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Maurice Barrès
Huit jours chez M. Renan

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  • I A TABLE
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I
A TABLE

Pendant le dîner, qui fut simple, M. Renan vint à parler d'un jeune homme de Perros-Guirec :

- C'est un excellent esprit ; il est instituteur à Versailles ; il voudrait quelque avancement dont il est digne ; je l'ai recommandé à mon ami le vice-recteur de l'Université de Paris. J'ai écrit cette lettre avec plaisir. Et je fais valoir que son frère est mort au Tonkin.

Il aurait continué de la sorte ; un des convives que je crois professeur du Collège de France, avec un peu d'impatience, l'arrêta :

- Mon cher maître, vous n'avez rien écrit, quoique je vous aie prié souvent de penser à ce jeune homme...

- Je l'ai oublié ? j'en suis fâché ; c'est un très bon esprit, un excellent sujet : il méritait son avancement.

Il y eut un silence, pendant lequel je me demandais s'il était aimable de sourire ou de n'avoir rien entendu.

M. Renan, qui s'aperçut de mon indécision, me dit :

- Il faut l'avouer, j'ai des distractions. C'est que je suis un passionné, le plus passionné des hommes.

- Nous croyons tous, monsieur, que vous avez vécu comme un sage.

- Je ne suis un sage que depuis que les hasards du succès m'ont fait paraître tel. Toute ma vie je fus consumé de passion. Pour la satisfaire, j'ai repoussé de vieux amis et peiné les êtres qui m'étaient le plus cher. J'ai renoncé à un succès certain et immédiat à l'âge où on y trouve réellement de grands avantages. Jusqu'à cinquante ans, je ne me suis jamais couché avant les deux heures du matin. Enfin j'ai abîmé mon estomac. N'est-ce pas, monsieur, le fait d'un homme passionné ? Pour connaître les origines de notre foi, j'appris l'hébreu, le syriaque et le chaldéen : travaux délicieux, et tels qu'aucune amante n'aurait su comme eux remplir ma vie. Je crois que Don Juan eut un coeur moins ardent que ce petit philosophe que j'étais, sous la froide charmille janséniste de Saint-Sulpice.

«Madame Sand, qui m'aimait beaucoup, me pria un jour au Magny ; elle voulait qu'en dînant je séduisisse son ami Gautier. Nous passâmes deux heures d'une fine intimité d'esprit. J'admirais Gautier. Je fus frappé du découragement de ce grand artiste. Quoi ! ses phrases éclatantes, la belle netteté de sa vision, lui laissaient le loisir d'être inquiet ! C'est que de courts poèmes, un conte parfait, ne nourrissaient pas assez régulièrement sa passion. Son enthousiasme avait des répits, des jours de diète ou de viande creuse de journaliste. Il lui fallait s'efforcer ensuite, et repartir sur de nouveaux frais. Pour moi, j'ai donné, chaque matin, à ma passion un dictionnaire et un lexique à dévorer. Le champ des études historiques où je vis est immense, et, s'il venait à nous manquer, j'entrevois les sciences naturelles, qui sont inépuisables.

«Madame Sand demanda à Gautier comment il m'avait trouvé. Il répondit : «Renan, c'est un calotin». Il avait bien raison. J'ai toujours rêvé de m'enfermer dans une oeuvre idéale. J'ai fait ma vie pauvre, pleine d'émotions intimes, exempte des soucis matériels et des influences extérieures. Tandis que d'autres passaient superbes de vie, livrés aux tourments et aux jouissances, peut-être quelquefois ai-je trop admiré leur sang si chaud et leur jeunesse orgueilleuse. Mais j'ai bien vite reconnu, sous la magnificence de leurs attitudes, l'ignominie du siècle, la tristesse de tous les désirs. Je m'en suis tenu aux choses de l'âme, je suis un prêtre...»

Je ne sais quelle maladresse fut commise dans le service ; le maître, au lieu de s'en fâcher, sourit, disant à peu près :

- On ne peut plus rien faire de ces filles depuis que des journalistes sont venus à Perros. A ces messieurs tous moyens étaient bons pour connaître des détails de notre vie. Ils surent paraître séduisants à ces sauvagesses... Ils avaient raison, continua-t-il en me versant un verre de fine champagne ; moi-même, pour connaître les secrets de Dieu, j'ai fréquenté ses serviteurs. C'est d'eux que j'ai appris le ton et les anecdotes qui plaisent dans mes ouvrages.

Nous passâmes sur la terrasse. A travers une éclaircie des arbres on apercevait la mer, et cette masse d'émotion confuse qu'est l'océan, le soir, faisait paraître bien petites ces coquetteries d'esprit.

Quelques jeunes gens, Parisiens en villégiature à Perros, vinrent nous rejoindre, qui s'amusèrent à chanter des chansons bretonnes. M. Renan, pour les obliger, entonnait avec eux le refrain de la Reine Anne. Puis, il se tint à l'écart approuvant de temps à autre, jusqu'à ce qu'il obtînt le droit de se faire oublier ”.1

Cette fois encore, je fus émerveillé par l'écrasante bienveillance de M. Renan. L'ironie métaphysique est une excellente attitude en face d'un univers qui manque décidément d'imprévu. Ce n'est pas la facétie d'un homme pour qui le sort fut favorable, mais la clairvoyance d'un haut esprit, résigné à l'irrémédiable bassesse du plus grand nombre des minutes que vivent les hommes et qu'il vit soi-même. Tandis qu'il roule sur ses épaules sa tête grossièrement ébauchée, et qu'il tourne ses pouces sur son ventre merveilleux d'évêque, tous lui sont indifférents. Il ne s'intéresse qu'aux caractères spécifiques ; pour lui, l'individu n'existe pas.

 




1 On sait, du reste, que M. Renan ne fait aucun cas des jeunes littérateurs. Il pense justement que c'est prétention et échec d'écrire avant la quarantaine. La France meurt des gens de lettres, me disait-il un jour.





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