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Joseph Mery
La chasse au châstre

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  • LA CHASSE AU CHASTRE
    • VI
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VI

M. Chay s'installa dans une petite chambre de la Torretta, se fit servir un brodo saupoudré de fromage parmesan qui n'était pas à Parme, et dormit de ce sommeil que la légende attribue aux Sept-Dormants, ces patrons du sommeil.

Pendant qu'il dormait, une certaine agitation se manifestait dans le quartier Transtévérin. La police française redoutait un mouvement populaire semblable à celui qui avait éclaté, quelques années auparavant, contre nos autorités républicaines à Rome. Des conspirateurs avaient été vus, dans les hautes herbes de l'arc de Janus, aiguisant des poignards sur une pierre du temple de Vesta. Le Capitole menaçait le Vatican du haut de sa tour, et le Vatican menaçait le consul de Napoléon.

Ignorant de ce qui se passait dans la ville et toujours debout avec l'aube, M. Chay prit son fusil, et demanda le chemin de la campagne au cameriere de la Torretta. On lui répondit par un quadruple geste qui désignait les quatre point cardinaux.

Notre chasseur entra dans la rue des Coronari, traversa le pont Saint-Ange, le fusil sous le bras, et s'arrêta, d'un air inquiet, devant la citadelle qui fut le tombeau d'Adrien, et qui était gardée en ce moment par un bataillon du 117e léger.

Quoiqu'il ne fût pas encore dans la campagne, M. Chay s'en allait l'oreille au vent, comme s'il eût espéré trouver du gibier dans la ville même.

Dans une touffe de saxifrages, de câpriers et de marguerites qui flottait à la corniche du sépulcre impérial, M. Chay vit ou crut voir les joyeux ébats de deux châstres étourdis et provocateurs. Au moment où il inclinait sa joue droite sur son poignet droit, en étendant l'index, pour parodier la position de l'arme, un commissaire de police, nommé Gobet, le saisit par le collet de son habit, et lui dit :

- Je vous arrête au nom de l'Empereur !

- Sias fouèl ? s'écria M. Chay en provençal. (Êtes-vous fou ?)

Gobet désarma le chasseur, et le conduisit brutalement au corps de garde de l'empereur Adrien.

Ce fut l'affaire d'un instant. Dans son saisissement, M. Chay oublia le peu de français que, comme tout bon Marseillais de cette époque, il ne savait pas.

Un commissaire de police italien lui fit subir un premier interrogatoire :

- Tuo passaporto, birbante 11 ?

- Ah ! siès un arleri darnagas ! répondit M. Chay en provençal : Veni de la Bastido : gès papiè 12.

- Forestiere senza passaporto ! e un capo di banda 13.

- Ti diou, fada, què siou un cassaïre, què mi trufi tu 14.

- Sei un Catilina ! Ti conosco, alla prigione, subito ! 15

- Marrias bachin ! mi toquès maï, ti garci un basseou, què ti fara veirè touti lei lumèa ! 16

M. Chay éleva sa main par-dessus la tête pour mettre cette menace en action.

Quatre soldats le saisirent et le plongèrent dans un cachot, où furent déposées, le 15 juillet 138, les urnes lacrymatoires qui renfermaient les larmes versées par les Romains à la nouvelle de la mort d'Adrien.

En entrant en prison, M. Chay soutint énergiquement, toujours en provençal, ses droits de citoyen français ; mais le chef du poste, sous-lieutenant au 117 léger, et natif du Calvados, attesta sur l'honneur que ce bandit parlait une langue barbare inconnue dans l'Empire français.

Le tribunal permanent de Borgo-Nuovo, institué pour faire fusiller les conspirateurs dans les vingt-quatre heures, se fit amener M. Chay : on le menaça de la torture s'il ne nommait pas ses complices et s'il ne parlait pas une langue humaine, comprise des juges ou des interprètes jurés.

M. Chay allongea son poing vers les magistrats en s'écriant :

- Maï lou boun Diou mi tirara pa deï patos d'aquéli brégan ? 17

On aurait bien volontiers fusillé M. Chay derrière le cirque de Néron ; mais l'espoir de découvrir des complices ne permit pas de brusquer le jugement, et il eut les honneurs d'une séance régulière. En vertu de son pouvoir discrétionnaire, le président fit donc intervenir dans la cause le savant Mezzofanti, qui causait toutes les langues de l'univers, et qui a personnifié en lui la Tour de Babel.

Le linguiste universel interrogea M. Chay en cinquante-deux langues et quarante-sept idiomes ; mais tous ses efforts furent vains. Alors, se retournant vers les juges, il leur dit, avec un accent de mélancolie profonde :

- Cet homme est incompréhensible pour moi.

- C'est une tactique de conspirateur rusé ! s'écria le grand-prévôt impérial ; nous la déjouerons.

- n'en trouvas plu bestiari, va vaou dirè a Roumo 18.

Le savant Mezzofanti, qui n'avait pas quitté des yeux le malheureux artiste, demanda la permission de soumettre au tribunal une remarque qui l'avait frappé :

- Illustrissimes seigneurs, dit-il, ce conspirateur, sans patrie et sans langue, porte à sa boutonnière une plume de cet oiseau d'augure, que Pline appelle l'oiseau des camps, castrorum avis, en français châstre. Cette découverte sera peut-être aux yeux de la justice d'une grande utilité.

Le grand-prévôt, remplissant les fonctions de procureur impérial, accueillit l'idée du savant romain par un sourire de triomphateur.

La plume augurale devenait une nouvelle pièce de conviction.

La parole fut donnée à l'accusateur public.

Ce magistrat se leva, et, lançant sur M. Chay un regard superbe d'indignation, il commença par cet exorde :

«Jusques à quand enfin abuserez-vous de notre patience, ô conspirateurs ! Quoi ! les sentinelles du 117e léger qui veillent sur le Compidoglio et dans la ville ne vous épouvanteront jamais dans vos coupables desseins

Passant ensuite aux détails de l'accusation, il dit avec un accent terrible :

«Ce conspirateur appartient à cette armée de scélérats qui ont établi leur camp dans les gorges de l'Étrurie, in faucibus Etruariæ ; leur signe de ralliement est une plume de châstre, l'oiseau d'augure de Caïus Duilius ; et, en cela, les conjurés d'aujourd'hui imitent les conjurés de Catilina, qui adoraient un aigle d'argent, aquilam argenteam, et portaient à leur boutonnière une plume de cet oiseau.

«Ici, mes illustrissimes seigneurs, ajouta l'accusateur à sa péroraison, ici le crime est évident, palpable, clair comme la lumière du jour. L'accusé a été pris en flagrant délit. Il marchait, les armes à la main, à la tête d'une bande souterraine, pour enlever la citadelle et égorger les soldats du 117e léger.

        «Fit via vi, rumpunt aditus, primosque trucidant».

«Oh ! tant de forfaits méritent enfin un terrible châtiment, et nous appelons sur la tête du coupable, comme dit Cicéron, les foudres de Jupiter Stator et la colère des dieux infernaux».

Après un semblable réquisitoire et en l'absence de tout avocat pour plaider la cause du malheureux chasseur provençal, le tribunal se retira dans la chambre du conseil.

La délibération ne fut pas longue. Après quelques minutes, le tribunal rentra en séance. M. Chay était condamné à mort à l'unanimité.

On le ramena au cachot d'Adrien ; l'infortuné chasseur était dans un état physique et moral digne de pitié.

 




11 Ton passeport, brigand ?


12 Tu es un fameux imbécile !... Je viens de la campagne : je n'ai pas de papiers.


13 Un étranger sans passeport ! C'est un chef de bande.


14 Je te dis, imbécile, que je suis un chasseur, que je me moque de toi !


15 Tu es un Catilina ! Je te connais, en prison, tout de suite !


16 Méchant vaurien ! Si tu me touches encore, je te donne un soufflet qui te fera voir toutes les chandelles !


17 Mais le bon Dieu ne me tirera-t-il pas des pattes de ces brigands ?


18 Si vous en trouvez de plus bête, j'irai le dire à Rome.






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