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Joseph Mery
La chasse au châstre

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  • PRÉFACE COURTE ET NÉCESSAIRE
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PRÉFACE COURTE ET NÉCESSAIRE

Un jour, Alexandre Dumas se promenait au grand soleil sur une de ces collines marseillaises qui ont horreur de la végétation. Il marchait d'un pas très rapide ; je le suivais de loin, comme s'il eût écrit : tout à coup le géant littéraire et physique s'arrêta, saisi de stupéfaction ; il faut beaucoup pour étonner Dumas.

C'était beaucoup, en effet. Au sommet de cette colline chauve s'élevait un cimeau.

- Qu'est-ce que cela ? me dit Alexandre.
- C'est un
cimeau, lui dis-je.
- Me voilà bien avancé ! Traduisez-moi ce grec provençal en français.
- Intraduisible, comme un vers d'Homère.
- Mais à quoi sert cette chose intraduisible ?
- Devinez.
- C'est le Sphinx sur le mont Cythéron. Je n'ai pas le temps d'être Oedipe. Donnez-moi le mot.
- Je vous le vends.
- Votre prix ?
- Restez un jour de plus à Marseille.
- Payé double ; je reste deux jours.
- Quel bon marché vous faites ! Voyez dans quel embarras je pouvais vous laisser ! Ce soir, vous partiez, sur la
Maria-Antonietta pour l'Italie ; ce cimeau vous poursuivait comme un fantôme, il se dressait devant vous, tout le long de la crête chauve des Apennins, il...
- Voulez-vous donc me dire le mot ! interrompit Dumas avec vivacité ; je vous ai payé comptant. - Un
cimeau, lui dis-je alors, est un mât de soixante pieds de hauteur, planté pour attirer les oiseaux de passage en septembre et en octobre. Il y a cinquante mille cimeaux et cinquante mille chasseurs sur le territoire de Marseille.
- Et combien d'oiseaux ? me demanda Alexandre.
- Il n'y en a point.
- Et que font les cinquante mille chasseurs, en présence de ces oiseaux absents !
- Ils causent dans de petites cabanes nommées
postes et chantent des airs de Guillaume Tell... Vous ne connaissez pas l'histoire du Châstre !

Dumas, qui connaît tous les mots de toutes les langues, et qui les inventerait tous si, par bonheur, ils n'existaient pas, recula devant ce mot et décrivit avec son torse un superbe point majuscule d'interrogation.
- Un châstre , lui dis-je, est un oiseau rare, l' avis rara des anciens, un oiseau d'augure ; l' avis castrorum, comme disaient les Romains marseillais. On a supprimé avis, on a dénaturé castrorum, et, par corruption progressive, châstre est resté : les étymologies n'en font pas d'autres. D' Aquæ Sextiæ on est arrivé à Aix, de Massilia à Marseille, de Civitas à la Ciotat, de Segoregium à Arles, ce qui est beaucoup plus fort. Les générations ont la manie de mettre en pièces les origines des mots. Témoin cette épigramme :

        Alphana vient d' equus, sans doute ;
        Avec moi, convenez aussi
        Qu'en venant de là jusqu'ici,
        Il a bien changé sur la route.

Or, un musicien marseillais aperçut un jour un de ces châstres sur son cimeau ; il fit feu et le manqua. Dans des pays de chasse, ce malheur aurait fait sourire le musicien ; mais ici, manquer un oiseau, c'est manquer un phénomène ; aussi notre chasseur se mit à poursuivre son châstre de remise en remise, et cette poursuite fiévreuse le conduisit jusqu'à Rome, sous le consulat de M. de Norvins.

Alors, je contai toute l'histoire du chasseur musicien à Dumas, et je l'engageai à l'écrire s'il la trouvait digne de son public, c'est-à-dire de l'univers.

Dumas partit pour l'Italie, où il fit un très long séjour.

Me trouvant à Vienne, en Dauphiné, bloqué par les neiges dans un hiver très rigoureux, et ne pouvant continuer ma route, je m'installai à l'auberge des Trois Rois, et, pour attendre le dégal, je me mis à écrire ma chronique de Ponce-Pilate à Vienne. La neige tombait toujours sur la route de Paris. Un souvenir méridional ramena ma pensée vers les tièdes collines où la chasse manque, mais où le soleil ne manque pas, et de rêveries en rêveries je songeai à l'histoire du châstre. Croyant que Dumas avait oublié cet oiseau à travers les monuments de l'Italie, j'écrivis ma chasse, et je la publiai dans la Revue de Paris. Dumas, de son côté, écrivait un délicieux roman sur le même sujet, et lui donnait de larges proportions avec cette prodigalité d'esprit, de grâce, de charme, que deux mille volumes n'ont pas encore épuisée, et que deux mille autres n'épuiseront pas.

Dumas ne connaissait pas ma Chasse au châstre de la Revue de Paris ; si j'avais cru qu'il écrirait un jour la sienne, la mienne n'aurait jamais paru. Quelques lettrés ont daigné souvent s'occuper de cette double chasse, et c'est pour eux que je donne cette explication.

 




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