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| Guy de Maupassant Étretat IntraText CT - Lecture du Texte |
Quand,
sur une plage pleine de soleil, la vague rapide roule les fins galets, un bruit
charmant, sec comme le déchirement d'une toile, joyeux comme un rire et
cadencé, court par toute la longueur de la rive, voltige au bord de l'écume,
semble danser, s'arrête une seconde, puis recommence avec chaque retour du
flot. Ce petit nom d'Étretat, nerveux et sautillant, sonore et gai, ne
semble-t-il pas né de ce bruit de galets roulés par les vagues ?
La
plage dont la beauté célèbre a été si souvent illustrée
par les peintres, semble un décor de féerie avec ses deux merveilleuses
déchirures de falaise qu'on nomme les Portes. Elle s'étend en amphithéâtre régulier dont le Casino occupe le
centre ; et le village, une poignée
de maisons plantées dans tous les sens,
tournant leurs faces de tous les côtés, maniérées, irrégulières et drôles, paraît jeté du ciel par la main de quelque semeur et avoir pris racine
au hasard de la chute. Poussé
aux bords des flots, il ferme
l'extrémité d'une adorable vallée aux lointains ondoyants et dont les collines, de chaque côté, sont criblées
de chalets disparaissant sous
les arbres de leurs jardins.
Aux environs, de petits vallons sans nombre, des ravins sauvages pleins de bruyères et d'ajoncs s'étendent dans tous les sens ; et souvent, au détour d'un sentier, on aperçoit là-bas, dans une
échancrure profonde, la vaste mer bleue,
éclatante de lumière, avec une voile blanche à l'horizon.
On marche dans
la senteur des côtes
marines, fouetté par l'air léger du large, l'esprit perdu, le corps heureux de toutes ces sensations fraîches, quand des rires vous font tourner la tête ; et des femmes élégantes, à la taille mince, au grand
chapeau de paille tombant sur les yeux, semant
dans la brise saine leurs parfums
troublants de Parisiennes, passent, joyeuses, à vos côtés.
N'allez point croire toutefois, ô jeunes gens frivoles
qui, poursuivant Vénus jusqu'à son flot natal, ne recherchez dans
les stations balnéaires qu'aventures
galantes et liaisons éphémères,
qu'Étretat soit pour vous un Eldorado.
Sans doute l'amour tient, comme partout, une large place sur le rivage coquet d'Étretat ;
et, si le docteur de Miramont, l'aimable médecin des bains, garde sur sa
figure malicieuse un sourire
que rien n'efface, cela tient, assure-t-on, aux confidences que
lui font certaines de ses belles clientes.
Mais le scandale
est à peu
près inconnu sur les rivages que découvrit
Alphonse Karr, et, s'il arrive qu'un
Lovelace havrais ou fécampois trouve, par grande fortune, le placement de ses
séductions semi-rurales, le
pays tout entier s'en émeut et les conversations en sont
défrayées pour la saison.
Étretat est un terrain mixte où l'artiste et le
bourgeois, ces ennemis séculaires, se rencontrent et s'unissent contre
l'invasion de la basse gomme et du monde fractionné.
Offenbach, Faure, Lourdel, les peintres Landelle,
Merle, Fuhel, Olivié, Lepoitevin, etc., etc., y possèdent de charmantes villas
où leurs familles et quelquefois eux-mêmes s'installent à la première feuille
nouvelle, pour ne s'en aller qu'à la première gelée.
La vie
s'y écoule doucement, sans émotions vives et sans incidents dramatiques.
Les propriétaires
descendent à la mer invariablement tous les matins
(le ciel le permettant), vers dix
heures.
Les hommes vont au Casino, lisent les journaux, jouent au billard ou fument
sur la terrasse. Les
femmes préfèrent la plage, dure, caillouteuse,
mais par cela même toujours sèche
et propre, et travaillent à l'abri d'une
tente de toile, ou le plus souvent enfouies dans ces horribles
paniers qui rappellent, en
fort laid, les antiques tonneaux des ravaudeuses.
Autour des dames et à leurs
pieds, les hommes que n'absorbe pas le Casino s'assoient ou se couchent sur le galet, lorsque leur âge le leur
permet, et les conversations s'engagent
et se poursuivent jusqu'à onze heures et demie.
Entre les groupes,
quelques personnages plus mûrs, qui craindraient d'accuser leur âge en s'affaissant sur une chaise, se tiennent debout, jetant sur de plus souples un regard chargé d'envie et n'osant s'aventurer sur le galet roulant. Le tout aimable Paccini, vif comme un écureuil,
entreprenant tout comme s'il souhaitait des conquêtes, sourit, salue, complimente, admire, à droite, à
gauche, au nord, au midi, sans préférence
et sans choix.
Chacun le croit
son ami le plus cher, et chaque femme entretient tout au
fond de son cœur un petit sentiment d'affectueuse compassion pour cet
amoureux respectueux et discret qui l'a distinguée... au même titre que toutes les autres.
Et cependant Paccini n'est point banal, il sait, autant
que le comporte sa nature bienveillante, haïr ses ennemis ; il a, comme les mortels moins doués,
des sympathies et des antipathies. Tout d'abord, et
pour ne point se tromper, il improvise un quatrain flatteur
à l'intention de chaque baigneur et de chaque baigneuse ; ces quatrains-là sont copiés à
profusion, répandus dans
les châteaux, les chaumières et les cabines, publiés si besoin est,
par le tambour de la localité. Puis,
il fait un triage, classe à part ceux
qu'il n'aime point et leur dédie de nouveaux quatrains,
ceux-là perfides et malfaisants, et qui ne sont lus qu'en
petit comité.
Au fond, il préfère tout le monde ; mais il
n'aime que son excellente et digne femme.
Mme M... qui a eu la triste fortune de lui inspirer un
quatrain seconde manière, est l'une des physionomies de cette aimable plage.
Grande, brune à l'excès, le nez busqué, fuyant par une
chute rapide sous un binocle impérieux, Mme M... a certains amis dévoués que
lui vaut son cœur excellent, et bon nombre d'ennemis qu'elle doit à son esprit
caustique.
Jadis reine municipale de ce petit bourg, elle dominait
dans le conseil et à la mairie ; améliorant, réformant, modifiant,
transformant, luttant héroïquement contre la routine, tandis que son mari,
architecte de grand mérite et homme d'esprit par surcroît, traçait le plan d'un
Étretat nouveau, fait de marbre et de porphyre.
Hélas nous vivons en des temps où les gouvernements
les mieux intentionnés succombent sous l'ingratitude de leurs administrés. M. M... n'est plus maire ;
Mme M... conserve dans sa retraite cette austère majesté qui n'appartient qu'aux souveraines déchues.
Elle n'aime point les femmes et ne s'en
cache guère. Républicaine, cela va
sans dire, elle fréquentait
l'Olympe du faubourg Saint-Honoré et s'y trouvait
comme chez elle.
Mme Grévy n'avait
pas de secret pour Mme M..., et ses
conseils étaient fort écoutés.
Toutefois elle paraît dégoûtée de la politique
et ne parle de l'Élysée qu'avec une extrême réserve.
Son chalet, que presse amoureusement la maison de
Faure, est de bonne construction, à la fois élégante et solide, mais de style
inconnu. Une ombre de gothique, une terrasse à l'italienne, une charpente
suisse, le tout est d'un joli effet, et commode, contrairement à l'usage.
La maison Faure, la maison Desfossés - d'aimables
Parisiens devenus riches par la grâce du Petit Journal et de
l'intelligence - ont, si je ne me trompe, même origine, et par conséquent, un
air de famille très prononcé. Toutes trois sont sur la plage, à la porte même
du Casino.
Les propriétaires qui habitent la côte de Fécamp sont
relativement assez loin de la mer ; aussi, pour la plupart, ils s'y
rendent ou tout au moins en reviennent en voiture.
Offenbach est le
premier occupant : villa superbe, le plus grand
et le plus beau salon d'Étretat. Petit salon peint par Benedict-Masson, cabinet de travail boisé jusqu'au plafond, grande cheminée en chêne sculpté, sur laquelle se détachent en plein bois un violon, une flûte
et un cahier de musique tout grand ouvert ; un motif d'Orphée
aux Enfers et la Chanson de Fortunio, burinés au poinçon.
Un peu plus loin, sur la côte, l'imposant
castel du prince Lubomirski ;
plus haut, presque sur la crête de la falaise, une tour crénelée, ruine moderne, édifiée par Dollingen, un
courtier d'annonces qui fut
homme de lettres à ses heures.
Dollingen était fier de son castel ; il
avait hissé sur sa plate-forme un canon que l'on tirait lorsque le maître
arrivait de Paris ; au canon il ajouta bientôt une bannière féodale, puis
une potence à laquelle il attacha un squelette humain. Du coup, l'autorité
locale intervint et un arrêté motivé de M. le maire supprima potence, bannière
et canon.
Dollingen ne s'en put consoler. Il vendit son
château-fort moyennant une rente viagère de vingt-cinq mille francs, et mourut
trois mois après.
A quatre heures de l'après-midi, on redescend à la
plage. Même tableau que le matin.
A six heures et demie, on rentre pour dîner, et le
soir, si l'air est pur, le temps clair, on va rêver une heure ou deux au Casino
ou sur le galet.
Outre les
propriétaires, il y a une population flottante assez considérable à Étretat. Cette
population se répartit entre
les trois principaux hôtels du pays : l'hôtel Blanquet, l'hôtel Hauville et l'hôtel des Bains.
L'hôtel Blanquet
est le mieux situé et par conséquent le plus fréquenté.
De son vivant le père Blanquet était rami de ses clients. Alphonse
Karr le tenait en estime particulière, et lui avait donné son portrait avec une affectueuse dédicace. Lepoitevin lui avait brossé
son enseigne, qui représentait
la plage avec les baigneurs
et les caloges échoués, grands bateaux de pêche hors de
service.
La maison est
aujourd'hui dirigée par Mme
Blanquet, qui a soigneusement
retiré de la façade, où elle s'écaillait l'enseigne de Lepoitevin, et l'a remplacée par une copie, d'ailleurs
fort exacte, et que les
habitués admirent de confiance.
la vie d'hôtel est, à Étretat, ce qu'elle est
partout. On déjeune et dîne aux mêmes heures et la table d'hôte est conforme au
modèle banal.
Une scène quasi-tragique a cependant troublé le calme
habituel de la maison Blanquet au début de la saison, et je ne résiste pas au
désir de vous la conter.
Il y a quelques mois, une isolée, jeune, jolie,
mise excentrique et accent étranger, descendit à l'hôtel et demanda une chambre
sur la mer.
Mme Blanquet flairait une aventure et s'apprêtait à lui
refuser l'hospitalité, lorsque l'étrangère annonça la prochaine arrivée de son
mari.
On s'inclina.
Cependant les jours s'écoulaient et le mari n'arrivait pas. Mme
Blanquet, de plus en plus soupçonneuse, signifia à sa locataire qu'elle eût à
changer de domicile, ajoutant qu'elle avait loué sa chambre à un client.
L'étrangère réclame, proteste, s'emporte ; mais la
sévère Mme Blanquet se montre inflexible, et il fallut changer de logis.
Cette nuit-là, précisément, le mari si souvent annoncé
arrivait enfin. Il demande la chambre n°4 (celle que sa femme habitait la
veille encore) ; on la lui désigne. Il aperçoit une paire de bottes ;
frappe violemment à la porte ; le nouveau locataire se réveille, ouvre
tout endormi, et reçoit une maîtresse paire de gifles, bientôt suivie d'une
volée de coups de canne.
Grande rumeur ; tout l'hôtel se réveille ; on
se précipite sur le forcené, qui s'obstinait à vouloir tuer l'inconnu rencontré
dans la chambre de sa femme.
Bref, on s'explique ; le mari jaloux se confond en
excuses un peu tardives, et le monsieur se recouche sans avoir bien compris le
sens, le motif et la raison déterminante de la tripotée qu'il venait de
recevoir.
Avant de raconter les anecdotes qui courent, terminons
en peu de mots la galerie des célébrités. On rencontre chaque jour sur la
terrasse MM. Lehmann, Paccini, Vizentini, Aaron, Nozal (un jeune peintre en
train de devenir un grand peintre), Vrignault, Brizard (un homme aimable
surnommé l'ami des artistes), et un autre homme, également aimable, M. Mathis,
surnommé l'ami des... actrices.
Mlle Dica-Petit promenait la semaine dernière sa royale beauté
sur les galets de la plage.
Enfin, pour la joie des spectateurs, un groupe d'anciens beaux, à la moustache teinte, piliers du skating et des
Folies-Bergère, rôdent autour de vertus faciles, avec leurs figures grimaçantes de vieux polichinelles obscènes.
La jeunesse gaie est dignement
représentée par une bande de joyeux garçons, presque tous artistes. Les peintres
Georges Merle, l'archer, Lepoitevin
et leur ami, fils de peintre aussi, Armand Ytasse, tirent de bruyants feux d'artifice et promènent à travers
le pays des retraites aux flambeaux qui font apparaître aux fenêtres des têtes indigènes en bonnet de coton.
Passons maintenant
aux anecdotes.
Un homme, illustre
depuis peu, un de ceux qu'autrefois on qualifiait d'« Excellence », M. Constans, « puisqu'il faut l'appeler par son
nom », a honoré le pays d'une
courte visite. Or, voici ce qu'on
raconte. Est-ce vrai ? Mme Constans (qui a laissé d'ailleurs les meilleurs souvenirs ici) s'en fut au Havre chercher son puissant époux. Il faisait fort chaud ce jour-là, et, lorsqu'ils firent dans Étretat leur
entrée, que M. le ministre s'imaginait devoir être triomphale, beaucoup de messieurs, exténués
par la chaleur, marchaient péniblement, leurs coiffures à la main.
« Des têtes nues ! s'écrie M. Constans ; c'est pour moi, cela. » Et il salue à
droite, il salue à gauche, il s'incline, il
sourit, se casse les reins,
envoie des baisers avec les
doigts à la population stupéfaite.
Le soir, il entre au Casino, attendant une
ovation.
Rien ! - on a l'air de ne plus le connaître. il se
dit : « C'est une cabale ! » et cherche le Ribourt de
l'endroit. Pas le moindre Ribourt visible. Il rentre furieux et se couche,
après avoir télégraphié à M. Andrieux de lui envoyer ses meilleurs limiers. Vinrent-ils ? On l'ignore,
bien entendu. Toujours est-il que notre dirigeant
partit deux jours plus tard, et c'est alors seulement
que les habitants du pays apprirent
sa présence parmi eux.
Autre racontar.
Toujours S.G.D.G.
Mme Constans a des bonnes - qui n'en a pas ? Mais, pénétrée de sentiments démocratiques, Mme Constans ne veut pas s'amuser
toute seule pendant que ses bonnes
lavent la vaisselle. Donc elle leur
dit, un soir de spectacle
au Casino : « Mes chères
subordonnées, vous allez vous mettre
sur votre trente-un, et je vous paye, oui
je vous paye
la représentation. »
On lâche l'argenterie
à moitié faite, et on se frotte les mains
au lieu d'essuyer les assiettes ;
puis on part, comme un régiment, « colonel », c'est-à-dire
« maîtresse » en tête.
On entre, on s'installe. Mais un surveillant de la salle, voyant les demoiselles de l'antichambre porter des manteaux
sur leurs bras, s'approche sournoisement, leur demande leur
profession, et, l'ayant apprise, exhibe
le règlement. Il est formel, ce règlement
tyrannique, dernier débris des monarchies passées :
« Les domestiques, sous
aucun prétexte, ne peuvent entrer
dans la salle. » - Et l'on expulse les pauvres filles comme de simples Jésuites.
Une nouvelle pour finir :
La vieille église d'Étretat, un bijou roman, possède un
orgue essoufflé, languissant, dur de touches et quasi aphone.
La colonie artistique d'Étretat a décidé de le
remplacer au moyen d'une souscription. Faure, le grand chanteur, s'est mis à la
tête du mouvement et l'on annonce pour le dimanche 21 un concert spirituel dans
l'église même.
Faure chantera, et aussi Mlle de Miramont, une artiste
de beaucoup de mérite, et qui devrait bien se décider à entrer hardiment au
théâtre.
Le fils d'Offenbach, Auguste Offenbach, un jeune
virtuose qui pourrait bien devenir un maestro malgré père et mère, fera
entendre les derniers soupirs de l'orgue ancien, au profit de l'orgue nouveau.
Les
places coûtent 20 et 30 francs.
Il est déjà presque impossible de s'en
procurer.
Sur quoi je signe
CHAUDRONS DU DIABLE