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| Guy de Maupassant Bandits corses IntraText CT - Lecture du Texte |
Le
col que j'avais à traverser formait de loin une sorte d'entonnoir entre deux
sommets de granit escarpés et nus. Les flancs de la montagne étaient couverts
de maquis dont l'odeur violente me troublait la tête, et le soleil, encore
invisible, se levant derrière les monts, jetait une teinte rose et comme
poudreuse sur les cimes, où sa flamme semblait éclaboussée, rejaillissait dans
l'espace en longues gerbes lumineuses.
Comme nous devions marcher, ce jour-là, quinze
ou seize heures, mon guide nous avait fait admettre dans une sorte
de caravane de montagnards
qui suivaient la même
route, et nous allions à la file, d'un pas rapide, sans
dire un mot, grimpant l'étroit
sentier noyé dans les maquis.
Deux mulets
venaient les derniers, portant les provisions et les paquets. Les Corses, le fusil sur l'épaule, l'allure
leste, s'arrêtaient, selon leur usage, à toutes les sources pour boire quelques gorgées d'eau, puis repartaient. Mais, en approchant du sommet, leur marche
peu à peu
se ralentit, des conversations avaient
lieu à voix basse, dans leur
idiome incompréhensible
pour moi. Cependant, à plusieurs reprises le mot
« gendarme » me frappa. Enfin,
l'on s'arrêta et un grand garçon brun disparut
dans le fourré. Au bout
d'un quart d'heure, il revint ; on repartit tout doucement pour s'arrêter encore deux cents mètres plus loin, et
un autre homme plongea sous les branches. Fort
intrigué j'interrogeai mon guide. Il me répondit qu'on attendait un
« ami ».
Comme il ne venait pas cet « ami » on se
remit à marcher, dès que l'homme envoyé à sa rencontre eut reparu. Puis tout à
coup, ainsi qu'un diable jaillissant d'une boîte, un petit être noir et trapu
surgit au milieu de nous, sortant du maquis par un énorme bond. il avait comme
tous les Corses son fusil chargé sur l'épaule, et il me regarda d'un air
soupçonneux. Il était laid, noueux comme un tronc d'olivier, très sale naturellement et ses yeux, aux paupières sanguinolentes, louchaient un peu. Il fut entouré, fêté, interrogé, chacun
semblait l'aimer comme un frère et le vénérer comme un saint. Puis, lorsque
les expansions furent passées,
on se remit en route d'un Pas très allongé, et l'un des montagnards marchait devant nous, à
cent mètres environ, comme
un éclaireur.
Je commençais
à comprendre ayant depuis un mois les oreilles toutes pleines d'histoires de bandits.
A mesure qu'on approchait du col, une sorte
d'appréhension semblait gagner tout le monde. Enfin, en y parvint. Deux grands vautours
tournoyaient sur nos têtes. Au loin, derrière nous, la mer apparaissait
vaguement, encore obscurcie
par des brumes et, devant nous,
une interminable vallée s'allongeait, sans une maison, sans un champ cultivé, pleine de maquis et de chênes verts. Une
gaieté semblait venue sur les figures, et l'on commença la descente... Puis, au bout d'une heure environ, le mystérieux personnage qui s'était joint à nous d'une
façon si inattendue, nous fit des adieux empressés, serra toutes les mains, même les miennes, et sauta de nouveau dans le maquis.
Quand il fut parti, j'interrogeai mon guide, qui
me répondit simplement :
- Il n'aime pas les gendarmes.
Alors, je lui demandai des détails sur les bandits
corses qui tiennent en ce moment la montagne. J'appris d'abord que le col où
nous venions de passer servait souvent de souricière aux gendarmes pour pincer
les « hors-la-loi » qui veulent gagner le territoire de Sartène,
refuge habituel des brigands. Ils sont en ce moment deux cent quarante environ qui narguent les
gendarmes, la magistrature et le préfet..
Ce ne sont
point, d'ailleurs, des malfaiteurs,
car jamais ils ne voleraient les voyageurs. Un
fait de cette nature les exposerait
peut-être même à être jugés,
condamnés à mort et exécutés par leurs semblables, gens d'honneur s'il en fut. C'est en effet un sentiment exagéré de l'honneur qui a poussé presque toujours ces pauvres
diables dans la montagne. Quand une femme a trompé son mari, quand une
fille est soupçonnée d'une faute, quand on a une querelle de jeu avec son meilleur ami, et pour mille autres causes aussi légères sur
lesquelles les civilisés passent assez facilement
l'éponge, on égorge ici la femme, la fille, l'amant, rami, les pères, les frères, les parents, toute la race ; puis, sa besogne. accomplie,
on s'en va tranquillement dans le maquis, où le pays - qui vous estime en raison du nombre d'hommes occis - vous donne
les moyens de vivre, où la
gendarmerie vous poursuit inutilement, et se fait massacrer
souvent, à la grande joie des paysans montagnards, car tout Corse, pouvant au premier matin devenir bandit, hait instinctivement le gendarme.
A côté de ces
malheureux que leur tempérament violent a poussés à commettre
un meurtre, et qui vivent
au hasard du jour, couchant sous
le ciel, traqués sans cesse, il y a en Corse des bandits heureux,
riches, vivant en paix sur leurs terres au milieu des paysans, leurs sujets ; ce sont les frères Bellacoscia. L'histoire de leur famille est
étrange.
Le père Bellacoscia
(Belle-Cuisse) possédait une
femme stérile et, sur l'exemple des patriarches, il la répudia, prit une jeune
fille d'une maison voisine et l'emmena sur les hauteurs où paissaient
ses troupeaux. D'elle, il eut
plusieurs enfants et, entre autres, les deux frères Antoine et Jacques, dont je parlerai
tout à l'heure. Mais sa femme avait
une sœur qui faisait souvent dans la maison Bellacoscia des visites de voisinage. L'époux galant, trop galant, la reconduisait. Il en eut un fils, avoua tout à la première, garda la seconde et lui bâtit une demeure
séparée pour éviter les scènes de famille. Or, une troisième sœur,
à son tour, se mit à fréquenter les deux ménages, et un nouvel
accident se produisit. Le pauvre
père n'avait qu'une ressource : construire une troisième maison ; ce qu'il fit, et tout le monde vécut en paix. Il eut en tout une trentaine de descendants qui,
à leur tour, en ont produit plusieurs
centaines. Cette tribu habite en partie le
village de Bocognano et les lieux environnants.
Deux des fils, Antoine et Jacques, gagnèrent
de bonne heure le maquis pour des causes assez
« futiles ». Le premier refusait
de servir comme militaire, le second avait enlevé une jeune
fille que désirait un de ses frères.
A partir de leur disparition, ils ont dominé
le pays en maîtres incontestés.
On évalue à
trois cent mille francs environ la somme qu'ils ont
coûtée au gouvernement en expéditions dirigées contre eux. Pendant des années on les a poursuivis sans cesse, toujours en vain. Des colonnes entières de carabiniers... non, de gendarmes, partaient,
officiers en tête, battaient la région, occupaient les villages, cernaient
des monts où l'on était sûr
de les prendre, et, pendant ce
temps, les frères Bellacoscia,
assis tranquillement sur un pie voisin, suivaient avec intérêt les opérations de la troupe. Puis, fatigués de ce spectacle, ils redescendaient avec sécurité dans la plaine au-devant du convoi qui apportait des vivres aux gendarmes, s'emparaient
des mulets chargés et, pour
calmer la conscience inquiète des conducteurs,
leur remettaient une réquisition en règle, signée Bellacoscia,
à l'adresse de l'intendant militaire.
Vingt fois
ils ont failli
être pris, vingt fois ils
ont échappé à toutes les attaques
grâce à leur
courage, à leur sang-froid,
à leurs ruses et à la complicité de toute la contrée, pleine de leurs parents.
Un jour, par exemple, le plus
jeune, Jacques, avait été trahi. Il devait,
à une heure
donnée, venir mesurer du bois qu'il avait fait couper, et les
gendarmes embusqués à vingt pas de là l'attendaient.
On l'aperçut dans la vallée, suivant le sentier avec lenteur, les mains derrière le dos, et aussitôt,
sans attendre qu'il s'approchât, une fusillade
terrible éclata, mais si loin qu'il en prit le bruit pour des claquements
de fouet. Il chercha le charretier et
découvrit un baudrier jaune ; alors sautant derrière un tronc de
châtaignier, il examina la situation. Tout se taisait maintenant.
Inquiet, il croyait à une ruse quelconque quand il
aperçut, dans une éclaircie de la forêt, le détachement de gendarmerie qui
retournait tranquillement à la caserne, marchant au pas, l'arme à l'épaule
après avoir tiré ses cartouches.
Il alla mesurer son bois.
Les deux frères
sont riches, achètent des terres grâce à
des prête-noms, exploitent
des forêts, même celles de l'État, dit-on.
Tout bétail qui s'égare sur leurs
domaines leur appartient, et bien hardi qui le réclamerait.
Ils rendent
des services à beaucoup de gens ;
ces services naturellement sont payés fort cher.
Leur vengeance est prompte et capitale.
Mais ils
sont toujours d'une courtoisie parfaite avec les étrangers.
Ceux-ci vont
souvent leur rendre visite. Les Bellacoscia se prêtent volontiers à ces
rencontres.
Antoine, l'aîné, est d'assez grande
taille, brun, avec lu cheveux grisonnants ;
il porte toute sa barbe,
a l'air d'un bonhomme, d'abord « sympathique ».
Le plus jeune, Jacques, est
blond, plus petit que son frère ;
son œil perçant révèle une vive intelligence et
son habileté, en effet, est remarquable. C'est le plus actif des deux ; c'est aussi le plus redouté.
Il y a quelques années, une jeune fille, une
Parisienne, voulut le voir et partit avec un parent.
On s'aborda dans un ravin profond, en plein maquis, en
plein mystère, et la Parisienne, avec cette facilité d'enthousiasme bête qui
rend le mariage si dangereux, raffola tout de suite du bandit. Songez
donc ! un garçon qui couche à la belle étoile, ne se déshabille jamais,
tue les hommes à la douzaine, vit hors la loi et fait des pieds de nez aux carabines
gouvernementales. On déjeuna ensemble, puis on partit à travers
des rochers inaccessibles.
Le parent geignait, soufflait,
tremblait. La jeune fille, au bras du bandit, sautait
les gouffres, était ravie, transportée. Quel
rêve ! avoir un vrai bandit pour soi toute seule, un jour entier, de
l'aurore au soir. Il lui racontait des histoires d'amour, des histoires corses,
où le stylet joue toujours un rôle ; il lui parlait d'une institutrice qui
l'avait aimé ; et l'amadou que les femmes souvent ont à la place de
cervelle s'enflamma si bien qu'à la nuit elle ne voulait plus quitter son
bandit, et prétendait le ramener, pour souper, dans la maison du village où les
lits étaient préparés.
Il fallut de longs pourparlers pour décider la
séparation et l'on se quitta, paraît-il, avec une grande tristesse de part et
d'autre.
M. Haussmann a vu Jacques Bellacoscia d'une assez
singulière façon. Il allait en voiture à Bocognano, quand une femme, se
présentant à la portière, lui annonça que le bandit désirait vivement lui
parler. M. Haussmann hésitait à accorder un entretien à un homme si
compromettant, quand une idée lui traversa l'esprit.
- Je n'ai pas d'armes, dit-il ; par conséquent si
l'on m'arrête je ne pourrai me défendre et je compte, à telle heure, passer par
telle route.
A l'heure dite, un homme sautait à la tête des
chevaux ; la portière s'ouvrit ; il entra chapeau bas dans la voiture
et causa longtemps avec le rebâtisseur de Paris à qui il demanda de lui faire
obtenir sa grâce.
Un fait entre mille indiquera bien quelle est la
vengeance de ces rôdeurs corses.
Un homme, un berger, avait vendu un des bandits et 0
gravissait la montagne au milieu des gendarmes qu'il allait poster pour leur
livrer leur proie. Un coup de feu soudain part du maquis, et le berger, la tête
fracassée, tombe dans les bras des gendarmes stupéfaits qui battirent en vain
les environs et furent réduits à rapporter à la ville le cadavre de leur guide.
Ces braves Bellacoscia, par exemple, manquent du goût littéraire le plus
simple, et leurs lettres de menace, toujours datées du « Palais
Vert » et tracées à l'encre rouge, sont écrites en style poétique de
Peaux-Rouges de l'effet le plus étonnant : « Partout où la lumière du
ciel te frappera, disent-ils, nos balles aussi t'atteindront. »
Ils habitent un ravin profond, inaccessible, effroyable
à voir, dans
les environs du village presque peuplé
par leur famille. Comme les bonnes mœurs sont chez eux héréditaires, Jacques enleva, il y a quelques années, la femme de son frère Antoine et la garda. Il a,
plus tard, accouplé son fils, un enfant, avec une fillette mineure aussi et sortant du couvent ; puis l'âge venu, les a mariés.
Beaucoup de Corses les connaissent et sont leurs .amis, soit
par crainte, soit par un
sentiment instinctif de révolte
contre le gouvernement.
Beaucoup d'étrangers les ont vus, mais
se gardent bien de l'avouer, car l'autorité qui ne parvient point à les prendre ne
tarderait pas à mettre la main sur le pauvre homme assez
naïf pour confesser qu'il a
eu des relations avec des bandits dont
la tête est mise à prix.