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| Joseph Mery La chasse au châstre IntraText CT - Lecture du Texte |
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Les brumes du matin avaient disparu, et la flotte d'Hudson Lowe se montrait tout à découvert. Les frégates et les embarcations formaient une barre de croisière qu'il était impossible au plus fin voilier de percer sans être pris. - Pour un châstre ! disait M. Chay, le coude appuyé sur la dunette et les larmes aux yeux. Le capitaine ordonnait de formidables manoeuvres. Tout le navire était en mouvement. Une embarcation anglaise s'avançait à fleur d'eau comme un caïman sur sa proie. - Au nom de Dieu ! s'écria M.
Chay, les mains jointes, retournons à Nice, capitaine. En ce moment la cloche sonna et disparut. - Qui donc a sonné ? dit le capitaine. - Personne, répondit l'équipage. - Ah ! je comprends. - Qui a sonné ? dit M. Chay au timonier, à voix basse. - C'est un boulet de trente-six qui nous a passé sur la tête, répondit le timonier en riant. M. Chay se couvrit la tête de ses larges mains, et s'assit sur le pont. - Tenez, monsieur, dit le timonier, en voilà encore un de trente-six, je l'ai entendu siffler. Un pied plus à gauche, nous étions coulés. Et trois... quatre... cinq... maladroits ! A Trafalgar, nous en avons avalé dix mille sur le Pluton. - Et pour un châstre ! dit M. Chay. - Que dit le monsieur ? - Rien. - Enfants ! enfants ! à vos pièces ! s'écria le capitaine d'une voix de mistral. C'était un vieux loup de mer qui avait passé sa vie avec les boulets ; l'odeur de la poudre lui donnait des spasmes de joie ; son coeur était goudronné comme son chapeau. M. Chay se leva timidement pour regarder par-dessus le bord ; ce qu'il vit insurgea ses cheveux. L'embarcation à cent pas, une bouffée de fumée blanche et un éclair. Cette fois on entendit éclater le bois de la poupe. - Bien tiré ! dit le timonier. - Allons ! que faites-vous là, monsieur le passager ? s'écria le capitaine ; et votre fusil donc ! Allez chercher votre fusil. J'espère que vous ne l'avez pas pris pour chasser aux gabians. M. Chay tressaillit ; il se glissa, en se pelotonnant , vers l'écoutille, et son pied tremblait sur l'échelle de l'entrepront. Son infortuné fusil, incliné mélancoliquement contre un angle de la cabine, rendit plus vifs encore à l'esprit de M. Chay tous ses souvenirs de malheur. - Le voilà ! Il y avait toute une histoire dans ces deux mots, que le chasseur prononça sourdement. Et comme ses jambes lui flageolaient, il se laissa tomber de côté sur un hamac et recommanda son âme à Dieu. Les artistes ont le système nerveux très prononcé ; mais il arrive toujours qu'après une excitation violente la réaction s'opère, les nerfs se détendent, le marasme s'infiltre dans les os, le cerveau s'engourdit, et le sommeil maîtrise les sens. C'est d'après cette théorie physiologique que M. Chay s'endormit à son insu. Le hamac balançait ses rêves ; il en fit d'affreux et d'étranges à cause de leur oscillation. Il vit des Anglais portant des chapeaux ombragés de plumes de châstre ; ces Anglais lui disaient goddam, goddam, et l'emprisonnaient dans un violoncelle. Il vit des boulets de trente-six qui servaient de balancier à des cloches errantes. Il vit une embarcation entrer à pleines voiles dans la salle de concert à Nice, et Pharaon et Joseph, perchés sur les palmiers d'Hyères, qui lui criaient bravo en égyptien. Il vit aussi le divin Méhul, habillé en capitaine marin, et composant un canon à trois sabords. Ces rêves prolongèrent infiniment le sommeil du chasseur. A son réveil, il se trouva environné de la plus épaisse nuit. Il prêta l'oreille, et il entendit un long et subtil sifflement, comme si un vol d'âmes passait à ses oreilles. Voilà tout ce qu'il entendit. - Je crois que je suis dans le néant, se dit-il tout bas avec un frisson. Cette conviction prenait à chaque instant une nouvelle force. Le silence était toujours profond, les ténèbres intenses. - Oh ! il n'y a plus de doute, je suis dans le néant, répéta-t-il dans une oraison mentale ; maintenant, que puis-je faire pour vivre dans cette position ? Ce cas étant posé, M. Chay résolut de ne rien faire du tout, et il s'applaudit de cet expédient. Il était depuis quelques heures dans cet état d'immobilité sépulcrale, lorsqu'il entendit un pas pesant non loin de lui. - Qui va là ? dit-il d'une voix de fantôme. - Oh ! oh ! cria une voix, vous êtes encore couché, monsieur le comédien ! allons, allons, sur pied. Nous sommes arrivés, nous voilà dans le port. M. Chay bondit dans son hamac. Et il marcha à tâtons, guidé par une faible lueur. Il heurta une échelle, monta, regardant les étoiles qui brillaient sur sa tête, et ne tarda pas de voir devant lui les lumières d'une ville, et de respirer ces odeurs fortes qui s'élèvent des chantiers maritimes. - Oui, nous voici à Toulon ! dit-il. Et son coeur fut inondé de joie. - Savez-vous que nous l'avons échappé belle ? dit M. Chay à l'oreille du timonier. - La Sainte-Vierge a fait un miracle : elle nous a envoyé une bonne tempête juste au moment où nous allions être pris. Comment avez-vous trouvé notre manoeuvre ? - Avec une tempête qui nous faisait filer dix noeuds. - Nous avons eu une tempête ! s'écria M. Chay avec un effroi rétrospectif. - Et comment ! Vous ne l'avez pas vue ? - Si, si. Ah ! c'est une tempête !... sainte Vierge ! Et il se retira à l'écart pour réciter le Salve Regina et prendre son fusil. Ensuite, léger de tout bagage, il se coula dans un de ces bateaux qui viennent s'offrir aux navires en arrivée, et en trois coups de rames il tenait sous ses pieds le quai solide d'un port. - Béni soit Dieu ! me voilà à Toulon, à dix lieues de Marseille, dit-il avec une joie concentrée. A présent, une bonne auberge et couchons-nous.
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