V
Et quand il fut dans les champs,
sur la route de Florence, il dépouilla son fusil de son fourreau de serge
grise, fit couler une cartouche à balle dans le canon, et, demandant pardon à
Dieu du crime qu'il allait commettre, il appuya son front sur l'orifice du
fusil. Son acte de contrition prononcé en latin se termina par cette exclamation
: et pour un châstre !
Il cherchait la détente du bout
de l'orteil, lorsqu'un bruit de pas sur la chaussée suspendit l'exécution. Deux
jeunes gens passaient, et l'un d'eux, remarquant M. Chay arrêté, un fusil à la
main, sur les rives fleuries de l'Era, s'approcha de lui, et lui dit avec un
accent français :
- Dove sono le rovine del tempio etrusco ? 10
M. Chay lui répondit brusquement
en provençal :
- Ana vo demanda aï pastre
d'aqui (allez le demander aux bergers de là-bas).
Le jeune voyageur traduisit
fièrement ainsi la réponse à son compagnon.
- En avant, à main droite, à
trois pas d'ici.
Et il écrivit sur son album cette
observation judicieuse :
Le paysan de la Toscane aime
passionnément la chasse ; il parle un italien rude et guttural, et il affecte
une certaine brusquerie envers les étrangers, soit que la domination française
lui soit onéreuse, soit que son caractère agreste soit dépouillé de cette
urbanité toscane si renommée dans l'univers.
Pendant que le jeune Français
écrivait ces lignes, M. Chay entendait un léger bruit d'ailes dans les roseaux
et les plantes aquatiques du rivage. Un instant après, il visait une poule
d'eau et faisait feu. L'oiseau tomba dans un courant latéral de la petite
rivière ; le chasseur bondit sur les touffes de jonc et saisit sa proie
flottante.
- A la balle ! à la balle !
criait-il.
Et son front rayonnait d'orgueil.
En rechargeant son fusil, il s'adressa une réflexion excitante :
- Ces pays, dit-il, sont des nids
de poules d'eau ; en avant, mon garçon !
Et on le vit allonger ses pas
dans les belles allées routières où l'ormeau se marie à la vigne d'après le
procédé virgilien.
Bientôt il entra dans cette
riante vallée si chère aux rêveries d'Alfieri, la vallée de l'Arno, agreste et
voluptueuse dans ses contours de collines, si gaie avec ses villas aux
persiennes vertes, si fraîche avec son fleuve aux ondes bleues et lascives.
Notre chasseur, porté par son naturel à la contemplation, tomba dans une douce
extase ; il embrassa la vallée dans la personne du premier arbre qu'il
rencontra et rougit de son suicide avorté.
Et il s'abandonnait à la
contemplation du beau paysage avec cette étourderie d'artiste qui passe du
désespoir à la gaieté ; il fredonnait les airs d'opéra de l'époque, tirait un
coup de fusil tous les quarts d'heure, tuant ou manquant l'oiseau avec un égal
plaisir, ravi enfin d'être dans un monde nouveau, et bénissant le châstre qui
lui avait fait cette douce félicité.
A la nuit close, il arrivait à
Florence et entrait à l'hôtel de l'Aigle noir, Borg'ogni santi. Il
appela le cameriere, et lui donna généreusement quinze pièces de gibier
qu'il avait abattues dans le val d'Arno.
Ce garçon de l'Aigle noir
était un ancien soldat français mis hors de combat.
- Il paraît, dit-il à M. Chay,
que vous êtes un habile chasseur ?
- Je m'en vante, répondit
l'artiste.
- Eh bien ! vous êtes dans un bon
pays de chasse ; si vous ne craignez pas la fatigue, comme je le crois, vous
devriez faire quelques promenades dans les montagnes, là-bas, du côté de
Poggi-Bonzi et de Sienne : on y tue ce qu'on veut.
- Ah ! fit M. Chay.
- Oui, monsieur, répondit
l'aubergiste ; il y a des cailles, des grives, des râles, des perdreaux.
- Peste ! bon pays.
- J'y ai même tué des châstres,
moi.
- Vous y avez tué des châstres !
- Cent fois.
- Demain matin je pars pour...
Comment avez dit ?
- Poggi-Bonzi.
- Oui, vous m'écrirez ce nom sur
du papier et vous viendrez me mettre sur le chemin, n'est-ce pas ?
- Volontiers.
A l'aube, M. Chay, debout et
armé, demanda la carte à payer ; le cameriere lui répondit, au nom de
l'aubergiste, qu'il n'y avait rien à payer, et qu'on le remerciait beaucoup de
son cadeau.
- Tiens ! dit M. Chay à part, je
peux aller au bout du monde ainsi, pourvu que je trouve du gibier à donner aux
aubergistes. Bien imaginé ! allons !
Le voilà sur la route de
Poggi-Bonzi et des Apennins.
Il arriva le soir, fort tard, à
Sienne, chargé de gibier, et s'arrêta au milieu de la grande rue qui traverse
la ville, à l'auberge de l'Aigle noir. L'artiste offrit encore
libéralement son trophée de chasse au cameriere, qui lui servit en
retour un excellent souper, lui donna une superbe chambre ornée du portrait de
sainte Catherine de Sienne, et l'accompagna le lendemain sur la route de
Torrinieri.
Cette méthode économique de
voyage centupla l'ardeur de l'artiste. Il sillonna d'une longue traînée de sang
les plaines tristes de Torrinieri, les vallons marécageux de Riccorci, les
crêtes volcaniques de Radicoffani, les rives torrentielles de la Paglia, les
antiques domaines de Porsenna devant Ponte-Centino, les bruyères
d'Aqua-Pendente, les grèves du lac de Bolsena, les vignobles de Monte-Fiascone,
le désert immense qui mène à Viterbe, la forêt assassine qui part de Viterbe,
monte aux nues, et descend au lac de Vico ; les pinèdes de Ronciglione, la prairie
circulaire de Baccano et les landes monotones de la Storta. En cinq jours, il
avait lestement parcouru cette chaîne des Apennins.
Un soir, vers les neuf heures, il
entra dans une ville inconnue et sans réverbères. Il était fatigué,
l'infatigable chasseur. A l'angle d'une place, il avisa un café, et entra pour
se reposer un instant. On parlait français à côté de lui, dans un groupe
d'habitués qui buvaient des verres d'eau.
- Écoutez-moi, dit M. Chay au
plus avenant des causeurs, pouvez-vous avoir la bonté de me dire le nom de
cette ville ?
- Quelle ville ? dit le causeur.
- Celle où je suis arrivé,
celle-ci.
- Voulez-vous rire, monsieur ?
- Non, du tout, sérieusement.
- Eh bien ! vous êtes à Rome.
- Sainte Vierge ! je suis à Rome !
Indiquez-moi une auberge, là, tout près.
- Traversez le mont Citorio,
demandez la place Saint-Augustin et l'auberge de la Torretta, vous serez
bien.
- Mille remercîments, monsieur.
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