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LA CHASSE AU CHASTRE
I
Au mois d'octobre 1811 ou 12, M.
Chay, joyeux célibataire, un des artistes les plus distingués du Midi, chassait
sur sa colline, non loin de la mer, aux portes de Marseille : il était cinq
heures du matin.
La chasse du Midi est bien
différente de celle du Nord. Dans nos contrées, ce n'est pas le chasseur qui
manque, c'est le gibier. Il n'y a point de gibier. Tout Marseillais en état de
porter les armes est chasseur de droit : il a un fusil et un carnier.
Voici comment la chasse se fait.
Le chasseur se lève à trois
heures du matin, fait une ou deux lieues, et arrive avec une cargaison de cages
à sa cabane, nommée poste. Il accroche aux arbres ses cages pleines
d'oiseaux, qui ont fait voeu de silence ; il s'enferme dans son poste, charge
son fusil, regarde les étoiles, médite, se promène pour secouer le froid, mâche
des feuilles de pin, respire les parfums de la colline, assiste au lever de
l'aube, de l'aurore, du soleil et du vent ; contemple la mer, maudit les
nuages, soupire après la bise du Nord, fait un croquis de paysage, et à dix
heures il rentre en ville, heureux et riant : il a chassé.
On recommence le lendemain.
Le chasseur se met en frais
énormes pour se donner ce plaisir ; c'est incroyable tout ce qu'il faut
dépenser pour avoir un poste bien établi. Aussi, quand une fatalité phénoménale
a condamné une grive à être mise à mort par un chasseur marseillais, cette
grive coûte quelquefois cinq cents francs au chasseur. Un de mes amis, M. Blanc
de Radas, m'a servi un rôti qu'il évaluait mille écus ; il y avait six ortolans
sur un plat.
C'était donc à une de ces chasses
que se livrait M. Chay, avec toute l'ardeur d'un artiste du Midi.
Il regardait les cieux et ne
voyait rien venir, selon l'usage, lorsque son étoile, qui justement luisait à
l'horizon en ce moment, lui envoya un oiseau dans le petit bois de pins.
L'obscurité protégeait
l'infortuné volatile.
M. Chay furetait de l'oeil, dans
le massif, à la lueur de la constellation de la Grande-Ourse, qui se couchait
sur la colline du Nord ; il voyait ou croyait voir quelque chose d'opaque qui
s'agitait dans la verdure diaphane ; il tenait son fusil dans la direction de
cette forme équivoque, la couchait en joue et n'osait tirer, de peur de faire
feu sur une illusion.
Un chasseur du Midi a tant
d'intérêt à ménager un oiseau ; ces rencontres sont rares, comme dit La
Fontaine, et les phénomènes sont précieux.
Le jour s'obstinait à ne pas se
montrer ; M. Chay comptait les étoiles ; il n'en restait plus que treize,
mauvais nombre : sept du Chariot et six d'Orion, plus une planète égarée qui
avait l'air d'attendre le soleil.
Enfin l'aube fit tomber à
l'Orient un pli de sa robe d'opale ; le météore se glissa en longues traînées
phosphoriques, de pins en pins, jusqu'au bois de M. Chay.
Une éclaircie lumineuse trahit
subitement l'oiseau réfugié ; le chasseur le vit dans une auréole crépusculaire
; il fallut céder à l'irritation du désir. Le fusil, mal dirigé, fit feu, après
avoir averti l'oiseau par un long feu d'artifice tiré sur l'amorce ; les
pistons n'étaient pas inventés.
- Il est tombé ! dit le chasseur
en imitant par un cri sourd le bruit que fait un oiseau en tombant.
Et il courut sous l'arbre qui
avait servi de perchoir à l'oiseau ; il ramassa plusieurs pierres mousseuses et
des lambeaux d'écorce, mais il ne trouva point d'oiseau. Une plume seule était
restée dans les aiguilles résineuses de l'arbre ; M. Chay s'empara vivement de
cette plume, comme pièce justificative d'une maladresse et d'une évasion, et la
regarda d'un oeil mélancolique, avec le sourire de la douleur.
L'aurore aux doigts de rose
tombait d'aplomb, en ce moment, sur la plume que M. Chay venait d'insérer à sa
boutonnière comme une décoration ornithologique.
- Ciel ! s'écria M. Chay, c'était
un châstre ! c'est une plume de châstre !
Perte irréparable ! Ce n'était
point ici un malheur ordinaire. Le phénomène était double.
Le châstre est un oiseau
d'augure, et qui n'apparaît qu'à de bien rares intervalles. Heureux le chasseur
qui rentre en ville avec un pareil trophée ! Il est grand devant les autres
chasseurs, comme Nemrod devant Dieu.
M. Chay répéta : C'était un
châstre ! sur tous les tons, et il se serait accompagné de son violoncelle
s'il l'avait tenu sous ses doigts.
L'infortuné jeta ses regards sur
la campagne, déjà inondée des rayons d'un soleil moqueur. L'air était vide et silencieux
; pas un oiseau sous l'azur. M. Chay rechargeait son fusil en douze temps, et
marchait dans le bois, secouant du pied toutes les feuilles mortes et
amoncelées qui pouvaient recéler un châstre ; regardant aux branches
supérieures, écoutant le bourdonnement des moucherons, prenant une guêpe au vol
pour un oiseau, et maudissant, de douze pas en douze pas, le crépuscule, les
fusils à pierre et les constellations qui donnent un jour faux.
- Le voilà !
Nouveau cri de M. Chay : c'était en
effet le châstre ; il s'était levé d'une touffe d'herbes aux pieds du chasseur.
Le fusil était parti d'inspiration, mais sans but, et avait abattu deux pommes
de pin. L'oiseau agitait triomphalement ses ailes augurales, et quittait le
bois pour la colline, la colline pour la plaine, la plaine pour le rivage de la
mer. M. Chay s'élança courageusement sur les traces aériennes du châstre. Il
était alors huit heures du matin.
L'ardeur de la poursuite fut
admirable aux premiers élans ; M. Chay s'acharna contre l'oiseau, qui prenait
du repos de mille en mille pas, comme s'il les eût comptés, et s'envolait
toujours au moment où le fusil s'abattait dans sa direction. Le chasseur et
l'oiseau franchirent ainsi plusieurs plaines et quelques montagnes : le
chasseur étanchait sa soif avec des pampres de vignes, plus altérées que lui.
Déjà la haute chaîne qui commence
à la tête de Puget et finit au cap de Montredon s'était abaissée sous
les pas de M. Chay et sous les ailes du châstre ; les deux voyageurs avaient
laissé à leur droite Cassis et La Ciotat, et suivaient la longue et large
plaine qui s'étend de Signe à Saint-Cyr ; ils étaient fatigués l'un et l'autre
; la nuit tombait ; le joli village de Saint-Cyr allumait les vitres de ses
maisons. M. Chay, mourant de faim, de soif, de fatigue, de tout, déposa son
fusil à la porte de l'auberge de l' Aigle noir, où on loge à pied et à
cheval.
Le châstre trouva un gîte je ne
sais où.
Pour le voyageur piéton,
l'auberge du soir est faite à l'image du paradis. M. Chay se fit servir un bon
souper qui lui tint lieu de déjeuner, se fit donner un excellent lit, et se
coucha, repu et joyeux. Dans la nuit, il rêva qu'il prenait des châstres avec
la main.
A l'aube, il était debout, selon
son usage : le chasseur adore l'aube. Avant de reprendre le chemin de
Marseille, il jeta un coup d'oeil et un soupir vers les heureuses campagnes du
Castellet, où il présumait que l'oiseau insaisissable avait fait son gîte de
nuit.
M. Chay longeait en ce moment un
mur à demi éboulé, qui était recouvert d'une large tenture de feuilles de
câprier : du bout de son fusil il agita ces feuilles avec ce bruit de lèvres
inarticulé qu'exhale le chasseur en alignant une fusée d'R. Un battement
précipité d'ailes et un petit cri annoncèrent la présence de l'oiseau. Le
châstre s'était envolé, M. Chay avait lâché son coup de fusil encore au hasard,
et courait, par-dessus les vignes, à la suite de sa fumée, de son plomb et de
l'oiseau.
Le chemin de Marseille avait été
oublié. De remise en remise, de vallons en vallons, M. Chay
atteignit, le soir, la jolie ville d'Hyères, qui embaume l'horizon de ses
orangers.
M. Chay n'était jamais venu à
Hyères ; il aimait les oranges à la folie. Avant de se coucher, il eut la
fantaisie de se promener dans le beau jardin des Hespérides, qui appartient à
M. Filhe. Le fusil sous le bras, il cheminait avec cette gracieuse oscillation
d'épaules qu'affectionne le chasseur provençal. La lune était dans son plein,
et sa lumière éclatait aussi vive sur les cimes des palmiers que la lumière du
soleil de Paris sur les ormeaux du boulevard Montmartre au mois d'août.
L'artiste chasseur avait, à son insu, comme tous les Méridionaux, un grand
fonds de poésie dans l'âme. Il s'abandonnait nonchalamment à une douce
contemplation, et respirait, avec une mélancolie sensuelle, les parfums du thym
et de l'orange, voluptueuses émanations que secouait sur sa tête le souffle
nocturne de la mer.
- Ah ! dit M. Chay, si j'avais
mon violoncelle, j'exécuterais volontiers ici : Champs paternels de Joseph
en Égypte.
Puis il recula d'un pas, et
courba son corps en point d'interrogation sur une plante pariétaire que la lune
argentait mollement : c'était un câprier. La plante répondit par un léger
frôlement de feuilles ; le chasseur se releva en point d'admiration, et prépara
son fusil.
A cinq pas, sur une branche
sèche, effeuillée et saillante, apparut un oiseau qui secouait ses plumes et
tressaillait d'aise à la fraîcheur de la nuit. C'était le châstre.
Deux motifs enclouèrent la
détente du fusil sous l'index du chasseur : c'était conscience de tirer un
pauvre oiseau à cinq pas ; M. Chay avait trop de délicatesse pour abuser de sa
position. A cette distance, d'ailleurs, le châstre aurait disparu, comme
Romulus, dans une tempête ; le volcan l'aurait brûlé vif. Autre considération :
il était défendu à Hyères, comme partout, de tirer des coups de fusil à onze
heures du soir. M. Chay, retenu par ce double motif, demeura braqué contre
l'oiseau, lequel ne tarda pas de s'endormir, le bec sous l'aile, avec
l'insouciance d'un écolier au bord d'un puits.
En attendant le jour, M. Chay
contempla le sommeil de l'innocence, et de temps en temps il faisait une
répétition générale du drame sanglant qu'il se disposait à jouer aux premières
lueurs de l'aube. Il couchait en joue l'oiseau endormi sous la foi de la lune ;
il le rôtissait en imagination, lui composait une sauce aux câpres, le dévorait
des yeux.
M. Chay était à jeun, et il
prenait ses repas comme il pouvait.
A force de tirer sa montre pour
faire avancer l'aube, il la vie enfin poindre sur les coteaux d'Hyères. Alors
il recula dix pas en fredonnant mentalement l'air en vogue de Berton :
Quand
on fut toujours vertueux,
Qu'on aime à voir lever
l'aurore !
Il visa tranquillement le
châstre, l'encadra dans le canon du fusil, et pressa la détente.
Le chien s'abattit avec
nonchalance sur la platine, et l'écho du matin resta muet. Hélas ! la poudre du
bassinet s'était liquéfiée à l'humidité de la nuit.
Un énergique jurement de chasseur
réveilla le châstre en sursaut ; il déploya ses ailes et s'envola vers
l'horizon du Midi. M. Chay attesta les orangers voisins qu'il aurait le châstre
mort ou vif, oiseau ou chasseur ; et il s'élança sur la route du Var. Cette
fois sa passion de chasseur tenait du délire. Il déchirait tous les câpriers de
la route, mangeait les câpres, tirait le châstre à cinq cents pas, buvait l'eau
du torrent dans sa course, comme le roi David, n'écoutant ni son estomac
appauvri, ni ses entrailles insurgées, ni ses pieds endoloris.
La lèvre convulsive, l'oeil vitré,
les mains bleues du gonflement des veines, les cheveux rebelles sous le feutre,
le front tatoué de larges plaques de sueur et de sang, le lendemain il entrait
à Nice, et se plongeait, agonisant, dans un lit de l'auberge de l'Aigle noir.
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