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Texte
Cet hymne patriotique, dont la glorieuse réputation s'est accrue avec celle
de la révolution et de la liberté qui l'inspirèrent, a été l'objet de quelques
notices qui n'ont pas augmenté sa juste célébrité, mais ont multiplié les
erreurs sur son origine et son histoire. C'est le tort, entre plusieurs autres
écrivains, de deux de nos auteurs les plus distingués, Mme Amable Tastu (Le Temps,
29 juillet 1841), et M. Lamartine (Histoire des Girondins).
Comme j'ai connu particulièrement l'auteur du Chant des Combats, que l'on
désigne généralement sous le nom de la Marseillaise, et que j'ai fait une étude
approfondie de nos révolutions, même dans leurs détails et leurs anecdotes, je
crois pouvoir, mieux que mes prédécesseurs, faire connaître l'oeuvre de Rouget
de Lisle, et même en donner un texte plus correct que celui des innombrables
réimpressions dont il a été l'objet et la victime.
Ce chant de guerre, si approprié au caractère français et aux circonstances
politiques de 1792, cet hymne patriotique eut l'honneur de contribuer, comme
les odes de Tyrthée, à la gloire de la patrie et au triomphe de la liberté.
La Marseillaise avait été créée et connue d'abord sous le nom de Chant de
Guerre, puis de Chant des Combats, au mois d'avril 1792, à Strasbourg où, jeune
officier du génie, se trouvait alors en garnison son modeste auteur, Joseph
Rouget de Lisle, né à Lons-le-Saulnier le 10 mai 1760.
Rouget de Lisle assistait à un dîner chez l'ex-baron de Diétrich, maire de
Strasbourg, savant distingué, qui tenait un bon état de maison, et fut, en
1794, l'une des plus regrettables victimes du régime de la Terreur. On venait
de recevoir la déclaration de guerre faite par la France à l'Autriche le 29
avril 1792. Nos jeunes et brillans volontaires l'attendaient avec impatience pour
répondre dignement aux outrageantes rodomontades des émigrés, insultant de
l'autre bord du Rhin les défenseurs de la patrie. Les convives de Diétrich
invitèrent Rouget de Lisle à composer une chanson de guerre sur la circonstance
où la France se trouvait. Sans retard, paroles et musique, telles que nous les
connaissons, jaillirent improvisées de la verve patriotique du poète
compositeur.
Dans les éditions à deux liards qui furent si répandues pendant l'été de
1792, cette magnifique improvisation fut intitulée d'abord : Chant de guerre de
l'armée du Rhin, par Rouget.
Alors, d'un bout à l'autre du royaume, les militaires surtout commencèrent à
la chanter. Elle n'entra à Paris qu'à l'époque de la chute du trône, le 10 août.
Comme les Marseillais, accourus en armes dans la capitale, pour y contribuer à
mettre un terme aux trahisons de la cour, chantaient avec une admirable
expression le Chant des Combats dont le titre n'était pas connu, les Parisiens
l'appelèrent l'Hymne des Marseillais, la Chanson Marseillaise, et, pour
abréger, la Marseillaise. De ce moment elle devint tout-à-fait
populaire, surtout quand, quelques jours après le 10 août, les Commissaires de
l'Assemblée législative et les envoyés de la Commune de Paris coururent dans
les départemens appeler aux armes et aux offrandes des citoyens qui se
pressaient sur les places publiques, et qui, enrôlés spontanément, volèrent
aussitôt sur les pas des premiers bataillons de volontaires, vers nos
frontières, déjà envahies après la prise rapide de Longwy et de Verdun.
Dans le feu de la composition, il échappa à l'auteur une notable faute de
versification qui a été presque toujours répétée dans les nombreuses
réimpressions de son hymne. Cette faute gâte le dernier vers du sixième couplet
(l'invocation à la liberté). En effet, on y lit :
Que tes ennemis expirans
Voient ton
triomphe et notre gloire !
La correction que Rouget de Lisle adopta depuis, sur la remarque que je lui
fis, a le double avantage de l'exactitude poétique et du mouvement plus vif
donné à l'expression de la pensée.
La voici :
Dans tes ennemis expirans
Vois ton triomphe et
notre gloire !
Cette rectification valait mieux que le changement suivant qu'il avait fait,
lorsqu'il s'était aperçu de la faute de versification dont il s'agit :
Que tous les trônes des tyrans
Tombent aux rayons de
ta gloire !
Dès la fin de 1792 (le 5 décembre), à la société des Jacobins, où
triomphaient depuis plus de six mois les ennemis de La Fayette et de la modération,
un membre nommé Boissel proposa et fit adopter ce changement aux vers 5 et 6 de
la cinquième strophe :
Frappez ces monstres sanguinaires,
Ces vils complices de
Mottié.
Mottié, comme on sait, était le nom de famille du général La Fayette. Le bon
sens public rejeta cette variante ridicule et subreptice.
Au mois d'octobre 1702, j'ajoutai un septième couplet qui fut bien accueilli
dans les journaux : c'est le couplet des Enfans, dont l'idée est empruntée au
chant des Spartiates, rapporté par Plutarque.
Une autre addition moins connue, et pourtant attribuée à Collot-D'Herbois,
parut en 1794 à Lyon. Comme cette strophe a été très-peu répandue, je vais la
reproduire ici.
A l'Arbre de la Liberté
Arbre chéri, deviens le gage
De notre espoir et de
nos voeux ;
Puisses-tu fleurir
d'âge en âge
Et couvrir nos
derniers neveux !
Que, sous ton ombre
hospitalière,
Le vieux guerrier
trouve un abri ;
Que le pauvre y
trouve un ami ;
Que tout Français y
trouve un frère !
Aux armes, citoyens ;
etc.
Tandis que le savant évêque Grégoire avait, du haut de la tribune
conventionnelle, cité comme un crime du régime de la Terreur l'arrestation,
sous prétexte d'incivisme, du poète patriote dont "le chant avait donné
cent mille défenseurs de plus à la Liberté", et qui n'était sorti de la
prison du château de Saint-Germain-en-Laie qu'après le supplice de Robespierre
; tandis que La Harpe, rejetant enfin le bonnet rouge sous lequel il avait
composé et déclamé au Lycée, le 3 décembre 1792, ces vers plus furibonds encore
qu'énergiques :
Le fer, amis, le fer ! Il presse le
carnage...
Le fer, il boit le
sang ; le sang nourrit la rage,
Et la rage donne la
mort ;
La Harpe, qui d'ailleurs fut plus envieux que prophète, annonçait, deux ans
après, à la première Ecole Normale, que la Marseillaise était une faible
chanson éphémère ; tandis que l'obscur Souriguière essayaiit d'opposer au Chant
des Combats son homicide Réveil du Peuple, en 1797 Garat rendait, dans la Clef
du Cabinet des Souverains, un compte brillant et judicieux des Essais en
vers et en prose de Rouget de Lisle. On remarque dans cet article de bonne
critique les passages suivants :
"De Strasbourg, où ce phénomène lyrique avait paru d'abord, il parvient
jusqu'à Paris ; il commence à circuler parmi les patriotes. Bientôt les rues,
les places, les spectacles en retentissent. Sur ce théâtre pompeux où tous les
arts se disputent le privilège de séduire, tout-à-coup un artiste à voix mâle
et sonore entonne l'Hymne des Marseillais ; le choeur répète après lui le
refrain belliqueux ; les citoyens transportés se mêlent au choeur ; les
applaudissements, les cris de : Vive la République ! éclatent de toutes parts.
Il faut, après chaque couplet, attendre que l'ivresse qu'il a excitée permette
de commencer celui qui suit. Rappelons-nous quelle douce émotion, au milieu de
ces mouvemens énergiques, excitèrent ces quatre vers :
Français, en guerriers magnanimes
Portez ou retenez vos
coups ;
Epargnez ces tristes
victimes
A regrets s'armant
contre nous !...
Rappelons-nous surtout (eh ! pourrions-nous l'oublier jamais ?) quelle fut
sur une si nombreuse assemblée l'effet magique de cette invocation religieuse,
lorsque, se précipitant à genoux et ralentissant le son de la musique, le
Coryphée et le choeur chantèrent :
Amour sacré de la patrie,
Conduis, soutiens nos
braves vengeurs !
Liberté, liberté
chérie,
Combats avec tes
défenseurs !
Au parterre, dans les loges, les spectateurs aussi étaient à genoux ; de
douces larmes coulaient de tous les yeux ; les femmes et, à leur exemple, les
enfans levaient les mains au ciel ; tous les coeurs étaient d'accord et
semblaient se pénétrer à l'envi de cet Amour Sacré de la Patrie...
"Pendant l'exécrable règne de la Terreur, des scélérats ont profané cet
hymne et en ont fait un signal de carnage ! Prétexte vain et plutôt perfide !
Eh quoi ! Lorsque, au nom d'une religion de paix, de misérables fanatiques ont
égorgé des millions de leurs frères, ne s'armaient-ils pas des signes révérés
de cette religon même ? N'en avaient-ils pas à la bouche les mots liturgiques
et sacramentaux ? Et pour cela les âmes pieuses ont-elles abjuré ces signes et
ces liturgies ? Il suffirait donc au mal de se servir de ce qui est bien, pour
ce qui est bien cessât de l'être ?
Finissons en présageant à Rouget de Lisle que, si jamais la patrie se
trouvait dans les mêmes dangers, il verrait son Chant reprendre tout son
empire, parce que les coeurs reprendraient tout leur enthousiasme. Il a donc eu
raison de mettre à ce Chant pour épigraphe l'Exegi monumentum d'Horace.
Oui, son hymne est un monument qui honorera sa mémoire ; et qui vivra dans
celle des hommes aussi longtemps que les immortelles époques de la guerre de la
Liberté ?".
Mme Amable Tastu, qui fit imprimer dans le journal Le Tems (29
juillet 1841) un fort bon article sur la Marseillaise, a commis dans sa notice
quelques erreurs que nous nous permettrons de relever respectueusement. Rouget
n'avait pas pour surnom de Lille mais de Lisle ; les jeunes héros de
1792 ne s'appelaient pas conscrits, mais Volontaires, parce qu'en effet
ils s'étaient enrôlés volontairement. Il ne fut question de conscrits que dans
et depuis la loi du 19 fructidor an VI (5 septembre 1798), rendue sur le
rapport du général Jourdan, alors député au Conseil des Cinq-Cents par le
département de la Haute-Vienne : l'art. 17 de cette loi si importante désigna
les jeunes gens appelés au service militaire par le nom de Défenseurs
Conscrits, et ce dernier mot a prévalu. Ce fut en effet par un beau jour d'été,
mais non pas sous la Convention Nationale (qui se réunit seulement le 21
septembre 1792), que les acteurs de l'Opéra chantèrent et firent tant applaudir
la Marseillaise devant le restaurant de la Porte-Maillot, d'où elle ne tarda
pas, sur nos théâtres, à exciter l'enthousiasme général, qui avait déjà
commencé, grâce aux Marseillais, un mois auparavant.
Après ces remarques, nous allons citer quelques anecdotes fort curieuses
rapportées par Mme Tastu :
"Le lendemain de la bataille de Jemmapes, Rouget de Lisle, alors
aide-de-camp du général Valence, fut chargé par lui d'un message pour
Dumouriez. Sa mission remplie, Dumouriez le retint à dîner ; il accepta, et se
trouva placé à table à côté du duc de Chartres (depuis Louis-Philippe), qui lui
témoigna beaucoup de joie de ce rapprochement. Comme Rouget de Lisle félicitait
le jeune prince sur la journée de la veille dont le succès pouvait à bon droit
lui être en partie attribué : "Oh non ! dit le prince en souriant, ce
n'est pas à moi, c'est à vous que ce succès est dû" ; et, voyant l'étonnement
et la curiosité se peindre sur le visage de son interlocuteur : "Au moment
de l'attaque, ajouta-t-il, je reçois du général l'ordre d'aller m'emparer du
bois de Boussu. On me donna, pour exécuter ce mouvement, un bataillon formé des
jeunes gens de Saint-Denis qui n'avaient pas encore vu le feu ; ils
s'avançaient au pas accéléré avec autant de courage que d'inexpérience, quant
tout-à-coup une décharge part du bois même que nous allions occuper. Voilà ces
pauvres jeunes gens qui, dans un premier mouvement de surprise, s'effraient,
perdent la tête, se débandent et m'abandonnent.
Je cours après eux ; je parle ; je supplie. Tout est inutile ; ils
n'écoutent ni mes ordres, ni mes prières. Désolé d'une défection si inattendue,
je tente une dernière ressource : je lève mon chapeau sur la pointe de mon
épée, et, de toute l'étendue de ma voix, je commence à chanter :
Allons, enfans de la patrie !
Le jour de gloire est
arrivé,
A ces accens chers et connus, mes fuyards parisiens tournent la tête et
s'arrêtent. Bientôt vous les eussiez vu se rassembler de nouveau, accourir sur
mes pas, et se remettre en marche en répétant avec enthousiasme le chant sacré.
Alors je les rallie, j'en forme une colonne serrée à laquelle je donne le nom
de Colonne de Jemmapes ; je les dirige sur le bois qui protégeait les redoutes
autrichiennes ; et nous les enlevâmes à la baïonnette".
On peut juger si le récit du prince fut doux à l'oreille de l'auteur.
Dans la réunion de la Porte-Maillot, dont nous avons parlé plus haut,
"en plein air, sur un espèce de théâtre, improvisé au carrefour des deux
allées avec quelques planches et des futailles vides, les acteurs de l'Opéra se
placèrent. Alors Laïs, avec toute la puissance de son talent, toute l'ampleur
et la solennité de sa voix, commença le chant demandé, dont le refrain était
répété en choeur par ses camarades. Cet air, cette voix, ces paroles
retentissant dans le silence de la nuit, au milieu des bois, à la clarté
mystérieuse de la lune, tout concourait à donner à l'émotion générale un
caractère religieux ; et, à ces mots :
Amour sacré de la patrie,
d'un mouvement unanime et spontané, la foule entière fléchit le genou".
Je ne crois pas que Gardel ait fait entrer la Marseillaise dans un
Divertissement intitulé : Le Triomphe de la République ; mais tous les vers, y
compris la Ronde du Camp de Grand-Pré, étaient de Chénier qui l'année suivante
composa son immortel Chant du Départ. Toutefois l'hymne de Rouget de Lisle fut
chanté sur tous les théâtres, et partout fut accueilli avec les transports les
plus vifs et les plus francs, comme il l'est aujourd'hui.
Nous avons remarqué plus haut que les divers éditeurs ont répété une faute
de versification que Rouget avait réellement commise, qu'il reconnut et
corrigea sur ma remarque dans la belle copie autographe qu'il me donna de cet
hymne immortel, le plus beau qu'il ait composé, mais non pas le seul de ses
ouvrages qui mérite des éloges.
En effet citons et chantons Roland à Roncevaux, dont le refrain touchant
Mourir pour la patrie
fut appliqué à des chansons de 1794 qui n'en étaient pas dignes ; n'oublions
pas le Chant National sur les Héros du Vengeur, dans lequel Rouget de Lisle
plaça si bien ce refrain patriotique : rappelons le Chant des Vengeances contre
l'Angleterre, qui fut exécuté à l'Opéra le 19 floréal an IV (8 mai 1796), et
qui commence par ces beaux vers :
Aux armes ! qu'aux chants de la paix
Succède l'hymne des
batailles !
Aux armes ! Loin de
nos murailles,
Précipitons nos rangs
épais !...
Il parut en 1840 deux réimpressions de la Marseillaise, toutes deux fort
belles ; mais celle qui mérite la préférence est l'in-folio que donnèrent avec
un luxe de fort bon goût les éditeurs du Journal des Pianistes. L'édition de
Laisné, imprimée in-8°, a l'avantage d'offrir un portrait du poëte d'après le
beau buste exécuté par David, d'Angers, et une petite notice que rédigea M.
Pyat. Les vignettes sont dues au crayon spirituel de Charlet auquel nous sommes
redevables de tant de petits chefs-d'oeuvre d'esprit et de malice. Toutefois
nous sommes forcés de la dire, c'est avec peine que nous voyons qu'il a fait de
nos premiers volontaires une caricature que, sauf le respect dû a son beau
talent, je suis tenté d'appeler une ignoble pochade. Est-ce qu'il est en France
un seul homme de l'époque de 1791 et 1792 qui ne se rappèle pas ces premiers et
courageux Défenseurs de la Liberté, qui, du banc des colléges, des études de
l'avocat et du notaire, du barreau des tribunaux, des magasins du commerce, des
bureaux des administrations, et même des salons de l'opulence, s'élançant sur
les places publiques, se formèrent en bataillons de volontaires dans les
chefs-lieux de chacun de nos quatre vingt-trois départemens : tous ou presque
tous jeunes, beaux, fesant toujours l'ornement de nos gardes nationales et
l'ayant fait aussi du Champ-de-Mars à la Fédération de 1790 ? J'avoue, sans
pensée aristocratique, que je ne saurais reconnaître, dans les figures laides
et hagardes, vieilles et barbues que nous offre Charlet, mes contemporains de
1791 et 1792, jeunes gens bien élevés, bien vêtus et noblement braves,
appréciant autrement que par un instinct sauvage les bienfaits de la liberté et
de la dignité de la Patrie, quittant avec un enthousiasme généreux une vie
d'aisance et souvent de luxe pour s'enrôler spontanément, pour consacrer à la
défense du pays leur valeur qui fit des prodiges et leur capacité qui ne tarda
guère à en élever un grand nombre aux premiers grades de l'armée et à
l'admiration du monde entier. Une jolie gravure, placée en tête de l'Almanach
Patriotique pour 1793 (Paris, Garnery ; in-18) représente fort bien le départ
de ces jeunes héros encore revêtus de leurs habits de ville, élégans et soignés
comme on n'avait pas cessé de les porter en 1792.
Je présume que Charlet a été induit en erreur par ces vers de notre illustre
Béranger qui n'a voulu parler que des soldats de nos levées en masse après le
10 août et surtout en 1793 :
Pieds nus, sans pain, sourds aux
lâches alarmes ;
mais les pieds nus et la disette de pain étaient l'effet de la précipitation
et de l'affluence de ces levées autant que parfois de la cupidité et du mauvais
esprit de ces Fournisseurs qui, grâce à leurs rapines, étalèrent insolemment
sous le Directoire et sous l'Empire, le fruit de leurs brigandages impunis.
Proscrit sous le consulat, sous l'empire et sous la restauration, le noble
chant reparut avec éclat à la révolution de Juillet 1830. "Les vainqueurs
des barricades, dit encore Madame Tastu que nous aimons tant à citer, virent
avec acclamation la Marseillaise s'élancer dans leurs rangs, surpris de trouver
si vivante et si jeune la contemporaine de leurs pères ; et ceux de ces pères,
dont le coeur n'avait point vieilli, revinrent avec émotion à leurs
premiers amours. Alors, depuis le balcon du prince jusqu'à l'échoppe de
l'ouvrier, on la vit rallier toutes les voix dans un choeur universel". Ce
retour aux premiers amours fait allusion à un mot célèbre que rappelle
madame Tastu. "Quand Rouget de Lisle, dit cette dame, se rendit aux
Tuileries (ou plutôt au Palais-Royal) après la révolution de juillet, pour
remercier le lieutenant-général du royaume de la pension qui venait de lui être
accordée en son nom : "Eh bien ! mon vieux camarade, dit le prince
affectueusement, vous le voyez,
L'on revient toujours
A ses premiers amours"
Il n'est pas exact de dire que l'auteur de la Marseillaise fut un royaliste
adversaire de la Révolution, lui qui, dès 1791, avait composé un Hymne à la
Liberté, dont Pléyel fit la musique et qui fut exécuté à Strasbourg lors de
l'Acceptation de la première de nos Constitutions, en septembre 1791. Rouget de
Lisle était patriote constitutionnel ; et, comme La Fayette et tant de bons
Français, comme la plupart même des Girondins, il vit d'abord avec douleur
briser par les deux partis le pacte protecteur de 1791, qui semblait alors
garantir suffisamment la jouissance de la liberté, et dont la destruction
pouvait faire redouter l'invasion de l'anarchie à la suite de laquelle ne tarde
guère à s'élever le despotisme avec toute l'insolence et l'opiniâtreté d'oppression
qu'on lui connaît. Assurément lorsque , immédiatement après la juste chute du
trône, au mois d'auguste 1792, Carnot destitua ou suspendit le chantre de la
Marseillaise, il ne frappa point l'officier du génie comme ennemi de la
liberté, mais seulement comme n'ayant pas approuvé la révolution du 10 août,
qui anéantissait la constitution qu'il avait jurée. Arrêté comme soupçonné
d'être suspect, pendant les saturnales féroces de la Terreur, Rouget,
échappé aux hécatombes de M. de Robespierre et de M. Fouquet de Tinville,
recouvra sa liberté après le neuf thermidor, quand ces ennemis de l'humanité se
noyèrent dans le sang qu'ils avaient versé, égorgés à leur tour par leurs
complices qui tremblaient pour eux-mêmes.
Toujours fidèle à la révolution et à ses principes, Rouget de Lisle
accompagna Tallien l'année suivante dans les départemens de l'Ouest, et se
trouva avec ce Représentant du Peuple à la prise de Quiberon, de laquelle il
nous a laissé une excellente Relation qui fait autant d'honneur à ses convictions
qu'à son esprit et à son humanité.
Ainsi que ses chants, le poète fut oublié sous les régimes illibéraux qui
suivirent l'attentat funeste du dix-huit brumaire ; et, quand le 29 juillet
1830 opéra vers les principes de 1789 un retour dès long-temps aussi inévitable
que depuis l'a été celui du 24 février 1848 vers les principes de 1792, le
chantre de la Marseillaise, parvenu à l'âge de 70 ans et très-vieilli, n'avait
plus assez de verve comme poète et comme musicien pour chanter un triomphe
glorieux qu'il avait appelé de tous les voeux de son coeur et de son esprit. Il
ne pouvait plus que dire le Nunc dimittis du vieillard Siméon, et bénir
dans la victoire du peuple celle des lois, des institutions libérales, et de la
liberté pour la défense de laquelle il avait improvisé avec tant de bonheur et
de succès le CHANT DES COMBATS. Il mourut à Choisi-le-Roi le 27 juin 1836, âgé
de 76 ans 1 mois 17 jours. Que la terre soit légère aux cendres du patriote qui
eût applaudi à notre renaissante République ! Certes il aurait pensé comme tout
bon esprit désabusé de la Monarchie, désenchanté des rois, tous plus ou moins
infidèles à leurs engagemens, et dans lesquels il est désormais prouvé que la
liberté et l'égalité ne sauraient trouver un appui solide, les lois un
défenseur fidèle, le pacte social un exécuteur loyal, et la grande famille un
bon père ni même un ami qui, répondant à l'affection qu'on lui témoigne, prête
une oreille attentive aux conseils utiles qu'on lui donne.
Garat l'avait bien dit : si la patrie se trouvait en danger, on verrait le
Chant Marseillais reprendre tout son empire, parce que tous les coeurs
reprendraient tout leur enthousiasme. En effet à la fin de février dernier, ce
noble chant fesait retentir ses accens énergiques dans tout Paris et allait se
répéter dans la France entière courant aux armes et à la conquête de ses droits
méconnus. Comme en 1792, la Marseillaise se fait entendre sur nos théâtres, et,
grâces surtout à la voix expressive de notre grande tragédienne, les vers et la
musique de Rouget de Lisle charment les oreilles et enflamment les coeurs des
fils des vainqueurs de Valmi et de Jemmapes.
Les ennemis même de la révolution ne purent résister au charme entraînant de
l'hymne des Marseillais. J. Peltier, dans son Dernier Tableau de Paris, parle
de l'effet de ce chant inspirateur et, pour en conserver l'air, il donne une
parodie royaliste des strophes patriotiques. Allons, dit-il,
Allons, amis de la patrie,
Français trop
longtems aveuglés,
Que des suppôts de
l'anarchie
Les drapeaux
sanglants soient brûlés !...
Nous ne continûrons pas de copier cette parodie dans laquelle les mauvais
sentimens ne sont pas rachetés par de bons vers.
Un autre parodiste, l'auteur de la Trompette du Père Duchesne, publia, dans
le n° 99 de cette feuille anarchiste, une imitation de l'hymne auquel resta
attaché le nom des Marseillais. Voici la dernière strophe de cette imitation :
Amour sacré de la patrie,
Tu conduisis nos bras
vengeurs !
Liberté, liberté
chérie,
Triomphe avec tes
défenseurs !
Sous nos étendards,
la Victoire
Accourt à tes mâles
accens,
Et nos ennemis
expirans
Ont vu leur honte et
notre gloire.
Victoire, citoyens !
gloire à nos bataillons !
Chantons ! dansons !
Qu'un doux nectar
arrose nos poumons !
Il est une autre parodie du noble chant de Rouget qui eut quelque succès ;
ce n'est pas une oeuvre grave, c'est un badinage gastronomique. Il commence
ainsi :
Allons, enfans de la Courtille
Le jour de boire est
arrivé....
C'est pour vous que
le boudin grille,
Et que le bon vin est
tiré.
Entendez-vous dans la
cuisine
Rôtir et dindons et
gigots !
Ma foi ! nous serions
bien nigauds
Si nous leur fesions
triste mine.
A table, citoyens !
vidons tous les flacons.
Buvons ! Buvons !
Et qu'un vin pur
abreuve nos poumons !
FIN.
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