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| Guy de Maupassant Souvenirs d'un an IntraText CT - Lecture du Texte |
C'est
en 1879, au mois de juillet, un dimanche, vers une heure de l'après-midi, dans
un appartement au cinquième étage, rue du Faubourg-Saint-Honoré.
Sur la cheminée, un Bouddha doré, dans son immobilité
divine et séculaire, regarde avec ses yeux longs. Rien sur les murs, sauf une
très belle photographie d'une Vierge de Raphaël et un buste de femme en marbre
blanc. A travers les rideaux
de toile à ramages et à fleurs, le dur
soleil d'un jour d'été envoie sur le tapis
rouge une lumière tamisée et lourde. Un homme écrit
sur une table ronde.
Dans un fauteuil de chêne à haut dossier, il est assis,
enfoncé, la tête rentrée entre ses
fortes épaules ; et une petite calotte en soie noire, pareille à celles des ecclésiastiques,
couvrant le sommet du crâne, laisse échapper
de longues mèches de cheveux gris, bouclés
par le bout et répandus sur
le dos. Une vaste robe de chambre en drap brun semble l'envelopper
tout entier, et sa figure, que coupe une forte moustache blanche aux bouts tombants,
est penchée sur le papier. Il
le fixe, le parcourt sans cesse de sa pupille
aiguë, toute petite, qui
pique d'un point noir toujours mobile deux grands yeux
bleus ombragés de cils
longs et sombres.
Il travaille
avec une obstination féroce, écrit, rature, recommence, surcharge les lignes,
emplit les marges, trace
des mots en travers, et sous la fatigue de son cerveau il geint comme
un scieur de long.
Quelquefois, jetant dans un grand plat de cuivre oriental, rempli de plumes
d'oie soigneusement taillées, la plume qu'il tient à la main, il prend sa
feuille de papier, l'élève à la hauteur du regard,
et, s'appuyant sur un coude, déclame d'une voix mordante
et haute. Il écoute le rythme
de sa prose, s'arrête comme pour saisir une sonorité fuyante,
combine les tons, éloigne les assonances, dispose les
virgules avec science, comme les haltes
d'un long chemin : car les arrêts de sa pensée, correspondant
aux membres de sa phrase, doivent être en même temps les repos nécessaires à la respiration. Mille préoccupations l'obsèdent.
Il condense quatre pages en dix
lignes ; et la joue enflée, le front rouge, tendant ses muscles comme un athlète qui lutte, il se bat désespérément contre l'idée, la saisit, l'étreint, la subjugue, et peu à peu, avec des efforts surhumains, il l'encage, comme une bête captive, dans une forme solide
et précise. Jamais labeur plus formidable n'a été accompli par les hercules légendaires, et jamais œuvres plus impérissables n'ont été laissées
par ces héroïques travailleurs, car elles s'appellent, ses œuvres à lui,
Madame Bovary, Salammbô, L'Éducation sentimentale,
La Tentation de saint Antoine, Trois Contes et Bouvard et Pécuchet, qu'on connaîtra dans quelques mois.
Mais un timbre a sonné dans le vestibule ;
il se lève, et, poussant un profond soupir, il couvre
sa table, où sa pensée est
éparse dans vingt feuilles noires d'écriture, en étendant dessus, ainsi qu'une nappe,
un léger tapis de soie ponceau qui enveloppe d'un seul coup tous les outils de son travail, sacrés pour lui, comme les objets du culte pour un prêtre.
Puis il se dirige vers l'antichambre.
Debout, c'est un géant, avec la physionomie d'un vieux
Gaulois selon le type adopté par les peintres. De son cou jusqu'à ses pieds
tombe droit un vaste vêtement brun aux larges manches, d'une forme spéciale
adoptée par lui ; et, dans chaque jambe de sa culotte, en drap pareil,
serrée à la ceinture par une cordelière à glands rouges qu'il renoue souvent,
on pourrait tailler une redingote pour un monsieur de taille commune.
Il pousse un cri de joie sitôt qu'il a ouvert la porte,
lève Les bras comme un immense oiseau étendrait les ailes, et donne l'accolade
à un autre géant qui sourit dans sa barbe blanche. Il a, celui-là, une tête plus douce
et neigeuse comme celle
des Pères Eternels dont on orne les églises. Il est plus grand
encore, et sa voix, d'un
timbre affaibli, caressante,
presque timide, hésite parfois dans la recherche du mot, qui vient ensuite, avec une étonnante justesse.
C'est un Russe, et un illustre aussi, un adorable et
puissant romancier, un des maîtres
écrivains du monde actuel, Ivan Tourgueneff.
Ils s'aiment,
ces deux hommes, d'une amitié
fraternelle, ils s'aiment par la sympathie du génie, pour leur science universelle, pour les habitudes communes de leurs esprits, leurs admirations qui sont les mêmes, et peut-être aussi par une sorte
d'accordance physique, parce
qu'ils sont si grands tous
les deux.
Quand l'un
s'est assis dans un fauteuil, et l'autre étendu sur un divan couvert de cuir rouge, ils se mettent à parler littérature.
Et peu à peu se déroule entre eux toute l'histoire de la cervelle
humaine depuis que l'homme a su fixer sa parole. Leur conversation, où un mot
appelle un fait, un fait une pensée, une pensée une loi, va mm cesse (marque
des puissants esprits) de l'anecdote à l'idée générale ; et il ne se passe
pas cinq minutes sans que la plus insignifiante des nouvelles arrive, par
l'enchaînement des déductions, à soulever quelque question profonde. Ils causent ensuite d'art et de philosophie,
de science et d'histoire, et, leur
prodigieuse lecture leur donnant une vue
d'ensemble sur la temps écoulés, ils ne
considèrent l'actualité que comme, point de comparaison avec les époques finies ;
et ils restent toujours enveloppés dans l'idée, comme
les sommets dans les nuages.
Mais le timbre encore une fois résonne,
et un homme jeune, de
petite taille et noir comme
un Bohémien, vient s'asseoir entre ces deux colosses.
Sa tête jolie, très fine, est couverte d'un flot de cheveux d'ébène qui descendent sur les épaules, se mêlant à la barbe
frisée dont il roule souvent
les pointes aiguës. L'œil, longuement fendu, mais peu ouvert,
laisse passer un regard noir comme
de l'encre, vague quelquefois,
par suite d'une myopie
excessive. Sa voix chante un peu ; il a le geste vif, l'allure
mobile, tous les signes d'un fils du Midi. Il entre comme un coup de soleil et
sous sa parole rapide des rires éclatent.
Railleur
et mordant, traçant en quelques
mots des silhouettes follement
drôles, promenant sur tous son ironie
charmante, méridionale et personnelle, Alphonse Daudet apporte comme une
senteur de Paris, du Paris vivant, viveur, remuant et élégant, du Paris du jour même, à ces deux
grands qui subissent le charme de sa verve éloquente, la séduction de sa figure et de son geste, et la
science de ses récits toujours composés comme des contes en volume.
Mais Zola, essoufflé par lu cinq étages, et suivi de Paul Alexis, vient de paraître à son tour. La profonde affection qu'il inspire
au maître du logis se montre dans l'accueil.
Ce n'est point seulement une haute estime pour le puissant romancier,
c'est un élan cordial, une amitié vive pour l'homme sincère et droit qui apparaît dans le « Bonjour, mon bon ! » et dans la
main largement tendue.
Il se jette, toujours souffrant, dans un fauteuil, et son regard observateur
cherche sur les figures l'état des pensées, le ton des
conversations. Assis un peu
de côté, une jambe sous lui,
tenant sa cheville dans sa main, et parlant peu, il
écoute attentivement. Quelquefois, quand un enthousiasme littéraire, une griserie d'artistes
emporte les causeurs et les
lance en ces théories excessives, charmantes et paradoxales, si chères aux hommes de 1830, il devient inquiet,
remue la jambe, place de
temps en temps un « mais... » étouffé dans les grands éclats de Flaubert ; puis, quand la poussée lyrique de ses amis se calme
un peu, il reprend tout doucement la
discussion, et, tranquillement, se servant de sa raison comme on fait d'une hache à
travers les forêts vierges, il argumente
sobrement, sans emballage,
d'une façon sage et juste presque toujours.
D'autres arrivent :
Edmond de Goncourt, avec de longs cheveux grisâtres, comme décolorés, une moustache un peu plus blanche et des yeux singuliers, envahis par une pupille énorme.
Grand seigneur marqué du XVIIIe siècle, qu'il a si passionnément étudié, fin de la tête aux pieds, nerveux comme son style, gardant une allure si haute que les valets par instinct doivent
lui dire : « Monsieur le duc », simple cependant et simplement vêtu, il entre, tenant à la main un paquet de tabac spécial qu'il
emporte partout avec lui, tandis qu'il
tend à ses amis son autre main, restée libre. Il vient tard, habitant loin ;
et derrière lui, souvent, paraît Philippe Burty, bibelotier comme Goncourt, le premier japoniste
de France, maître connaisseur
en tous les arts, portant sur un gros ventre
une tête aimable et rusée.
Un rire a retenti dans l'antichambre. Une voix
jeune, parle haut : et chacun sourit, la reconnaissant. La porte s'ouvre,
il paraît. Sans quelques cheveux blancs mêlés il, ses longs cheveux noirs, on
le prendrait pour un adolescent. Il est mince et joli garçon, avec un menton
légèrement pointu, nuancé de bleu par une barbe drue et soigneusement rasée.
Très élégant, créé pour le mot sympathique, à moins que le mot n'ait été
inventé pour lui, l'éditeur Charpentier s'avance. Son entrée fait toujours
sensation ; car tous ont
à lui parler,
tous ont des recommandations à lui faire, tous publiant leurs livres chez lui. Il sourit sans cesse, en joyeux sceptique, fait semblant d'écouter, promet tout ce qu'on veut, accepte
un volume qu'il n'éditera
pas, suit ce qu'on dit... à l'autre
bout du salon ; puis s'assied,
fumant un cigare qui l'absorbe bientôt tout entier. Mais, quand la porte s'ouvre de nouveau, il
tressaille comme s'il s'éveillait. C'est Bergerat, son
« complice », rédacteur
en chef de la Vie moderne, Bergerat
lui-même, gendre du grand Théo. Or, aussitôt derrière lui son beau-frère, mince et
blond, avec une figure de Christ, le charmant poète Catulle Mendès, séduisant toujours et souriant, prend les deux mains de Flaubert. Puis il va causer dans un
coin, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre, tandis que dans un autre coin,
tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre, cause Bergerat, son beau-frère.
L'académicien Taine, les cheveux collés sur la tête,
l'allure hésitante, le regard caché derrière ses lunettes à la façon des gens
habitués à observer en dedans, à lire de l'histoire, à analyser dans les
livres plutôt que dans l'humanité même, apporte une odeur d'archives remuées,
de documents inédits qu'il vient de fouiller pour compléter son précieux
travail sur la Société française ; et il déroule des anecdotes ignorées,
il raconte de menus faits où tous les hommes de la Révolution, qu'on nous
habitue à voir grands, sublimes, selon les uns, hideux, selon les autres, mais
toujours grands, nous apparaissent avec toutes leurs faiblesses, leurs
étroitesses d'esprit, leur insuffisance de vue, leurs travers mesquins et
vils ; et il recompose les larges événements avec mille détails infimes
comme avec des mosaïques on peut composer un décor qui produira beaucoup
d'effet.
Voici le vieux camarade de Flaubert, Frédéric Baudry,
membre de l'Institut, administrateur de la Bibliothèque Mazarine, saturé
d'idiomes barbares et de grammaire comparée, gonflé d'érudition, parlant du
verbe comme d'un personnage historique, et spirituel toujours.
Voici l'intime ami Georges Pouchet, le savant
professeur du Muséum, qu'on prendrait plus volontiers, dans là rue, pour un
jeune officier de cavalerie sans uniforme.
Puis, tous ensemble, ceux que Flaubert appelle ses jeunes gens,
ceux qui l'aiment le plus, peut-être, et que le public, toujours subtil, classe en bloc sous l'étiquette de « naturalistes » :
Céard, Huysmans, Léon Hennique. Puis, d'autres romanciers : Marius Roux, Gustave
Toudouze, etc.
Le petit salon déborde. Des groupes passent dans la salle à
manger.
Et c'est à
ce moment surtout qu'il fallait voir
Gustave Flaubert.
Avec des gestes larges, où il paraissait
s'envoler, allant de l'un à l'autre
d'un seul pas qui traversait
l'appartement, sa longue robe de chambre gonflée derrière lui dans ses brusques
élans, comme la voile brune
d'une barque de pêche, plein d'exaltations, d'indignations, de flamme véhémente, d'éloquence retentissante, il amusait par ses emportements, charmait par sa bonhomie, stupéfiait souvent par son érudition prodigieuse que servait une mémoire
fantastique, terminait une discussion d'un mot clair et profond, parcourait les siècles d'un bond de sa pensée pour rapprocher deux faits de même
ordre, deux hommes de même race, deux enseignements de même nature, d'où il faisait jaillir
une lumière comme lorsqu'on heurte deux pierres
pareilles.
Puis ses
amis partaient l'un après l'autre. Il la accompagnait dans l'antichambre où il causait un moment seul avec chacun, serrant les mains vigoureusement,
tapant sur les épaules avec un bon rire affectueux. Et, quand Zola était sorti le dernier, toujours suivi de Paul Alexis, il dormait une heure
sur son large canapé, avant
de passer son habit noir pour aller dîner chez sa grande
amie, Mme la princesse Mathilde.