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Joseph Mery
La chasse au châstre

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  • LA CHASSE AU CHASTRE
    • V
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V

Et quand il fut dans les champs, sur la route de Florence, il dépouilla son fusil de son fourreau de serge grise, fit couler une cartouche à balle dans le canon, et, demandant pardon à Dieu du crime qu'il allait commettre, il appuya son front sur l'orifice du fusil. Son acte de contrition prononcé en latin se termina par cette exclamation : et pour un châstre !

Il cherchait la détente du bout de l'orteil, lorsqu'un bruit de pas sur la chaussée suspendit l'exécution. Deux jeunes gens passaient, et l'un d'eux, remarquant M. Chay arrêté, un fusil à la main, sur les rives fleuries de l'Era, s'approcha de lui, et lui dit avec un accent français :

- Dove sono le rovine del tempio etrusco ? 10

M. Chay lui répondit brusquement en provençal :

- Ana vo demanda pastre d'aqui (allez le demander aux bergers de là-bas).

Le jeune voyageur traduisit fièrement ainsi la réponse à son compagnon.

- En avant, à main droite, à trois pas d'ici.

Et il écrivit sur son album cette observation judicieuse :

Le paysan de la Toscane aime passionnément la chasse ; il parle un italien rude et guttural, et il affecte une certaine brusquerie envers les étrangers, soit que la domination française lui soit onéreuse, soit que son caractère agreste soit dépouillé de cette urbanité toscane si renommée dans l'univers.

Pendant que le jeune Français écrivait ces lignes, M. Chay entendait un léger bruit d'ailes dans les roseaux et les plantes aquatiques du rivage. Un instant après, il visait une poule d'eau et faisait feu. L'oiseau tomba dans un courant latéral de la petite rivière ; le chasseur bondit sur les touffes de jonc et saisit sa proie flottante.

- A la balle ! à la balle ! criait-il.

Et son front rayonnait d'orgueil. En rechargeant son fusil, il s'adressa une réflexion excitante :

- Ces pays, dit-il, sont des nids de poules d'eau ; en avant, mon garçon !

Et on le vit allonger ses pas dans les belles allées routières où l'ormeau se marie à la vigne d'après le procédé virgilien.

Bientôt il entra dans cette riante vallée si chère aux rêveries d'Alfieri, la vallée de l'Arno, agreste et voluptueuse dans ses contours de collines, si gaie avec ses villas aux persiennes vertes, si fraîche avec son fleuve aux ondes bleues et lascives. Notre chasseur, porté par son naturel à la contemplation, tomba dans une douce extase ; il embrassa la vallée dans la personne du premier arbre qu'il rencontra et rougit de son suicide avorté.

Et il s'abandonnait à la contemplation du beau paysage avec cette étourderie d'artiste qui passe du désespoir à la gaieté ; il fredonnait les airs d'opéra de l'époque, tirait un coup de fusil tous les quarts d'heure, tuant ou manquant l'oiseau avec un égal plaisir, ravi enfin d'être dans un monde nouveau, et bénissant le châstre qui lui avait fait cette douce félicité.

A la nuit close, il arrivait à Florence et entrait à l'hôtel de l'Aigle noir, Borg'ogni santi. Il appela le cameriere, et lui donna généreusement quinze pièces de gibier qu'il avait abattues dans le val d'Arno.

Ce garçon de l'Aigle noir était un ancien soldat français mis hors de combat.

- Il paraît, dit-il à M. Chay, que vous êtes un habile chasseur ?

- Je m'en vante, répondit l'artiste.

- Eh bien ! vous êtes dans un bon pays de chasse ; si vous ne craignez pas la fatigue, comme je le crois, vous devriez faire quelques promenades dans les montagnes, là-bas, du côté de Poggi-Bonzi et de Sienne : on y tue ce qu'on veut.

- Ah ! fit M. Chay.

- Oui, monsieur, répondit l'aubergiste ; il y a des cailles, des grives, des râles, des perdreaux.

- Peste ! bon pays.

- J'y ai même tué des châstres, moi.

- Vous y avez tué des châstres !

- Cent fois.

- Demain matin je pars pour... Comment avez dit ?

- Poggi-Bonzi.

- Oui, vous m'écrirez ce nom sur du papier et vous viendrez me mettre sur le chemin, n'est-ce pas ?

- Volontiers.

A l'aube, M. Chay, debout et armé, demanda la carte à payer ; le cameriere lui répondit, au nom de l'aubergiste, qu'il n'y avait rien à payer, et qu'on le remerciait beaucoup de son cadeau.

- Tiens ! dit M. Chay à part, je peux aller au bout du monde ainsi, pourvu que je trouve du gibier à donner aux aubergistes. Bien imaginé ! allons !

Le voilà sur la route de Poggi-Bonzi et des Apennins.

Il arriva le soir, fort tard, à Sienne, chargé de gibier, et s'arrêta au milieu de la grande rue qui traverse la ville, à l'auberge de l'Aigle noir. L'artiste offrit encore libéralement son trophée de chasse au cameriere, qui lui servit en retour un excellent souper, lui donna une superbe chambre ornée du portrait de sainte Catherine de Sienne, et l'accompagna le lendemain sur la route de Torrinieri.

Cette méthode économique de voyage centupla l'ardeur de l'artiste. Il sillonna d'une longue traînée de sang les plaines tristes de Torrinieri, les vallons marécageux de Riccorci, les crêtes volcaniques de Radicoffani, les rives torrentielles de la Paglia, les antiques domaines de Porsenna devant Ponte-Centino, les bruyères d'Aqua-Pendente, les grèves du lac de Bolsena, les vignobles de Monte-Fiascone, le désert immense qui mène à Viterbe, la forêt assassine qui part de Viterbe, monte aux nues, et descend au lac de Vico ; les pinèdes de Ronciglione, la prairie circulaire de Baccano et les landes monotones de la Storta. En cinq jours, il avait lestement parcouru cette chaîne des Apennins.

Un soir, vers les neuf heures, il entra dans une ville inconnue et sans réverbères. Il était fatigué, l'infatigable chasseur. A l'angle d'une place, il avisa un café, et entra pour se reposer un instant. On parlait français à côté de lui, dans un groupe d'habitués qui buvaient des verres d'eau.

- Écoutez-moi, dit M. Chay au plus avenant des causeurs, pouvez-vous avoir la bonté de me dire le nom de cette ville ?

- Quelle ville ? dit le causeur.

- Celle où je suis arrivé, celle-ci.

- Voulez-vous rire, monsieur ?

- Non, du tout, sérieusement.

- Eh bien ! vous êtes à Rome.

- Sainte Vierge ! je suis à Rome ! Indiquez-moi une auberge, là, tout près.

- Traversez le mont Citorio, demandez la place Saint-Augustin et l'auberge de la Torretta, vous serez bien.

- Mille remercîments, monsieur.

 




10 Où sont les ruines du temple étrusque ?





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