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| Joseph Mery La chasse au châstre IntraText CT - Lecture du Texte |
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Il entra dans une rue large et tirée au cordeau, où quelques boutiques étaient encore ouvertes. A la clarté d'une lanterne d'auberge, il aperçut un aigle noir peint sur l'enseigne. - Encore un aigle noir, dit-il, allons à la première venue. Et il entra. - Garçon, une chambre et un bon lit ! s'écria-t-il dès le vestibule. Un garçon taciturne, endormi sous son bonnet blanc et dans un état visible de somnambulisme, l'introduisit dans une chambre, déposa un flambeau sur la table et sortit. - Et voilà, dit M. Chay, comment on reçoit les voyageurs lorsqu'ils n'ont pas un train de grand seigneur ; et moi, je n'ai pas un paquet ! Ayant fait cette réflexion mélancolique, il se déshabilla voluptueusement et se plongea dans un lit comme dans un bain frais. Ce sommeil, léger comme le bagage de l'artiste, paya l'arriéré de toutes les insomnies ; il fut calme, riant, et brodé de songes d'ivoire. Le soleil et M. Chay se levèrent en même temps, comme deux amis endormis sur la même couche. M. Chay sonna ; le garçon monta et vit tomber sur la table un écu de cinq francs avec cette phrase : - Voilà pour la chambre et pour vous. Et le chasseur descendit lentement l'escalier, le fusil sous le bras dans son fourreau. - Peste ! dit M. Chay, il y a de belles rues à Toulon. Si j'avais le temps, j'irais volontiers visiter l'arsenal. Mais l'essentiel, c'est de partir pour Marseille et d'y arriver avant la nuit. Il s'approcha d'un groupe de cochers stationnés, avec leurs voitures, sur une grande place, et leur demanda s'ils faisaient la route de Marseille. <PV>Un de ces cochers répondit affirmativement par un signe de tête et montra sa voiture, dans laquelle trois voyageurs déjà placés attendaient le quatrième. <PV>- On peut partir à l'instant ? demanda M. Chay. <PV>Le cocher monta sur son siège en répondant affirmativement une seconde fois. <PV>- Ah ! dit M. Chay en s'incrustant dans son coin n° 4, voici la veine de bonheur qui me revient ! tout me réussit depuis hier. Il était temps. <PV>Et il salua poliment ses trois compagnons de voyage, lesquels étaient fort silencieux. La voiture était partie au grand galop. M. Chay se désespérait fort de ce silence morne qui attristait la voiture. Il avait déjà fait quelques tentatives pour ouvrir une conversation. Il disait : «Nous marchons bon train» ; ou bien : «La journée est superbe» ; ou : «Il vaut mieux être ici que sur mer». Toutes ces exclamations tombaient dans le vide. Il fallait procéder plus directement. S'adressant à son voisin, M. Chay lui dit : - Savez-vous, monsieur, si nous arriverons de bonne heure ? - Alle venti tre 7 répondit le voisin. - Alle venti tre !... monsieur est Italien ! signor italiano ? - Signor, si. - De Nice ? - De Florence ! diable, vous êtes bien éloigné de votre pays !... Et vous, monsieur ? pardon, il me semble que je vous ai vu quelque part.... n'êtes-vous pas de Marseille ? - Ah ! vous êtes de Livourne. Je ne connais pas Livourne... Le quatrième voyageur prit la parole et dit : - Ah ! s'écria M. Chay en riant, voilà qui est singulier ! trois Italiens et un Français ! - Je parle un peu le français, dit le voyageur de Pise. - Tant mieux ! répondit M. Chay. Je comprends l'italien, moi, mais je ne le parle pas. Monsieur, si je puis vous être de quelque utilité à Marseille, vous pouvez disposer de moi. - C'est que je me mets à votre place ; en pays étranger on est souvent bien embarrassé. Vous ne connaissez pas Marseille ? - Non, Monsieur. - Ah ! vous verrez une belle ville ! Oh ! c'est beaucoup mieux que Toulon !... Vous allez à Marseille pour affaires de commerce ? - A Marseille, non... Je vais à Florence. - J'entends, vous allez embarquer à Marseille pour Florence ? - Non, non, je vais à Florence. - Par voie de mer ? - Par terre. - Vous craignez la mer ? - Non. - A cause des Anglais peut-être ?... - Des Anglais ? je ne vous comprends pas bien... Je vous dis que je vais à Florence avec ces deux messieurs. - Ah ! ces deux messieurs vont à Florence aussi. Il vous faudra bien dix jours de route... - Oh ! le Français aime toujours à rire... Dix jours ! nous espérons bien arriver ce soir. - A Florence ? - Mais oui. - Avec cette voiture ? dit M. Chay ébahi. - Oui, avec cette voiture. - Mais d'où venez-vous à présent ? - De Livourne, comme vous... - Moi, j'arrive de Livourne ! s'écria M. Chay avec un accent inouï. - Eh ! diavolo ! comment appelez-vous la ville que nous avons quittée ce matin ? - Toulon ! c'est bien à Toulon que j'ai débarqué hier soir. Le Pisan et ses deux compatriotes poussèrent un prodigieux éclat de rire : M. Chay les regardait avec des yeux vitrés. - Un instant ! un instant ! cria M. Chay ; dites, eh ! eh ! cocher ! conducteur !.... est-ce que j'aurais pris une voiture pour une autre ?... conducteur ! Le conducteur arrêta les chevaux, descendit du siège, et parut à la portière. - Où me menez-vous ? lui dit M. Chay ; dove antade ! dove caminate ? munte anas ? - Eh ! a Firenze, répondit le conducteur. - A Florence ! vous moquez-vous de moi ! descendez-moi ici, là, à ce village... Je crois que c'est le Bausset... Tenez, voilà cinq francs... J'irai à Marseille à pied. - Je l'ai encore échappé belle ! dit le chasseur en ouvrant la porte d'un cabaret ; garçon, de la bière et de l'eau ! Une jeune et fraîche fille arriva, le sourire à la bouche, en disant : - Mais ils sont tous Italiens ici ! dit M. Chay. Comment appelez-vous ce village ? Il nome dit quel vilagio ? - Ce n'est pas le Bausset ? - Je n'ai jamais entendu parler de ce village-là... et après Ponto d'Era, che si trova ?... Le Bausset ? - E doppo Empoli, le Bausset ? - Firenze. M. Chay laissa tomber ses deux mains à plat sur la table, et sa langue fut paralysée. Il lui fallut un quart d'heure pour reprendre ses sens ; un verre d'eau-de-vie lui rendit quelque peu de force ; il sortit pour examiner la localité. Quelques soldats d'un régiment français se promenaient sur la place du village ; M. Chay crut devoir s'adresser à ses compatriotes pour éclaircir ses doutes, car il lui en coûtait tant de se croire si loin de son pays, qu'il lui fallait la démonstration la plus claire, la plus précise, la plus évidente, pour se livrer au désespoir. - Camarades, dit-il aux militaires, vous voyez un pauvre Français égaré dans sa route ; quel est le nom de la ville la plus voisine ? - Livourne, répondit un sergent. - Ah ! mon Dieu, je m'en doutais ! Et, dites-moi, maintenant, quelle est l'autre ville qui se trouve au bout de ce chemin ? - Florence. Ce nom arrêta court les questions sur les lèvres de l'artiste. Le militaire attendit un instant. Puis, voyant qu'on ne lui parlait plus : Voilà tout ce que vous voulez ? dit-il. - Oui, sergent. La statue de sel, sur la grande route de Sodome, n'était pas plus immobile que M. Chay sur le grand chemin toscan. A l'éclair qui jaillit longtemps après de ses yeux d'artiste, on aurait deviné qu'une détermination énergique venait d'être prise et qu'elle allait s'exécuter. - Oui, oui, disait M. Chay en marchant vers la porte du village, oui, il faut en finir avec la vie ! Châstre infernal !
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7 A vingt-trois heures. 8 Moi je suis de Pise. 9 Il n'y a pas de bière. |
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