toujours vostre paste sans cesser
pour faire des austres crespes. Et icelle crespe qui est en la paëlle, convient
souslever avec une brochette ou une fourchette et tourner ce dessus dessous
pour cuire, puis oster, mettre en un plat et commencier à l’autre. Et que l’on
mouve et batte la paste sans cesser. »
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Dans Le Viandier de Guillaume Tirel, dit Taillevent, dans le
manuscrit de la Bibliothèque du Vatican, publié par Jérôme Pichon et par
Georges Vicaire, on trouve aussi des recettes sur la manière de faire les
crêpes, ce qui prouve que l’usage en était général à la fin du XIVe siècle. La
recette pour les grandes crêpes, faites dans la poële, semble la même que celle
du Ménagier de Paris, mais les petites crêpes sont d’une autre forme,
tortillées en boucle, comme le sont les gogloff alsaciens. Jugez-en
plutôt :
Et pour petites crêpes, convient battre moyeulx
(jaunes d’oeuf) et aubuns d’oef (blanc d’oeuf) et de la fleur
parmy, qu’elle soit un peu plus troussant (consistante) que celle des grandes
crêpes et qu’on ait petit feu tant que le feu soit chaud et avoir son escuelle
de bois percée au fond et y mestre de la pâte. Et puis quand tout est prest,
couler ou faire en manière d’une petite boucle, ou plus grande et au travers de
la boucle, une manière d’ardillon…
Il y avait encore une sorte de crêpe, dont parlent tous les livrets
culinaires du Moyen-Age. C’est une sorte de pâtisserie qu’on appelait les pipefarces,
et qui consistait en des morceaux de fromage enrobés dans la pâte des crêpettes
ou petites crêpes, qu’on jetait dans la friture, avec grand soin pour ne pas
les brûler. « Et quant elles sont sèches et jaunettes, les drécier et les
crespes avec », ajoute Taillevent, le maître queux du duc de Normandie et
sergent de cuisine du roi Charles VI.
Goyères, tartes et flaonceaux
Pipefarses à grans monceaux.
En Normandie, les crêpes étaient de tout temps renommés et Ducange le
constate « Les paysans de Normandie, dit-il, appellent crêpes, de la
farine et des oeufs, frits dans une poële ». Très souvent, du reste, en pays
normand, on appelle les crêpes de la Chandeleur ou du Mardi-Gras, des poëlées.
Sous la vaste cheminée du logis campagnard, la fermière ou la ménagère, qui a
préparé sa pâte bien déliée formée d’oeufs, de bon beurre, parfois de lait,
mais sans le vin blanc, figurant dans les recettes du moyen-âge, en le poëlon
préalablement graissé avec du beurre ou saindoux, verse en tournant et en
commençant par les bords, la pâte de la poêlée. D’un coup habile du
poignet sur la queue de la poële, elle fait sauter la crêpe, quand elle est
cuite, et la retourne vivement pour être frite de l’autre côté. Tout le monde,
en riant, s’essaie à retourner aussi les crêpes : le fermier, les hommes et
parfois les enfants, qui la rattrapent à moitié ou laissent retomber dans le
feu, la crêpe trop brûlée. Et ce sont des rires moqueurs à chaque maladresse
de… celui qui ne sait pas tenir la queue de la poële ! En Normandie, les crêpes
étaient d’un usage si fréquent qu’il y avait différentes sortes de poëles et
poëlons pour faire sauter les poêlées, les crêpes et les crêpets et les crêpelets.
C’était la tuile, la tieulle, une poële très basse et très plate,
commode à manier. Chez les Capucins, il arrivait souvent qu’au lieu de sonner
la cloche, on frappait sur la tuile pour annoncer le souper. Le Haitier,
figurant souvent dans les récits et les contes de Basse-Normandie et la Galletière,
à rebords peu élevés, servaient surtout pour faire les galettes, les crêpes de
sarrazin et les carêmes-prenants, dénomination amusante des friandises
des derniers Jours gras, avant que « le carême prenne ». C’est bien le sens
dans lequel Molière et Mme de Sévigné se sont servis de cette locution
expressive…
Mais chaque Normand, comme le cuisinier que cache Rabelais dans un pâté
pour la grande bataille des Andouilles de Pantagruel, n’aurait pas
seulement pu s’appeler Crespelet. Il aurait pu aussi s’appeler Buignet
ou Buignetet ou Beguinet, car il est aussi très friand des
Beignets des Jours gras et du Carnaval.
Les beignets dorés, soufflés, saupoudrés de sucre, croustillants et
légers ! Ce n’est pas leur véritable dénomination ancienne. Pendant tout le
moyen-âge ce sont des bignets, de notre vieux mot bigne, qui
signifie : enflure, tumeur, grosseur, parce que les bignets sont enflés
et soufflés. C’est un peu nous dit Ménage dans son Dictionnaire étymologique,
le sens de Big en anglais et de beigne dans le vieux patois
normand : « Coller une beigne, c’est un peu coller un beignet », mais avec
moins d’agrément ! En Picardie, pour la même raison, les bignets
s’appelaient souvent des bingues. C’est un mot dont usent les statuts
des Boulangers d’Abbeville quand ils disent, « qu’ils doivent faire des bingues
en même temps que leur « fournée de pain ».
Est-il besoin d’ajouter que jadis les beignets consistaient en une pâte
frite, mais enveloppant mille denrées diverses. C’est le Bignet au
fromage, dont Joinville, parle à son entrée en Egypte. « Les mets que servirent
les Orientaux, dit-il, furent des beignes de fromages, cuites au soleil.
C’est le Beignet de moelle de boeuf, une friandise très goûtée du
moyen-âge, dont on trouve la recette dans le Ménagier de Paris, dans le Viandier
de Taillevent, dans le Cuisinier français de La Varenne, qui en 1769,
cite avec les Beignets au fromage, les Beignets de fonds d’artichaud «
enveloppés par une pâte de farine, d’oeufs, de sel, de lait, frite dans le
saindoux chaud ». La science du maître hôtel vous fera connaître encore bien
d’autre sortes de beignets : les Bignettes en marmélade, les bignets de
sureau, de vigne tendre et puis maints bignets de fruits, de pêches, de
fraises, d’abricots, de pistaches, les Beignets à la Suisse faits avec du
gruyère caché dans la pâte. Encore aujourd’hui, le maître de la cuisine
moderne, Richardin, dans son Art de bien manger, vous indiquera à côté
des beignets d’abricots, de mirabelles, d’oranges, les beignets à la crême
glacés, qui consiste en une sorte de crême frite, coupée en losanges et relevée
de citron vert ; les beignets de fraises et bien d’autres. Sans compter les
beignets à l’oignon, à la carotte, au carton, à la filasse qui sont des attrapes
pour…les gourmands.
Mais le vrai beignet classique est le Beignet aux pommes. Olivier
de Serres le proclame. « La pomme, dit-il, s’accommode très bien de tartelage, beignets
et semblables gentillesses de cuisine. » Le Pâtissier français, publié
chez Oudot à Troyes, en 1753, ajoute que quand la pâte élastique est préparée –
toujours accompagnée de vin blanc – on doit y jeter les rondelles de pommes. «
Vous pouvez y ajouter, dit-il, de la pomme coupée par tranches ou de l’écorce
de citron, qui soit coupée et raspée en petits morceaux. Dès qu’ils sont cuits,
tirez-les hors de la poële, puis les mettez dans une écuelle, les poudrez de
sucre et les arrosez de quelques gouttes d’eau-de-vie ou de fleur d’oranger. » Aujourd’hui,
on vous dirait, arrosez d’un peu de bon vieux cognac ou de rhum, et servez
chaud !
A Rouen même, les beignets à toutes les époques ont été en grand honneur.
On en a la preuve par certaines redevances bizarres, comme celle bien connue de
L’Oyson bridé, quand les religieux de Saint-Ouen, devaient, précédés de
violoneux, aller offrir deux grands plats remplis de beignets croustillant aux
meuniers de la ville du Grand Moulin. Et quand on supprima cette étrange
cérémonie, on doubla la redevance qui fut dès lors, de quatre plats de beignets
aux pommes !
Au XVIIe siècle, les beignets fumants ne sont pas moins en vogue, aux
jours de Carnaval et Hercule Grisel dans ses Fastes de Rouen, bon poète,
très vraisemblablement doublé d’un gourmet, en a donné une recette d’une
exactitude merveilleuse, où rien n’est oublié, ni la poële, ni la pâte, ni les
oeufs, ni la crême, ni le saindoux, ni tous les rites de la préparation. Lisez
plutôt ce passage des Fastes du mois de février.
In
nitida pelvi niveae vim coge farinae ;
Sintque parata tibi
plus minus ova decem.
In tritam solos cererem demitte vitellos,
Et zyto infuso dilue
mista simul.
Sparge salem modicum, multique adjunge
cremorem
Lactis, ab his fiat
liquida massa satis.
Sit focus instructus calida sartagine
porci.
Spumet abundanter
colliquefactus adeps.
Huc age de massa stillet cochleare parata
Anguineos ductus pone
vel orbiculas.
Si facis
orbiculos pomorum his integre frusta
Si libet:
excoctis aureus esse color.
In
patina positis multum super implue succi
Quem tibi de cannis India nigra dedit.
On ne pouvait mieux décrire ces beignets dorés, que Louis XV et la du
Barry aimaient à faire eux-mêmes et que le musicien Firmin Bernicat a mis sur
la scène, sous le titre des Beignets du Roi, sur un livret qu’Albert
Carré, en 1888, avait tiré d’un vieux vaudeville de Benjamin Antier.
A ce propos, quelle jolie estampe que Les beignets, gravée par de
Launay, où Fragonard a groupé des enfants joyeux et gourmands !
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Reste encore une sorte de beignet. C’est le « beignet soufflé » bien
connu sous le nom de pet-de-nonne, ou monialis crepitus, puisque le
latin brave l’honnêteté. Bien intentionnés, quelques lexicologues l’ont baptisé
paix-de-nonne, en racontant que ces beignets soufflés et gonflés avaient
été inventés par une religieuse qui, en donnant sa recette à un couvent voisin
et ennemi, avait assuré la paix ! si non e vero… Toujours est-il que
Platine, au XVe siècle, dans son De honesta voluptate parle des beignets
soufflés et venteux ; que le Livre des dépenses de la duchesse de Flandre, qui
épousa Philippe-le-Hardi, entr’autres pâtisseries, rissoles, ravioles,
darrioles, crêpes, gaufres et beignets, note les pets d’Espagne, aussi
appelés pets Chevalier, que La Varenne, écuyer de cuisine de M. Le
marquis d’Uxcelles, appelle tout à trac des pets de p.... Voulez vous
savoir la recette de ce beignet soufflé et léger ? Un maître-queux de la
cuisine de notre temps, Urbain Dubois nous apprend qu’il faut bien lier la
pâte, en la travaillant. Il suffit ensuite de la rouler avec le doigt
pour lui donner la forme globulaire. Alors il faut la laisser tomber dans une
poële à peine chaude. A mesure que ces beignets soufflés, s’enflent, se
gonflent et grossissent, on les rapprochent d’un feu plus intense. C’est un
secret bien connu. Charles Monselet a cependant raconté qu’un matelot qui le
connaissait, avait tellement étonné une peuplade sauvage de l’Océanie, qu’il
s’était fait nommer souverain de l’île où il était débarqué, sous le nom de
Pet-de-Nonne 1er. Mais Monselet avait de l’imagination !..
Aussi bien crêpes, beignets de toutes sortes sont appréciés
de tous les pays du monde. En Angleterre, c’est le pancake, dont Shakespeare
a parlé à deux reprises, dans Tout est bien qui finit bien, où le clown
dit que les crêpes vont au « Mardi-gras », to Shrove-Tuesday, « comme
une pistole à la main du procureur » et, dans la scène II de Comme il vous
plaira, où Touchstone parle de son père, qui jurait toujours « que les
crêpes étaient bonnes ». Ailleurs dans Périclès, il parle aussi des flap-jack,
qui sont aussi une sorte de crêpes. L’Allemagne a les Kraplen et les Apfelschuitt,
qui sont les beignets aux pommes, comme les Frittela chez les Italiens,
assaisonnés au miel. Tout cela, sans compter toutes les variétés de nos crêpes
et beignets provinciaux ; les crespeu ou crespel du Midi
provençal ; le caussero, crêpe de Gascogne ; l’arminas, la grande
crêpe de farine et d’oeufs du Rouergue, le bougno, ou bougneto,
le beignet de riz des régions des Alpes et du Dauphiné…
Longtemps encore, on se régalera en Normandie et ailleurs
des crêpes et des beignets, dont nous venons de conter la savoureuse histoire.
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