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Texte
Heu ! valum ignarae mentes ! VIRG.
Il paraît que tout ce qui touche
aux prophètes participe à l'ignorance que Virgile leur attribue.
En effet, M. Quérard, et, d'après
lui, tous les écrivains qui ont parlé de la Sybille parisienne, voire même M.
Francis Girault, dans sa Biographie complète de Mlle Le Normand,
biographie seule autorisée par la famille, se sont à l'unanimité trompés
sur la date de la naissance de cette fameuse Pythonisse, Sibylle, Devineresse,
Sorcière, et, pour réduire les choses à leur plus simple et véridique
expression, Tireuse de cartes ou Cartomancienne.
Disons la vérité, nous qui ne
sommes pas sorciers, comme on le verra bien. Marie-Anne Le Normand naquit à
Alençon, non pas en 1772, mais le 16 septembre 1768. Son père, qui était un
honnête drapier, laissa en mourant un fils qui est mort militaire au
commencement de nos révolutions, et deux filles dont la jeune (Sophie) épousa
M. Hugo, de qui le fils, brave militaire comme son oncle, est aujourd'hui lieutenant
au 11e régiment de ligne.
Toutes les merveilles de couvent
dont Mlle Le Normand a parlé dans ses Souvenirs Prophétiques, sont
autant de faits controuvés, comme les incomparables prédictions, réalisées si
admirablement, qu'on lui attribue.
A commencer par elle-même, elle
avait prédit, en 1815, dans ses Souvenirs, qu'elle vivrait vingt-quatre
lustres, et près d'une olympiade, c'est-à-dire en style vulgaire 124 ans
environ. Depuis 1815 et assez récemment encore, elle répétait à qui voulait
l'entendre qu'elle ne mourrait qu'à 101 ans : ce qui était déjà une longévité
fort honnête.
Malheureusement, l'infaillibilité
des jeunes comme des vieilles sorcières est, ainsi que toutes les autres, fort
sujette à variations et à mécomptes... Il faut le dire en gémissant, le monde
n'a eu le bonheur de posséder la Sibylle que 74 ans 9 mois et 9 jours ! Au
reste, il pourrait bien en être des sorcières se trompant dans les oracles qui
les concernent, comme des médecins, des avocats et des prêtres, qui lorsque il
s'agit de leur métier dans leurs propres affaires, ont peur les uns de mourir,
les autres de perdre leur procès, et les derniers d'aller au diable, tous gens
fort savans, mais peu sûrs de leur fait.
Puisque charité bien ordonnée
commence par soi, il y a lieu de croire que, si Mlle Le Normand a commis cette
énorme erreur à son préjudice, ce n'a pourtant pas été faute d'avoir fait la
patience, brûlé trois poils de la queue d'un chat noir, fait tourner le
sas, et même consulté le coeur palpitant d'une poule noire qui, de même que
Caquet-Bon-Bec avant ses fredaines, n'avait jamais pondu.
Eh bien ! après cette déconvenue
patente, fiez-vous aux tireuses de cartes et aux Sibylles, fussent-elles de
Tibur, de Cumes ou de la rue de Tournon.
Revenons aux premières années de
notre Pythonisse. Envoyée par sa belle-mère à l'école de jeunes filles tenue
par les bénédictines qui n'appartenaient pas à une abbaye royale, quoique en
disent les biographes de Mlle Le Normand, puis chez une couturière, pour y
apprendre à lire et à coudre ; elle fit peu de progrès dans l'un et l'autre
art. Ce n'est pas qu'elle manquât d'esprit et d'aptitude ; mais elle était fort
dissipée, et s'occupait plutôt de cartomancie et de frivolités que de travaux
utiles et sérieux.
Alors à Alençon, ainsi que dans
toutes les petites villes, les petites bourgeoises avaient la fureur de tirer
les cartes pour tâcher d'y découvrir dans l'avenir une belle position sociale,
une grande fortune, et surtout un mari. Comme on ne portait pas encore cette
ancienne Balantine que depuis on appela un Ridicule ou un Sac, c'était dans la
poche du vulgaire tablier que les jeunes filles dont je parle cachaient
soigneusement la petite tabatière et le petit jeu de cartes fatidiques.
Ainsi que toutes ses jeunes
compagnes, Mlle Le Normand découvrait vaille que vaille dans les cartons peints
d'Etteilla (anagramme d'Alliette) de grandes espérances qui enfantaient de
grands projets et un avenir dont les nuages s'éclaircissaient aux rayons de la
plus brillante ambition.
Je ne sais si en 1782 Mlle Le
Normand, qui avait quatorze ans, consultait déjà son grimoire, et savait faire la
grande patience ; mais je suis bien sûr qu'elle la perdait. D'ailleurs ce
n'était pas dans le quartier des étaux d'Alençon qu'elle pouvait espérer de
voir s'accomplir les hautes destinées auxquelles elle prétendait : il lui
fallait un plus grand théâtre.
Son compatriote Hébert, si connu
sept ans après sous le nom de Père Duchesne, chassé d'Alençon pour des placards
calomnieux, écrivait de Paris qu'il y avait fait une belle fortune : ce qui
n'était pas vrai, mais ce qui suffisait pour faire croire qu'il ne s'agissait
que de se rendre dans la capitale pour y cueillir à pleines mains l'or du
Potose et les lauriers du Parnasse.
Pour satisfaire aux désirs
pressans de Mlle Le Normand, on la plaça dans un magasin ; et son talent de
tireuse de cartes tarda longtems à être connu au-delà du comptoir.
Ce ne fut qu'à l'époque de la
révolution qu'elle commença à prendre son essor. Elle voulut joindre aux petites
ressources de ses cartes d'Etteilla le produit de quelques pièces dramatiques :
elle composa des mélodrames. Malheureusement elle n'avait pas deviné que, mal
conçus, mal conduits et mal écrits, ils n'auraient pas de succès. Désappointée
dans ses espérances, elle en revint à la cartomancie. Il n'est ni vrai, ni même
vraisemblable, que les hommes fameux de la Révolution l'aient consultée. Ce qui
est vrai, c'est que, après les affreuses calamités de 1794, les imaginations
s'étaient fort exaltées à l'aspect de trônes renversés, de rois traînés à
l'échafaud, d'immenses fortunes évanouies, de grands devenus petits et de
petits devenus grands. Ce moment fut tout-à-fait favorable aux spéculations, et
peu de tems après on vit de plus grands sorciers que la Sorcière Alençonnaise
occuper la scène du monde, et faire sonner les trompettes de la Renommée. Les
duchesses et les portières, et les couturières, et quelques caporaux impatiens,
et quelques roquentins las d'attendre la contre-révolution ; tous mécontens du
présent et confians dans l'avenir, contribuèrent à faire la fortune de la jeune
Alençonnaise, qui devait, au bout de quelques années, devenir une vieille
sorcière.
Malgré quelques démêlés avec la
police hargneuse du Consulat et de l'Empire, que la devineresse n'avait pas
devinés, ce fut alors que firent confortablement merveilles la cartomancie, la
chiromancie, la géomancie et tant d'autres arts occultes de semblable
désinence, qui font horreur rien qu'à les prononcer. Ce fut alors que furent
sommés de comparaître du fin fond des enfers Béelzébuth, Léviathan, et, entre
beaucoup d'autres, Béhémoth, dont la Pythonisse, qui avait la puissance de les
évoquer, n'avait pas celle d'orthographier convenablement les noms, quoique
elle ne cite pourtant qu'un très petit nombre des 7 millions 405 mille 926
démons, commandés par 72 princes des ténèbres, qui, comme on sait, composent,
au rapport de Jean Wier et de Jean Bodin, la huaille noire des royaumes
infernaux.
A ces redoutables moyens, la
Pythonisse ne manqua pas de joindre la conjuration du blanc d'oeuf, celle du
marc de café, sinon de Moka, du moins de chicorée, les tarots, le plomb fondu,
les fragmens de miroir cassé conservant son bismuth, l'inspection des lignes de
la main, etc., etc. Aussi ses succès et surtout sa cassette s'accrurent-ils
rapidement avec les procédés pour convertir la parole en oracles et les oracles
en bel et bon or.
Dans ses fameux Souvenirs
Prophétiques, dont ses biographies d'aujourd'hui ne sont que l'extrait,
Mlle Le Normand a la discrétion de ne pas dire si elle allait au sabbat à
cheval sur un manche à balai : il y a deux siècles, on l'en eût fait convenir
bon gré mal gré, au milieu des tortures, avant de la brûler vive. Toutefois, il
est difficile qu'elle ne rendît pas aux diables les visites qu'ils lui
fesaient. Quoi qu'il en soit, le métier de sorcière est heureusement
aujourd'hui fort innocent et nullement périlleux, ce qui ne veut point dire
qu'il ne soit pas lucratif. En effet, une fortune de 500,000 fr., qui, avec de
l'ordre, se fût élevée beaucoup plus haut, laissée par cette dame à son neveu,
compose un capital fort au-dessus de tout ce qu'auraient pu réunir les
centaines de sorciers brûlés vifs dans les XVe, XVIe et XVIIe siècles.
En 1815, le plus spirituel des
collaborateurs du Journal des Débats (Hoffmann) s'égaya beaucoup sur le
compte de Mlle Le Normand, à l'occasion des Souvenirs Prophétiques
qu'elle venait de desserrer, en attendant pis, pour faire connaître à l'Europe
et à la postérité les causes secrètes de l'une de ses arrestations : celle du
11 décembre 1809.
On sait que la plupart des
Mémoires, même ceux qui sont authentiques, ne sont guères que des plaidoyers
plus ou moins mensongers pour mettre en lumière les grands talens du héros, les
heureux événemens qu'il aurait amenés si on l'eût cru, et les affreux malheurs
qu'il aurait prévenus si on l'eût laissé faire. C'est bien pis dans les Souvenirs
Prophétiques, dont le titre seul est une bévue, puisque
Ces mots hurlent d'effroi de se
voir assemblés :
l'auteur ne parle que d'illustres
personnages qu'elle n'a jamais vus, de prédictions réalisées qu'elle n'a jamais
faites, d'arrestations imprévues qu'elle eût dû deviner, et d'agens de police
triomphans qu'il ne devait tenir qu'à elle de faire disperser par les diables
qu'elle avait à ses ordres : ce qui eût furieusement rabattu le caquet de
Fouché et de sa police.
C'est une justice qu'il faut
rendre à Mlle Le Normand : je ne sache pas qu'elle ait jamais abusé du pouvoir
qu'elle avait sur les légions infernales, mais pourquoi, puisque cela lui était
facile, n'a-t-elle jamais à l'avance pris acte et fixé authentiquement la date
de la plus petite prédiction.
Si sa faculté particulière de
lire dans l'avenir doit être révoquée en doute, celle de lire dans le passé ne
valait guères mieux chez notre Sybille. Que ne cherchait-elle ce qui a été dit
de la supercherie de La Harpe et surtout de Pétitot (l'éditeur de ses Oeuvres
Posthumes) à l'égard d'une prétendue prédictions de Cazotte ? Elle n'eût pas
osé peut-être la représenter comme authentique, d'autant moins que La Harpe a
écrit formellement au bas de cette plaisanterie : «Cet amas de faits inouïs et
monstrueux voilà le prodige, car la prophétie n'est que supposée». Pourquoi
emprunte-t-elle au Mirabilis Liber cette prédiction : «Le coq chantera
et les nobles lis refleuriront dans les Gaules» ? Dans les Souvenirs,
cette prophétie, qu'elle prétend avoir formulée avant 1814, mais qu'elle n'a
imprimée qu'en 1815, est évidemment faite après coup. L'auteur du Mirabilis
Liber, qui la livra à l'impression ver 1500, fut moins prudent que la
Sybille Alençonnaise : il la donna pour 1525 au plus tard. Or, elle ne se
réalisa pas. Ce que c'est que des sorciers qui fixent à leurs oracles une date
certaine ! Mlle Le Normand n'a eu garde d'en faire autant : les siens ne sont
jamais imprimés que quelques années après les événemens accomplis. C'est plus
sûr.
Je le dis pour la consolation de
ceux qui n'ont pas à un degré élevé le talent du style : on n'est pas certain
d'écrire en bon et élégant français, même en se donnant au diable, même en
soumettant à un teinturier inspiré par lui les élucubrations les plus soignées
: voyez plutôt Mlle Le Normand et ses Souvenirs, et tant d'autres in-8°,
dans lesquels elle justifie ce qu'a dit d'elle et de ses ouvrages le
littérateur ingénieux que nous avons cité : «Une sibylle est bien supérieure à
la raison et au bon sens».
Puisque on est encore en train de
spéculer sur le renom de la Sibylle Alençonnaise, nous recommandons à ceux qui
élaboreront le Normandana ces phrases d'Hoffmann : «Semblable au
nautonnier du Styx, Mlle Le Normand recevait dans sa barque le monarque et le
goujat, pourvu qu'ils présentassent la pièce de monnaie. Comme la triple Hécate
règne alternativement dans le ciel, sur la terre et dans les enfers, on
reconnaîtra que Mlle Le Normand brillait tour-à-tour sur le Parnasse, à la rue
de Tournon, et dans les prisons de la Préfecture de Police».
Quant aux prisons, il ne tenait
qu'à elle de savoir quel jour elle en sortirait : elle nous apprend qu'elle (reconsultait
ses cartes égyptiennes divisées en trois carrés de forme triangulaire ; et
qu'elle était assurée de devenir libre quand le roi de coeur se trouvait avec
son as et son dix, accompagnés de l'as de pique et du neuf de trèfle».
Une de ses détentions qui ne dura
que douze jours, sans doute grâce au «génie Ariel, esprit supercéleste très
puissant», et vraiment d'autant plus puissant qu'il parvenait à lui imposer
silence parfois, malgré la grande volubilité que le biographe fait
remarquer dans notre Sybille. Grace encore au supercéleste Ariel «un concours
inouï était venu chaque jour de sa détention ; 719 cachets avait été retenus. Ceux
qui les avaient laissés ignoraient que, pendant quelque tems, le trépied de la
Pythonisse se trouvait sous l'influence du petit Léviathan» J'avoue à ma honte
que j'ai partagé comme tant d'autres l'ignorance de ces 719 badauds ; il est
vrai qu'alors je n'étais pas à Paris sous le charme du n° 5 de la rue de
Tournon ; j'étais un simple mortel à Alençon, comme nous verrons que
l'était parfois Mlle Le Normand elle-même, quand elle daignait de son olympe
parisien y descendre et y apparaître.
En attendant le Normandana
et une centaine de volumes inédits qu'elle a laissés, on vient de nous asséner
deux petites brochures dont la première a pour titre : La Sibylle du XIXe
Siècle : Dernières Prophéties de Mlle Le Normand, et la seconde : Mlle
le Normand ; sa Biographie complète, seule autorisée par sa famille, etc.
Le premier de ces livrets lui
attribue quarante trois prophéties inédites. Elle ne sont assurément pas de la
Sybille du XIXe siècle : elles n'en sont ni meilleures ni plus mauvaises. Depuis
le Mirabilis Liber, les Centuries de Nostradamus, les Prophéties
Perpétuelles de Thomas Moult, et celles qu'on lit tous les ans dans les
almanachs, tous ces oracles se ressemblent pour la forme et ne valent pas plus
les uns que les autres.
Le second ouvrage ne semble plus
étendu que pour donner place, quoique seul autorisé par la famille, à
plus d'erreurs et d'absurdités. Le mot est dur. Nous allons le justifier le
plus sérieusement que nous pourrons.
Les 1200 francs gagnés à la
loterie et le voyage à Londres pour y consulter Gall, qui n'était pas connu
alors, et qui ne se trouvait pas en Angleterre, sont de manifestes impostures. Ainsi
il n'est pas vrai que «Gall ait scientifiquement engendré Mlle Le Normand» :
paternité bien innocente, toutefois, et qui n'eût pas empêché le docteur, s'il
en avait eu la bosse et le goût, de rester ce qu'étaient encore à leur mort
l'astronome Newton et la Sorcière Alençonnaise.
Classons aussi parmi les faits
évidemment faux :
1° les consultations que du donjon de Vincennes, en 1781, au plus tard, lui
adressa Mirabeau, époque à laquelle elle complétait à peine sa treizième année
; 2° ses sollicitations bien inutiles pour sauver Mme de Lamballe, puisque
d'après son art elle savait être inévitable l'assassinat de cette infortunée
princesse ; 3° ses efforts pour rendre à la liberté la reine, sur l'affreuse
destinée de laquelle elle ne pouvait avoir non plus le moindre doute : 4° sa
prédiction sur l'empoisonnement de Hoche, qui ne fut point empoisonné ; 5°
celle sur l'assassinat du duc de Berri, dont elle eût dû à tems prévenir le
gouvernement, puisqu'elle était bourbonnienne à l'excès, et même quand
elle ne l'aurait pas été ; 6° ses liaisons avec Mme la duchesse d'Angoulême,
qui ne l'a jamais vue, avec Talleyrand, qui était plus sorcier qu'elle, avec
Talma et Mlle Raucourt, qui étaient plus qu'elle grands comédiens, avec
Hoffmann, qui l'a si gaîment lévraudée, avec Bernadotte et Moreau, qui
n'étaient pas gens à préjugés, avec David et Denon, qui avaient bien autre
chose à faire que de poser devant les tireuses de cartes, et enfin ses
prédictions à son compatriote le Père Duchesne, à l'impératrice Joséphine, à
Louis XVIII, à l'empereur Napoléon, au czar Alexandre, au généreux
Wellington qui ne le fut guères envers la France. A toutes ces allégations sans
preuve et sans vraisemblance, il faut joindre les dons de Joséphine, dont le
premier venu pouvait faire exécuter le portrait et contrefaire l'écriture : ce
qui n'a rien de sorcier.
Parmi les conseils que donne Mlle
Le Normand, je remarque celui-ci, qui est fort judicieux : «Il ne faut croire à
l'oracle de l'Alectromancie qu'avec une extrême prudence». Je suis bien certain
qu'il est plus prudent encore de n'y pas croire du tout.
Cet oracle est plus sûr que celui
de Calchas,
et même que ceux de la rue de
Tournon, lors même que sa Pythonisse avait employé le grand jeu de
soixante-dix-huit tarots, et considéré le Mont-de-Vénus, qui, pour qu'on ne s'y
méprenne pas, n'est d'après elle autre chose que «la racine du pouce s'étendant
en dessous jusque au poignet»
Malgré la science dont Mlle Le
Normand se targuait, elle a commis, comme nous l'avons vu, de graves erreurs
sur des faits que les plus profanes connaissent bien, et qui sont faciles à
vérifier.
Continuons. En floréal an II ou
mai 1794 (car elle fixe nettement ces dates), Marat, Robespierre et Saint-Just
vinrent la consulter... Elle avait donc évoqué Marat du fond des enfers, car
Mlle de Cordai l'y avait dépêché dix mois auparavant, le 13 juillet 1793 ?
La gravure annoncée comme
représentant la main gauche de l'impératrice Joséphine nous peint la droite :
ce qui est fort différent et peut en fait de chiromancie exposer aux plus
grandes méprises : aussi ne voulons-nous pas perdre un seul instant pour en
prévenir le monde ; l'objet en vaut la peine. Laissons le Mont-de-Vénus de
Joséphine ; parlons du guerrier qui la fit impératrice.
Mlle Le Normand prétend que l'empereur
la consulta en 1807 : elle aurait bien dû l'empêcher de faire ses Folies
d'Espagne ; que, dans ce qu'elle appèle ses haltes, elle lui fesait les
cartes : révélation bien propre à instruire la postérité, qui l'eût cru occupé
de toute autre chose. Pour le coup on voit bien qu'elle était Bourbonnienne
à l'excès, car il n'eût tenu qu'à elle de prévenir toutes les fautes qui,
ainsi que l'Aquilon, plus puissantes que l'Europe en armes ( comme disaient en
avril 1814 nos amis les ennemis), le conduisirent si rapidement à sa perte.
Nous allions oublier de dire que
Mlle Le Normand était sûre de l'existence actuelle de ce duc de Normandie, qui
cependant mourut en 1795, et «qu'elle professait beaucoup d'estime pour M.
Emile de Girardin», qu'afin de ménager la pudeur de sa modestie, elle ne
désigne que par ses initiales. Voilà le succès le moins contesté du rédacteur
de la Presse.
Le vendredi était pour notre
Sibylle «le jour d'élite où elle aimait à se faire les cartes» C'est un rapport
qu'elle avait, dans cette prédilection de jour, avec Sixte-Quint, aussi
infaillible qu'elle pour le moins ou pour le plus. Le vendredi (jour de Vénus),
devait d'ailleurs plaire à celle qui s'est tant occupée du Mont-de-Vénus, et à
celui qui disait, en termes bien autrement énergiques que ceux dont nous fesons
usage, qu'il n'y avait de religions durables que celles où l'on fesait l'amour.
«Telle a été (dit M. Francis
Girault, son biographe, seul autorisé par la famille, même à faire des
barbarismes) la vie merveilleuse de cette femme fastique, nommée Marie-Anne Le
Normand», laquelle, il nous l'a appris, aimait en ses dernières années à faire
des voyages à Alençon, où, dès son arrivée devant le Coq-Hardi du faubourg
Saint-Blaise, «elle redevenait une simple mortelle» Voyez quelle est
l'influence de l'air natal sur les sorcières de soixante-cinq ans ; Pythonisse
à Paris, simple mortelle à Alençon ! oui, à Alençon, en dépit du Grand Renom de
cette Petite Ville, comme dit le proverbe que nous n'osons achever. C'était
pourtant bien le cas de se livrer à l'Alectromancie, dans une ville qui peut
citer, avant ses plus honnêtes cabarets, et sans compter le respectable
Pot-d'Etain, l'hôtel confortable du Coq-Hardi.
Mlle Le Normand ne devait
pourtant pas être aussi heureuse dans Alençon, à beaucoup près, qu'au n° 5 de
la rue de Tournon. En effet, voici ce que, dans ses livres, dont les Parisiens
ont eu l'ingratitude de laisser moisir les exemplaires dans ses cabinets, elle
écrivait, peut-être sans rire : «Comme Minerve, je tiens toujours la branche
d'olivier, et la sagesse de mes conseils a souvent fait pencher la balance de
Thémis en faveur des opprimés» - «On s'occupe de moi en Amérique», même chez
les Hurons, les Topinambous et les Peaux-Rouges ; «en Afrique, j'ai des
milliers d'affiliés», jusque sans doute au Congo et au Monomotapa ; «en Asie,
ma merveilleuse cabale sert de boussole aux cabinets» : ce qui
vraisemblablement a rendu si efficaces la défense de la Chine et la résistance
de l'Inde ; «en Europe, je puis compter parmi mes consultans tout ce qu'il y a
de gens d'esprit et de mérite, de braves officiers, de personnages
recommandables, et qui ont peur». Peur de qui et de quoi, bon Dieu !... Eh !
qui sera à l'abri de cette terreur ou intimidation, si elle atteint tout ce
qu'il y a de personnages recommandables en Europe ?
Terminons ; car il faut bien en
finir, même avec les vieilles sorcières, soit dit sans désobliger celle qui n'a
quitté le trépied sacré qu'à soixante-quatorze ans et plus.
Quoique l'auteur du Deutéronome
dise en propres termes : «Mettez à mort le prophète qui, dépravé par son
arrogance, voudra élever la voix», je ne pousse pas le zèle biblique, qui chez
moi est fort modéré, jusque à me prévaloir de cet arrêt cruel : je me borne à
finir par ces paroles de l'évangéliste Matthieu : «Gardez-vous des faux
prophètes ; avec un extérieur séduisant, ils ne sont au fond du coeur que des
loups disposés à la rapacité».
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