|
Texte
En 1877 pour situer l’action de son Bouvard
et Pécuchet, Gustave Flaubert médita longtemps, puis entreprit un voyage en
Normandie, en compagnie de son ami Edmond Laporte, camarade charmant, causeur
amusant et érudit que bien des Rouennais ont connu, quand il était conseiller
général du canton de Grand-Couronne. Pour Flaubert, c’était une habitude que
ces excursions... littéraires et il en avait usé de même pour l’Education
sentimentale. Ayant à décrire une descente en Seine et ne possédant pas de
bateau bien installé, il fit tout le parcours le long de la rive en cabriolet.
Grand enfant, Flaubert se faisait une joie de ces voyages d’études qui
rompaient la monotonie de son existence. Il aimait à en préparer un peu la mise
en scène et l’itinéraire. Pendant ce mois de septembre donc les deux amis
devaient parcourir le Calvados, passer plusieurs jours à Caen et dans les
environs, visiter Sées, Laigle, la Trappe, Domfront, Falaise dont les alentours
devaient être assignés pour résidence aux « deux bonshommes », du roman futur
de Flaubert.
Celui-ci portait un chapeau mou et s’enroulait un grand foulard rouge autour du
cou, pour se garder des brumes de septembre. Dans un récent voyage à Paris, il
avait également acheté pour quinze francs, au Palais Royal, pour lui et pour
Laporte, deux superbes bâtons de maquignon normand, qui devaient compléter leur
tenue. Flaubert avait également acheté de grands crayons de charpentier, qui
lui servaient à manifester son opinion sur le Maréchal Mac-Mahon, dont on
préparait la candidature à la Présidence de la République et qu’il ne pouvait
supporter.
Pour arriver à situer le lieu de l’action de Bouvard et Pécuchet, les
deux compagnons entraient dans les maisons, dans les fermes qui leur semblaient
répondre à leur préoccupations, sous prétexte de les louer ou même de les
acquérir. Seulement, Flaubert était rarement content de l’endroit qui ne
répondait jamais absolument à toutes les conditions de son roman. Près de
Domfront, il avait cru rencontrer la maison rêvée pour ces deux bonshommes,
mais la situation ne se prêtait pas à certaines investigations archéologiques. Flaubert
caressait, en effet, le projet de faire reconstituer par ces deux fantoches la
statue du Veau d’or. Le culte du Veau d’or, d’après lui, s’était transmis du
Sinaï dans le pays normand. Il avait vu quelque chose là-dessus et pour
retrouver cette note, il eut le courage de relire toute la collection des
bulletins de la Société des Antiquaires de Normandie.
Finalement, il retrouva une note prise dans un ouvrage de Dom Martin, indiquant
que le Veau d’or avait été caché sous la Mont-Faunus, près d’Argentan.
*
**
Mais il avait encore une autre préoccupation qui l’obsédait. Dans son livre,
les deux bonshommes, après avoir entendu pieusement la messe de minuit, sont
touchés par la grâce et deviennent, peu à peu, très religieux, se confessent,
pratiquent les sacrements, deviennent mystiques, exaltés, jusqu’à se donner la
discipline ! Pécuchet, toutefois, malgré l’ardeur de son zèle, craignait de ne
pas posséder la persévérance. Et c’est pour obtenir ce don qu’il se résoud à
faire un pèlerinage à la Vierge. Il hésitait entre Notre-Dame-de-Fourvières,
Chartres, Embrun, Marseille et Auray ; mais il se décida pour
Notre-Dame-de-la-Délivrande, près de Caen.
Cette visite de la Délivrande, pour se documenter, Flaubert l’a faite lui-même
vraisemblablement, dans les premiers jours de son séjour à Caen. C’est pendant
les quatre jours passés à Caen qu’il a pu se rendre assez facilement à Douvres
et à la Délivrande, qui ne sont point éloignés de l’Athènes normande. Le chemin
de fer qui mène à Luc existait-il à cette époque ? Probablement non, car
Bouvard et Pécuchet, partis de leur bourgade hypothétique de Champignolles,
près Falaise, indiquent qu’ils ont fait le voyage dans un vieux cabriolet loué
par eux. Le trajet était de quarante-trois kilomètres qu’ils firent en douze
heures. Dans une des lettres écrites à sa nièce Caroline, datée de Bayeux, le 2
septembre 1877, Flaubert indique « que toute sa journée se passe en courses, la
plupart en petites voitures découvertes où le froid leur coupe le museau. Hier,
au bord de la mer, dit-il, c’était insoutenable. »
Dans son roman, il fait descendre ses « bonshommes » à l’auberge. C’est là
aussi que Laporte et lui descendirent à l’Hôtel Notre-Dame. Comme
aux héros du roman, on leur donna une chambre à deux lits, avec deux commodes
supportant deux pots à l’eau dans de petites cuvettes ovales. C’était, avait
dit l’hôtelier, la Chambre des Capucins. Cette chambre, qui malgré les transformations
existe encore aujourd’hui, avait son histoire. Avant la Révolution elle était
de tradition réservée aux pères Capucins de Caen dont le couvent se trouve
englobé aujourd’hui dans le couvent du Bon-Sauveur, lors de leur pèlerinage
annuel à la Délivrande. De plus, il est certain que des messes y furent dites
secrètement pendant la Terreur par des prêtres assermentés.
Cependant Flaubert s’instruit de l’histoire du pèlerinage célèbre dans toute la
Normandie, grâce à une brochure trouvée à la cuisine de l’auberge.
D’après certains détails, on peut croire qu’il s’agit d’une notice sur la
chapelle de la Délivrande, par un missionnaire, parue en 1862. Cependant
antérieurement vers 1840, il avait également été publié deux autres volumes,
par F. C. Fossard, L’ancienne fondation de N.-D. de la Délivrande,
publiée à Caen et une autre brochure in-12 de deux cent vingt pages, avec le
récit des vingt-six miracles opérés dans cette chapelle, signée d’un certain
abbé L... Il est à croire que Flaubert qui se préoccupait si vivement de la
bibliographie de son sujet, dut connaître aussi une critique de cette histoire,
sous la forme d’une brochure de 11 pages, parue à Bayeux en 1840, avec les
initiales V.-E. P. à l’imprimerie Léon Nicolle, rue St.-Jean. L’abbé L.. était
l’abbé Eugène Laurent, chanoine honoraire à Bayeux, curé de
St-Martin-de-Condé-sur-Noireau qui devait mourir un an après le voyage de
Flaubert à la Délivrande ; il avait écrit quelques opuscules sur l’abbaye
Sainte-Claire d’Argentan, et un essai historique sur Bernières de Louvigny.
*
**
A l’aide de ces notices, Gustave Flaubert a résumé à grands traits, dans son
roman, la fondation, l’histoire, les miracles de la chapelle. Usant des
dissertations de l’abbé de la Rue au XVIIIe siècle sur l’origine de ce
sanctuaire, Flaubert attribue son origine soit à Saint-Regnobert premier évêque
de Lisieux, soit à Saint-Ragnebert qui vivait au VIIe siècle, ou à
Robert-le-Magnifique, au milieu du XIe. Notons quelques erreurs de détails.
Saint-Regnobert n’est pas évêque de Lisieux, mais le second évêque de Bayeux. M.
et Mme de Becquetière « qui eurent assez de force pour vivre chastement en état
de mariage », sont appelés M. et Mme de Becqueville. Quant à la Chambre des
Capucins, il y a quelque confusion : « On y avait caché la dame de la
Délivrande avec tant de précautions, dit Flaubert, que les bons Pères y
disaient la messe clandestinement. » La dame s’entend vraisemblablement de la
statue de Notre-Dame, qui dut être cachée plus mystérieusement et avec de
secrètes précautions, puisqu’elle ne réapparut dans la chapelle que sous le
règne de Napoléon. Flaubert, dans son historique, semble aussi distinguer les
incursions des Danois, de celles des Normands, qui ravagèrent toute la contrée
au IXe siècle.
Par contre, il est plus exact sur toute la suite de l’histoire de la chapelle. Il
« constate, d’après les Essais historiques de l’abbé de la Rue, qu’en
1112, la statue primitive fut découverte par un mouton qui, en frappant du pied
dans un herbage, indiqua l’endroit où elle était, et que sur cette place le
comte Baudouin érigea un sanctuaire ». C’est, en effet, Baudouin, comte de
Reviers, qui fit construire la chapelle de la Délivrande, après sa destruction
par les Normands.
Flaubert, toujours d’après le livre de l’abbé Eugène Laurent, raconte tous les
miracles de Notre-Dame. Un marchand de Bayeux captif chez les Sarrazins, qui
l’invoque et dont les chaînes tombent miraculeusement ; un avare qui l’implore
contre les rats envahissant son grenier et qui est délivré de ses hôtes...
indésirables ; un vieux mécréant, qui ayant touché une de ses médailles, se
convertit in extremis. « On cite parmi ceux qu’elle a guéris
d’affections irrémédiables, Mme de Palfresne, Anne Lirieux, Marie Duchemin,
François Dufay et Mme de Jumillac, née d’Osseville. » En effet, un couvent de
religieuses existe à la Délivrande, qui fut fondé et dirigé par Mme
Sainte-Marie, qui était fille du comte d’Osseville, ancien receveur-général du
Calvados et propriétaire au château de Gavrus, aux environs de Caen, dans le
canton d’Evrecy, qu’entoure un parc arrosé par l’Odon, et ombragé par des
arbres superbes...
Des personnages considérables ont visité la Notre-Dame-de-la-Délivrande, et
Flaubert cite le roi Louis XI, grand visiteur des églises vouées à la Vierge. Il
a raison. Louis XI fit ses dévotions à la chapelle de la Délivrande, du 14 au
19 août 1473, en compagnie de Louis d’Harcourt, patriarche de Jérusalem, qui
était évêque de Bayeux, mais avait son hôtel à Rouen, dans la rue Beffroy.
D’autres personnages accompagnaient encore Louis XI, Louis de Bourbon, amiral
de France et le sieur de Torcy, grand maître des arbalétriers. Flaubert, dans
son récit des pèlerinages à Notre-Dame-de-la-Délivrande, cite encore « Louis
XIII, deux filles de Gaston d’Orléans, le cardinal Wiseman, Samirrhi,
patriarche d’Antioche, Mgr Veroles, vicaire apostolique de la Mandchourie et
l’archevêque de Quélen vint lui rendre grâces pour la conversion du prince de
Talleyrand. »
*
**
Après une nuit passée à l’Hôtel Notre-Dame, les deux compagnons,
Flaubert et Laporte, étaient le lendemain dès six heures, à la chapelle. A
cette époque la chapelle primitive était en train de disparaître. Ses parties
anciennes annonçaient plutôt le XIIe siècle que le XIe, particulièrement les
arcatures à l’ouest et du côté nord. Déjà une grande partie de l’édifice avait
été reconstruite. Deux chapelles au transept avaient été fondées, l’une en
1523, par Pierre Le Gendre, trésorier de France ; l’autre, dans le siècle suivant
aux frais du Chapitre de Bayeux qui exerçait la juridiction spirituelle sur la
chapelle de la Délivrande, comme il l’exerçait sur l’église de Douvres, le
village voisin. Mais, en 1877, l’ancienne chapelle avait disparu et depuis
1854, on en construisait une autre, sur les dessins de l’architecte de l’église
de Bonsecours, M. Barthélémy, qui a édifié le nouveau sanctuaire de
Notre-Dame-de-la-Délivrande, avec ses deux tours surmontées de flèches. A
l’époque où Flaubert vint dans le village, on travaillait encore au choeur, qui
ne fut terminé qu’en 1880 : « Le monument de style rococo, déplaisait à
Bouvard, surtout l’autel de marbre rouge, avec ses pilastres corinthiens. La
statue miraculeuse dans une niche, à gauche du choeur, était enveloppée d’une
robe à paillettes ». La description certainement notée sur nature, se poursuit
par les ex-votos, les bouquets de mariées, les médailles militaires, les coeurs
d’argent, les épées en sautoir offertes par un ancien élève de l’Ecole
polytechnique « et dans l’angle, au niveau du sol, par une forêt de béquilles.
»
Cependant de la sacristie, débouche un prêtre « portant le saint Ciboire ». Il
célèbre la messe. Il dit l’Oremus, l’Introït et le Kyrie
que l’enfant de choeur récite « tout d’une haleine ». Sur les lèvres de
Bouvard, il met les Litanies de la Vierge qui défilent, avec toutes
leurs images. « Tour d’ivoire, maison d’or, porte du matin », invocation qui
traduit librement le Janua caeli du texte liturgique. Toutefois, le
littérateur qui survit en Flaubert, ajoute joliment : « Et ces mots
d’adoration, ces hyperboles l’emportent vers celle qui est célébrée avec tant
d’hommages ; il la rêve comme on la figure dans les tableaux d’église, sur un
amoncellement de nuages, des chérubins à ses pieds, et l’Enfant-Dieu à sa
poitrine, mère des tendresses que réclament toute les afflictions de la terre,
idéal de la femme transportée dans le ciel ».
Au sortir de la Chapelle, Flaubert est entouré par les marchands et les
marchandes de chapelets. Il fait acheter à un de ces bonshommes une petite
Vierge en pâte bleue et, à l’autre, - c’est Pécuchet - comme souvenir, un
rosaire.
Mais les sollicitations des marchandes se font importunes et indiscrètes,
Flaubert ne peut se débarrasser de ces solliciteuses, effrontées et criardes,
qu’en proférant un formidable juron !...
*
**
Tel est, brièvement résumé, le récit fort exact du pèlerinage que fit alors
Flaubert à la Délivrande, pèlerinage de simple documentation littéraire. Le
voyage d’exploration en Normandie avait, du reste, été interrompu par Edmond
Laporte qui avait dû abandonner Flaubert pour se rendre à Rouen, « afin,
écrivait Flaubert à sa nièce, d’aller comme conseiller général, coopérer à la
confection des listes de prix. Son absence lui aurait coûté, dit-il, 500 fr.
d’amende ! »
Flaubert continua seul cependant son itinéraire, et revit Domfront et ses
environs, alla en voiture aux alentours de Falaise où il passa deux jours,
projetant d’aller à Séez, à Laigle et à la Trappe. Il se vantait de n’avoir pas
perdu son temps, levé dès sept heures du matin et se trimbalant toute la
journée en prenant des notes. Il avait vu, disait-il en pensant
vraisemblablement à l’excursion de la Délivrande, des choses qui le serviraient
beaucoup. D’autre part, il écrivait le 5 octobre 1877 à un autre de ses
correspondants : « Je me suis trimbalé avec activité par les chemins et grèves
de Normandie ».
Mais bientôt de retour à Croisset, il écrivait « Me voilà revenu depuis hier au
soir. Il s’agit maintenant de se mettre à la pioche, chose embêtante et
difficile. J’ai vu dans cette excursion tout ce que j’avais à voir et je n’ai
plus de prétexte pour ne pas écrire. » C’était la fin du pèlerinage à la
Délivrande.
|