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| Guy de Maupassant La patrie de Colomba IntraText CT - Lecture du Texte |
Le
port de Marseille bruit, remue, palpite
sous une pluie de soleil, et le bassin de la Joliette, où des centaines de paquebots projettent sur le ciel leur
fumée noire et leur vapeur blanche, est plein de cris et de mouvements pour les départs prochains.
Marseille est la
ville nécessaire sur cette côte aride, qu'on dirait rongée par une lèpre.
Des Arabes, des nègres, des Turcs, des Grecs, des Italiens, d'autres encore, presque nus, drapés en des loques bizarres, mangeant des nourritures sans nom,
accroupis, couchés, vautrés sous la chaleur de ce ciel
brûlant, rebuts de toutes
les races, marqués de tous
les vices, êtres errants
sans famille, sans attaches au monde,
sans lois, vivant au hasard
du jour dans ce port
immense, prêts à toutes les besognes, acceptant tous les salaires, grouillant sur le sol comme sur eux
grouille la vermine, font
de cette ville une sorte de fumier humain où fermente
échouée là toute la pourriture de l'Orient.
Mais un grand paquebot de la Compagnie transatlantique quitte lentement son point d'attache en poussant des mugissements prolongés, car le sifflet n'existe déjà plus ; il est remplacé
par une sorte de cri de bête, une voix formidable qui sort du ventre
fumant du monstre. Le navire tout doucement passe au milieu de ses frères prêts à
partir aussi, et dont les flancs sont pleins de rumeurs ; il quitte le port, et tout à coup comme pris d'une
ardeur, il s'élance, ouvre la mer, laisse derrière lui un sillage immense, pendant que fuient les côtes et que Marseille disparaît à l'horizon.
La nuit vient ;
des gens souffrent, allongés en des lits étroits, et leurs soupirs douloureux se mêlent au ronflement précipité de l'hélice, qui secoue les cloisons, et au remous de l'eau fendue et rejetée écumante par le poitrail du paquebot dont les yeux allumés, l'un
vert et l'autre rouge, regardent au loin, dans l'ombre. Puis l'horizon
pâlit vers l'Orient et, dans
la clarté douteuse du jour levant, une tache
grise apparaît au loin sur l'eau. Elle grandit comme sortant
des flots, se découpe, festonne étrangement sur le bleu naissant du ciel ; on distingue enfin une suite de montagnes escarpées, sauvages, arides, aux formes dures, aux arêtes aiguës, aux pointes élancées, c'est la Corse, la terre de la vendetta, la patrie
des Bonaparte.
De petits îlots,
portant des phares, apparaissent plus loin ; ils s'appellent les Sanguinaires et indiquent l'entrée du golfe d'Ajaccio. Ce golfe
profond se creuse au milieu
de collines charmantes, couvertes de bois d'oliviers que traversent parfois comme des ossements de granit
d'énormes rochers gris, plus hauts que les arbres. Puis, après un détour, la ville toute blanche, assise
au pied d'une montagne, avec sa grâce méridionale, mire dans le bleu violent de
la Méditerranée ses maisons italiennes à toit plat. Le grand navire jette
l'ancre à deux cents mètres du quai, et le représentant de la Compagnie
transatlantique, M. Lanzi, met en garde les voyageurs contre la rapacité des
mariniers qui opèrent le débarquement.
La ville, jolie et propre, semble écrasée déjà, malgré
l'heure matinale, sous l'ardent soleil du Midi. Les rues sont
plantées de beaux arbres ;
il y a dans l'air comme un sourire de bienvenue où des parfums inconnus flottent, des aromes puissants, cette odeur sauvage
de la Corse, qui faisait s'attendrir encore le grand Napoléon
mourant là-bas sur son rocher de Sainte-Hélène.
On reconnaît tout de suite qu'on est
ici dans la patrie des Bonaparte. Partout des
statues du Premier Consul et de l'Empereur,
des bustes, des images, des inscriptions, des noms de rues rappellent le
souvenir de cette race.
Des paroles qu'on surprend sur les places publiques font dresser l'oreille.
Comment on cause encore politique ici ? Les passions s'allument ?
On croit sacrées ces choses qui maintenant ne nous
intéressent guère plus que des tours de cartes bien faits ? Vraiment la Corse est fort en retard ; cependant, on dirait qu'un événement
se prépare. On rencontre
plus de gens décorés que sur le boulevard des Italiens, et les consommateurs du café Solférino lancent des regards belliqueux
aux consommateurs du café Roi-Jérôme.
Ceux-ci ont l'air prêts au combat ;
mais ils se lèvent comme un seul homme à
l'approche d'un monsieur, et tous
le saluent avec respect. Il se retourne... On dirait... C'est le comte de
Benedetti ! Puis voici MM. Pietri, Galloni d'Istria, le comte Multedo,
vingt autres noms non moins connus dans l'armée bonapartiste.
Que se passe-t-il ? La Corse prépare-t-elle une
descente à Marseille ?
Mais les habitués du café Solférino se lèvent à leur
tour, agitent leurs chapeaux devant deux personnages qui passent et crient
comme un seul homme "Vive la République ! Quels sont donc ces
Messieurs ? Je m'approche et je reconnais le comte Horace de Choiseul (à tout seigneur tout honneur !) et le duc de Choiseul-Praslin. Comment
le député de Melun se trouve-t-il en ce pays ? Je retourne au café
Roi-Jérôme et j'interroge un consommateur, qui me répond avec finesse que
"faute d'anguille de Melun, on mangerait bien un merle de Corse". M.
le comte Horace de Choiseul est membre du Conseil général et la session va
s'ouvrir.
Donc, sur cette terre de Corse où le souvenir de
Napoléon est encore si chaud et si vivant, une lutte peut-être définitive va
s'engager entre l'idée républicaine et l'idée monarchique. Les champions de l'Empire sont de vieux combattants tous connus, les Benedetti, les Pietri, les Gavini, les Franchini. Les champions de la République
portent aussi des noms célèbres dans le pays, et ils ont
à leur tête
le maire d'Ajaccio, M. Peraldi, fort
aimé
et qu'on dit fort capable.
Bien que
la politique me soit tout à fait étrangère, ce combat est trop intéressant pour n'y point
assister, et j'entre à la préfecture avec le flot montant des conseillers généraux. Un homme
charmant, M. Folacci, représentant un des plus beaux cantons de Corse, Bastelica, me fait ouvrir le sanctuaire.
Ils sont là cinquante-huit,
occupant deux longues
tables couvertes de tapis verts. Des crânes
luisent comme lorsqu'on regarde de haut la Chambre des députés. Ving-huit sont assis à
droite, trente à gauche. Les
républicains vont être victorieux.
Un personnage galonné, qui représente le gouvernement
avec un air arrogant, est assis à la droite du président d'âge, M. le docteur
Gaudin.
- Introduisez le public !
Le public entre par une porte réservée. Mystère !
M. de Pitti-Ferrandi, agrégé, professeur de droit, se
lève et demande la parole pour réclamer l'expulsion de M. Emmanuel Arène.
Qui n'a pas vu une de ces séances de la Chambre, une de ces séances orageuses où les députés gesticulent comme des fous et jurent comme des charretiers, une de ces séances qui vous emplissent de colère et de mépris pour la politique et pour tous ceux qui la pratiquent ?
Eh bien, la première séance
du Conseil général a failli prendre cette allure, mais MM. les représentants de la Corse sont gens de meilleur
monde apparemment, car ils se sont arrêtés
sur la pente.
Tous étaient
debout, tous parlaient en même temps ; de petites voix grêles montaient ; des voix de taureau beuglaient des discours dont pas un mot n'était entendu. Qui avait
raison ? ... Qui avait tort ? ... Le gouvernement déclara
péremptoirement que, toute discussion sur ce sujet était illégale, il se
verrait obligé de quitter la salle si l'on passait outre. Cependant le Conseil
général ayant décidé, sur la proposition de la gauche, de voter sur la
discussion, le susdit gouvernement, espérant sans doute une victoire pour les
siens, assista au vote aussi illégal apparemment que la discussion qui devait suivre ;
puis, comme la droite était victorieuse, il se retira, se voyant battu, et
toute la gauche le suivit...
Quand donc fera-t-on de la politique de bonne foi au
lieu de faire uniquement de la politique de parti ? Jamais, sans doute,
car le seul mot "politique" semble être devenu le synonyme de
"mauvaise foi arbitraire, perfidie, ruse et délation".
Cependant la ville d'Ajaccio, si jolie au bord de son
golfe bleu, entourée d'oliviers, d'eucalyptus, de figuiers et d'orangers,
attend les travaux indispensables qui feront d'elle la plus charmante station
d'hiver de toute la Méditerranée.
Il faut organiser des plaisirs qui attirent les
continentaux, étudier les projets, voter les fonds, et les habitants inquiets
regardent depuis huit jours déjà si la seconde moitié du Conseil général
consent à remonter dans la salle où l'attend la première moitié en nombre
insuffisant pour délibérer.
Mais les grands sommets montrent au-dessus des collines leurs pointes de granit rose ou gris ;
l'odeur du maquis vient chaque soir,
chassée par le vent des montagnes ;
il y a là-bas des défilés, des torrents, des pics,
plus beaux à voir que des crânes d'hommes politiques, et je pense tout à
coup à un aimable prédicateur, le P. Didon, que je rencontrai
l'an dernier dans la maison du pauvre Flaubert.
Si j'allais voir
le P. Didon ?