VI
M. Chay s'installa dans une
petite chambre de la Torretta, se fit servir un brodo saupoudré
de fromage parmesan qui n'était pas né à Parme, et dormit de ce sommeil que la
légende attribue aux Sept-Dormants, ces patrons du sommeil.
Pendant qu'il dormait, une
certaine agitation se manifestait dans le quartier Transtévérin. La police
française redoutait un mouvement populaire semblable à celui qui avait éclaté,
quelques années auparavant, contre nos autorités républicaines à Rome. Des
conspirateurs avaient été vus, dans les hautes herbes de l'arc de Janus, aiguisant
des poignards sur une pierre du temple de Vesta. Le Capitole menaçait le
Vatican du haut de sa tour, et le Vatican menaçait le consul de Napoléon.
Ignorant de ce qui se passait
dans la ville et toujours debout avec l'aube, M. Chay prit son fusil, et
demanda le chemin de la campagne au cameriere de la Torretta. On
lui répondit par un quadruple geste qui désignait les quatre point cardinaux.
Notre chasseur entra dans la rue
des Coronari, traversa le pont Saint-Ange, le fusil sous le bras, et s'arrêta,
d'un air inquiet, devant la citadelle qui fut le tombeau d'Adrien, et qui était
gardée en ce moment par un bataillon du 117e léger.
Quoiqu'il ne fût pas encore dans
la campagne, M. Chay s'en allait l'oreille au vent, comme s'il eût espéré
trouver du gibier dans la ville même.
Dans une touffe de saxifrages, de
câpriers et de marguerites qui flottait à la corniche du sépulcre impérial, M.
Chay vit ou crut voir les joyeux ébats de deux châstres étourdis et
provocateurs. Au moment où il inclinait sa joue droite sur son poignet droit,
en étendant l'index, pour parodier la position de l'arme, un commissaire de
police, nommé Gobet, le saisit par le collet de son habit, et lui dit :
- Je vous arrête au nom de
l'Empereur !
- Sias fouèl ? s'écria M.
Chay en provençal. (Êtes-vous fou ?)
Gobet désarma le chasseur, et le
conduisit brutalement au corps de garde de l'empereur Adrien.
Ce fut l'affaire d'un instant.
Dans son saisissement, M. Chay oublia le peu de français que, comme tout bon
Marseillais de cette époque, il ne savait pas.
Un commissaire de police italien
lui fit subir un premier interrogatoire :
- Tuo passaporto, birbante 11 ?
- Ah ! siès un arleri darnagas
! répondit M. Chay en provençal : Veni de la Bastido : aï gès dè papiè
12.
- Forestiere senza passaporto ! e un capo di banda 13.
- Ti diou, fada, què siou un cassaïre, què mi trufi dè tu 14.
- Sei un Catilina ! Ti conosco, alla prigione, subito ! 15
- Marrias dè bachin ! Sè mi toquès maï, ti garci un basseou, què ti fara
veirè touti lei lumèa ! 16
M. Chay éleva sa main par-dessus
la tête pour mettre cette menace en action.
Quatre soldats le saisirent et le
plongèrent dans un cachot, où furent déposées, le 15 juillet 138, les urnes
lacrymatoires qui renfermaient les larmes versées par les Romains à la nouvelle
de la mort d'Adrien.
En entrant en prison, M. Chay
soutint énergiquement, toujours en provençal, ses droits de citoyen français ;
mais le chef du poste, sous-lieutenant au 117 léger, et natif du Calvados,
attesta sur l'honneur que ce bandit parlait une langue barbare inconnue dans
l'Empire français.
Le tribunal permanent de Borgo-Nuovo,
institué pour faire fusiller les conspirateurs dans les vingt-quatre heures, se
fit amener M. Chay : on le menaça de la torture s'il ne nommait pas ses
complices et s'il ne parlait pas une langue humaine, comprise des juges ou des
interprètes jurés.
M. Chay allongea son poing vers
les magistrats en s'écriant :
- Maï lou boun Diou mi tirara pa
deï patos d'aquéli brégan ? 17
On aurait bien volontiers fusillé
M. Chay derrière le cirque de Néron ; mais l'espoir de découvrir des complices
ne permit pas de brusquer le jugement, et il eut les honneurs d'une séance
régulière. En vertu de son pouvoir discrétionnaire, le président fit donc
intervenir dans la cause le savant Mezzofanti, qui causait toutes les langues
de l'univers, et qui a personnifié en lui la Tour de Babel.
Le linguiste universel interrogea
M. Chay en cinquante-deux langues et quarante-sept idiomes ; mais tous ses
efforts furent vains. Alors, se retournant vers les juges, il leur dit, avec un
accent de mélancolie profonde :
- Cet homme est incompréhensible
pour moi.
- C'est une tactique de
conspirateur rusé ! s'écria le grand-prévôt impérial ; nous la déjouerons.
- Sè n'en trouvas dè plu
bestiari, va vaou dirè a Roumo 18.
Le savant Mezzofanti, qui n'avait
pas quitté des yeux le malheureux artiste, demanda la permission de soumettre
au tribunal une remarque qui l'avait frappé :
- Illustrissimes seigneurs,
dit-il, ce conspirateur, sans patrie et sans langue, porte à sa boutonnière une
plume de cet oiseau d'augure, que Pline appelle l'oiseau des camps,
castrorum avis, en français châstre. Cette découverte sera peut-être
aux yeux de la justice d'une grande utilité.
Le grand-prévôt, remplissant les
fonctions de procureur impérial, accueillit l'idée du savant romain par un
sourire de triomphateur.
La plume augurale devenait une
nouvelle pièce de conviction.
La parole fut donnée à
l'accusateur public.
Ce magistrat se leva, et, lançant
sur M. Chay un regard superbe d'indignation, il commença par cet exorde :
«Jusques à quand enfin
abuserez-vous de notre patience, ô conspirateurs ! Quoi ! les sentinelles du
117e léger qui veillent sur le Compidoglio et dans la ville ne vous
épouvanteront jamais dans vos coupables desseins !»
Passant ensuite aux détails de
l'accusation, il dit avec un accent terrible :
«Ce conspirateur appartient à
cette armée de scélérats qui ont établi leur camp dans les gorges de l'Étrurie,
in faucibus Etruariæ ; leur signe de ralliement est une plume de châstre,
l'oiseau d'augure de Caïus Duilius ; et, en cela, les conjurés d'aujourd'hui
imitent les conjurés de Catilina, qui adoraient un aigle d'argent, aquilam
argenteam, et portaient à leur boutonnière une plume de cet oiseau.
«Ici, mes illustrissimes
seigneurs, ajouta l'accusateur à sa péroraison, ici le crime est évident,
palpable, clair comme la lumière du jour. L'accusé a été pris en flagrant
délit. Il marchait, les armes à la main, à la tête d'une bande souterraine,
pour enlever la citadelle et égorger les soldats du 117e léger.
«Fit
via vi, rumpunt aditus, primosque trucidant».
«Oh ! tant de forfaits méritent
enfin un terrible châtiment, et nous appelons sur la tête du coupable, comme
dit Cicéron, les foudres de Jupiter Stator et la colère des dieux infernaux».
Après un semblable réquisitoire
et en l'absence de tout avocat pour plaider la cause du malheureux chasseur
provençal, le tribunal se retira dans la chambre du conseil.
La délibération ne fut pas
longue. Après quelques minutes, le tribunal rentra en séance. M. Chay était
condamné à mort à l'unanimité.
On le ramena au cachot d'Adrien ;
l'infortuné chasseur était dans un état physique et moral digne de pitié.
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