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Maurice Barrès
Huit jours chez M. Renan

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  • III DANS SA BIBLIOTHÈQUE
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III
DANS SA BIBLIOTHÈQUE

Comme M. Renan m'y avait engagé, je suis venu chez lui, au matin. On me pria d'attendre dans la bibliothèque ; j'ai préféré visiter le jardin, car ces matinées de Bretagne sont admirables et joyeuses. Ce bouquet d'arbres dans cette gorge, la mer belle à l'infini devant moi, ce sol antique et couvert de divinités tristes, et là, dans cette petite maison de briques, l'intelligence la plus claire, la plus ornée que je sache, tout m'enchantait. Et j'étais orgueilleux de moi-même, parce que je sentais si profondément les choses.

Le maître m'appela depuis la terrasse. Dans la bibliothèque, nous avons un instant regardé ses livres. Je crois bien que le plus fatigué est le traité de Cousin, Du vrai, du beau, et du bien.

- C'est, me dit-il, un maître presque complet, un écrivain éloquent et un manieur d'hommes... Mais peut-être ne voyait-il pas de différence très nette entre l'influence de Jésus sur les Apôtres et sa propre dictature à l'École normale 4.

M. Renan me dit encore :

- Il est vrai qu'on veut bien m'offrir beaucoup d'intéressants volumes. Un jour décidément, il fallut que je priasse un libraire de me désencombrer. L'homme jura qu'il ne me laisserait pas l'ennui d'enlever les dédicaces, et qu'il y suffirait avec son petit commis. Je me méfie trop peu de la malice humaine... C'est depuis cette époque que j'ai reçu des lettres anonymes, où l'on me tutoyait, monsieur. Comme il était judicieux, l'abbé Carbon, de Saint-Sulpice, de n'aimer guère le talent et de nous assurer qu'il est la source des vanités les plus désordonnées !

Quand nous fûmes montés au premier étage dans son cabinet, dont l'entrée est une très grande faveur, Renan ouvrit un manuscrit intitulé Souvenirs de vieillesse.

J'ai noté le soir même ce que j'entendis. Mais je crains qu'on ne trouve ici qu'un miroir bien obscur des visions délicieuses que je dus à M. Renan, en cette belle matinée.

SOUVENIRS DE VIEILLESSE

M. Renan rappela ainsi le banquet de Tréguier, du 3 août 1884 :

«Tout ce qui se dit sous la rose, selon le proverbe des anciens, me parut toujours devoir être tenu secret. Nous avons dîné sous un verger en fleurs. Parmi cent cinquante convives, j'étais placé entre l'adjoint et le maire, les plus vieux du pays. Si j'ai eu quelque talent, ç'aura été de comprendre l'âme naïve du peuple. Et pourtant mes deux voisins m'ont-ils trouvé intéressant ?

» Quand Nicolas Quellien eut dit ses vers mythiques, que je connais si bien, je me levai...

» Cette race idéaliste des Bretons cherchait dans le cidre ce don de poésie que le monde m'a accordé. Mes jeunes amis de Paris interrogeaient curieusement le front charmant de nos filles de Bretagne. Je promis à des poètes la bienveillance de Calmann Lévy, puis çà et là quelques bureaux de tabac. Seul, je descendis les rues étroites et tortueuses de Tréguier. Je traversai la place de la Levée, au ras de la cathédrale et du cloître, jusqu'à la petite rue Stanko. Chaque pas me troublait de souvenirs.

» Cette soirée passée dans l'étroite ville de mon enfance, où j'avais si peu prévu mon avenir, me reviendra, je crois, à mon lit de mort. Ému presque mystérieusement à l'idée que sur cette pierre, où, vieillard illustre, je m'accoudais, j'avais jadis tant joué avec mes petits camarades, je vis du coin de ce cloître se lever sur la route de ma vie des scrupules qui me remuèrent douloureusement.

» Non, mon oeuvre n'est pas mauvaise ! non, je n'ai rien renié ! J'ai appris à faire des plaisanteries que je ne goûte guère, mais je garde tout mon amour pour la flèche légère de cette église. Quand on croyait que je l'ébranlais, je l'ai secourue. Elle peut l'ignorer. Moi qui fus dans ce siècle son meilleur fils, son soldat plus utile que tant de zouaves et que Lacordaire lui-même, elle n'a pu me récompenser. Je ne serai pas enterré dans le cloître. O mes maîtres, mes amis, êtes-vous donc morts sans recevoir aucune lueur de ma fidélité, sans soupçonner que moi, l'un des vôtres dans le camp ennemi, j'étais le vaincu qui prend insensiblement la direction de ses vainqueurs ? N'admettez-vous point que ceux-là, pêle-mêle, qui tinrent à honneur de m'offrir ce soir un banquet, rendent encore hommage à votre idéalisme ?

» Par ce chemin du collège à la maison, que deux fois par jour quand j'étais petit écolier je parcourais, je suis rentré. L'excellente femme à qui je loue la maison de ma mère et qui me loge a voulu me donner la plus belle chambre. Si je n'avais craint de la contrarier, et si les infirmités ne m'avaient fait plus délicat, j'aurais voulu reposer, comme jadis, dans la cuisine, au coin de la cheminée. Mais pouvait-elle comprendre que le véritable honneur pour un vieillard, est de reprendre la place qu'enfant il occupa ? Bien peu en sont dignes. Le petit Renan était tout ce que je suis maintenant. Même j'ai laissé en chemin quelques-unes de ses nobles aspirations. Dieu est fort raisonnable de faire des anges avec ceux qui meurent jeunes ; ils y conviennent bien mieux que les vieux saints, toujours un peu chagrins et amers. Je doute parfois très sérieusement de l'esprit humain, qu'à douze ans je ne songeais même pas à critiquer. Je possédais alors les dons et même les rhumatismes qu'on me voit aujourd'hui. Je n'ai rien acquis, si ce n'est l'usage des dictionnaires. Même, ai-je eu l'art de faire mon chemin ? Un siège au Sénat, quelque influence sur les destinés de mon pays, n'auraient-ils pas flatté ma vieillesse

M. Renan vit que j'étais frappé de cette demi-ambition qu'il avouait, et fermant son manuscrit, il me développa sa pensée :

- Un excellent chroniqueur a reproché à mon ami Berthelot d'aimer les places. Je comprends bien qu'il ne s'agissait, pour M. Scholl, que de placer une plaisanterie dont il était satisfait. Il a parlé de M. Berthelot pour laisser souffler M. Stapleaux, sur lequel, me dit-on, il s'exerce d'habitude. Je crois qu'il m'est arrivé à moi-même de prêter à saint Paul, lors de son agonie, des considérations dont il était positivement incapable. Mais j'accepte pour moi et pour Berthelot cette allégation. Soit, nous aimons le succès dûment enregistré et sanctionné. C'est que nous sommes des savants, l'un et l'autre, et doués du sens historique. J'ai écrit les Origines du Christianisme ; mon éminent ami étudie les origines de la Chimie : nous sommes accoutumés à considérer chaque forme du génie humain dans son développement, depuis la racine, depuis la germination sourde, jusqu'à la fleur. J'ai constaté que Jésus n'était fils de Dieu que pour avoir réussi ; s'il n'eût pas su manier les hommes, il ne conquérait pas ses apôtres, il n'émouvait pas le peuple : il demeurait un rêveur sans histoire. Berthelot m'affirme qu'il y eut parmi les alchimistes des intelligences de premier ordre, des génies en puissance, à qui il n'a manqué, pour être les véritables serviteurs de l'intelligence humaine, que d'être reconnus par elle, en un mot, d'avoir le succès. Je tiens pour vaines subtilités de bibliothécaire les discussions sur le génie de celui-ci ou de celui-là, mort il y a cinq siècles. L'amoureux du progrès ne peut classer parmi les héros que ceux qui aidèrent à quelque groupe humain. Le plan merveilleux qui nous eût assuré la victoire en 1870 et qui est resté dans le portefeuille d'un petit lieutenant est une belle oeuvre pour une centaine d'intelligences spéciales ; mais je regretterai toujours que ce lieutenant n'ait pas fait reconnaître son génie en temps opportun. En voilà un qui serait un grand homme ! Chacun a son heure dans l'humanité, où il peut être utile : la gloire l'en récompense. Archimède apportant aujourd'hui la quadrature du cercle ? Il fit bien d'avoir son succès au IIe siècle avant Jésus-Christ.

» Un esprit assez grossier sera réellement un génie s'il en remplit l'office devant l'humanité. Ainsi de Hugo : j'ai mis quelque temps à comprendre ce grand poète ; vous savez que je n'entends pas grand'chose à la littérature ; je ne sais que dire à peu près, dans l'ordre logique, les petits faits qui peuvent intéresser ; Mérimée et Sainte-Beuve me plaisantaient souvent : «Il faut que chaque âge ait son vice, disait Sainte-Beuve ; n'avons-nous pas été romantiques à vingt ans ? Renan le deviendra sur le tard». En effet, quand Victor Hugo revint de l'exil, quand je vis la forte conscience de ce vieillard, son culte de soi-même, et l'enthousiasme de trois générations organisé autour de sa personne, je compris que j'avais tort de ne point l'admirer davantage. Celui qui sait éveiller les plus nobles sentiments dans les poitrines, quel qu'il soit d'ailleurs, il est bon que nous l'honorions ; il est le foyer où s'échauffe l'âme de la Patrie».

Ainsi parlant, l'illustre écrivain se prit à rire doucement. Pour moi, j'admirais la largeur de son génie et le charme de son caractère.

 




4 C'est ici le passage qui semble avoir le plus ému M. Renan en 1888 ; il affirme que j'ai mal exprimé son opinion sur Cousin. Mais lui-même, je crois qu'il ne m'a pas compris : c'est qu'il ne m'a pas lu. Il a bien raison, mais alors pourquoi risque-t-il de me chagriner ?
«On a vu dans ma bibliothèque, a-t-il dit aux Bretons du Dîner Celtique, un livre bien fatigué. On en a conclu que c'était mon livre de prédilection. C'était un Cousin... et alors.... C'est là un genre d'induction véritablement un peu hasardé, et qui me fait énoncer des opinions qui sont l'inverse absolu de la vérité...»
En quoi ai-je donc blessé la vérité ? Je dis (d'après un rédacteur du Parti National) qu'on voit chez Renan un traité Du Vrai, du Beau et du Bien très fatigué. Je n'en conclus pas un instant que M. Renan préfère ce livre à tous autres ; je ne dis même pas qu'il le goûte un peu. Mon personnage se borne à constater l'influence qu'eut Cousin, ses qualités d'homme d'action, sa dictature à l'École Normale. Ce sont des faits que personne ne saurait nier. L'éloquence littéraire de Cousin, M. Renan l'a jadis célébrée. Du caractère de l'homme, de la conscience du penseur, mon Renan ne dit pas un mot ; il s'en tient à une réticence ironique. C'est qu'en effet M. Renan a toujours négligé de s'expliquer nettement sur Cousin. Cela jadis aurait pu être utile... Ah ! que voilà de vieilles histoires.





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