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M. RENAN AU
PURGATOIRE 5
(Septembre 1902)
J'ai fait un rêve. J'assistais à l'entrée de Chincholle au purgatoire. Il
avait cette allure affairée et importante que nous lui avons vue tant de fois
en province. On le reconnut, il serra quelques-mains.
- Diable ! disait-il en s'épongeant le front, il fait chaud
chez vous, messieurs.
Soudain il fit le geste de saisir son calepin et se précipita vers un groupe
d'âmes ecclésiastiques où il venait d'apercevoir M. Renan :
- Mon cher maître, quelle surprise de vous trouver ici !...
- En effet, dit M. Renan, j'ai frisé l'enfer. Mes vieux
maîtres de Saint-Sulpice, qui sont tous au ciel, ont pu m'obtenir les
circonstances atténuantes. Ils firent valoir, non sans coquetterie, qu'en me
donnant tout mon hébreu ils avaient assumé une part de mes crimes... Par
exemple, je suis ici jusqu'à la fermeture.
- Enchanté, répliqua poliment Chincholle. Voulez-vous me
permettre une question ? Le public serait curieux de savoir... Mais vous ne me
reconnaissez pas ?
M. Renan, les mains enlacées sur son ventre et tel que sa
mémoire nous réjouit encore, à peine un peu fondu, s'excusa, protesta,
s'inclina, puis dit avec onction :
- Vous êtes sans doute, cher monsieur, le démon de la
curiosité.
- Je suis Chincholle.
M. Renan exagéra son expression de déférence au point qu'un
assistant, un homme simple, un pieux hagiographe crut à une méprise et voulut
la dissiper :
- Chincholle par un ch auvergnat : un rédacteur bien connu du Figaro.
- Très bien, dit M. Renan, très bien ! J'ai beaucoup lu M.
Chincholle, et avec une particulière sympathie, car les Auvergnats
appartiennent à cette race celtique qui fut ma mère et ma nourrice. En tant que
Celte, vous étiez un imaginatif, monsieur Chincholle, mais notre respectable
hagiographe vient de marquer très justement ce que vous deviez au Plateau
Central : à une facilité incomparable pour inventer des fables, vous joigniez
une prodigieuse activité physique. Comme tous vos compatriotes, vous excelliez
à porter des fardeaux, mais vous les hissiez en rêvant. Vous avez monté l'eau
chaque matin dans les colonnes de votre estimable journal ; c'était une eau
enchantée, car à ceux qui buvaient à longs traits vos articles, l'actualité
apparaissait toujours plus belle ou plus exécrable, plus extraordinaire enfin
qu'aucun des faits antérieurs. Vous trouverez ici, monsieur Chincholle, notre
activité intellectuelle bien modeste. C'est que nous vivons sur des qualités et
sur des défauts fixés. Hélas ! l'ère est close pour nous des mérites et des
démérites. Notre rôle se borne à nous purifier. Comme nous, monsieur
Chincholle, vous vous purifiez, mais, j'en suis sûr, plus rapidement que celui
qui se félicite de vous donner la bienvenue.
CHINCHOLLE (avec émotion)
Voilà, mon cher maître, un des meilleurs discours de
réception que vous ayez prononcés. Quelle contrariété pour nous deux que ce
soit en dehors de l'Académie française !... Pour répondre à votre gracieuseté
envers la presse, dont me voici une fois encore le délégué, je vous apporte une
nouvelle qui faisait, quand j'ai quitté Paris, le meilleur des sujets
d'article. Elle vous concerne : vous êtes toujours à la mode. Quelle
magnifique occasion d'interview ! Mais devinez de quoi il s'agit ? c'est de la
chose qui vous intéresse le plus au monde.
M. RENAN
Le monde, monsieur Chincholle ! j'ai passé soixante ans à le regarder depuis
Sirius ; vous êtes trop Parisien pour l'ignorer. J'en prenais une vue
infiniment amusante. Mais depuis ici, il m'étonne encore davantage. L'univers
contemplé du purgatoire, n'est point tel que vous le connaissez rue Drouot...
Ce sont là de hauts problèmes. Je ne sais si votre infatigable curiosité eut
l'occasion de les aborder. Mais là-dessus vous avez dû
entendre quelques-uns de ces rares esprits que la politique et les soins du
siècle n'absorbent point, par exemple mes jeunes amis MM. Anatole France et Jules Lemaître, ces deux talents fraternels...
Sur ce «fraternel» Chincholle, qui prenait des notes, eut
un mouvement.
- Eh ! quoi ! dit M. Renan, seraient-ils déjà au paradis ?
Sans cesser d'écrire, Chincholle fit un geste négatif.
- En enfer, peut-être ?... Non, vous me dites que la
question n'est pas encore réglée... J'en suis fort aise.
- Mon cher maître, observa Chincholle avec une douce
sévérité, je le vois, j'aurai beaucoup à faire pour vous remettre dans le
train. Mais revenons à notre interview. Qu'est-ce qui vous intéresse le plus
sur la terre ?
M. RENAN
Ici, mon cher collègue, pour parler comme les bonnes
femmes, il en cuirait de mentir. Aussi je ne biaiserai point. Quand ma
pensée remonte là-haut, c'est pour errer dans un pays d'enfance. L'Océan, les grandes brises du large, l'inaltérable humidité
bretonne...
CHINCHOLLE
Vous brûlez !
M. RENAN (perdu dans son rêve)
Y a-t-il des Bretons qui pensent à moi ? Me pardonnent-ils
mes différences, reconnaissent-ils notre parenté ? La Bretagne m'accueillera-t-elle dans sa tradition éternelle ?
CHINCHOLLE
Sachez donc qu'on vous élève une statue à Tréguier.
M. RENAN
Quellien, qui vient de nous arriver en automobile, ne m'a rien dit de cela.
CHINCHOLLE
Il a bien le droit d'être un peu étourdi, mais je vous garantis ma nouvelle.
C'est du bon Chincholle. L'initiative de votre glorification a été prise par un
amiral et par M. Dayot. Ils sont soutenus par un ministère qui veut ennuyer les
catholiques bretons... Ne craignez rien, cher maître, les anticléricaux
tiennent la corde. La municipalité de Tréguier écartera radicalement la
protestation de l'archiprêtre Legoff.
M. RENAN
Dieu m'est témoin de ma profonde contrariété ! Si j'étais
en enfer, j'irais tirer Dayot et l'amiral par les pieds ; si j'étais au Ciel,
je favoriserais de mon apparition le vénérable archiprêtre. Mais au purgatoire
nous sommes totalement démunis de moyens d'action. Monsieur Chincholle,
votre «bonne nouvelle» m'annonce la pire des épreuves dont je subis ici le
cours. Une statue officielle ! Seigneur, détachez de mon col cette pierre de
scandale, qui me coule quand je commençais à flotter ! O mes maladroits amis,
vous compromettez mon oeuvre ; vous ne voulez pas qu'elle profite de ma
disparition ni du temps. Il n'est de perfection qu'épurée de tout ce qui
trouble. Laissez donc Renan accomplir une période bienfaisante de purgatoire.
Acceptez que par une série d'opérations mystérieuses je vienne lentement
prendre ma place dans la conscience de mes compatriotes. Mon rêve est de
rentrer dans l'âme de la Bretagne où j'ai puisé le meilleur de moi-même.
Pourquoi capter la goutte d'eau encore chargée du limon de l'orage, et qui veut
rejoindre sur le ciel natal le nuage dont elle se souvient ?
Tandis que cette conversation se poursuivait, les ombres ecclésiastiques,
qui d'abord entouraient M. Renan, s'étaient peu à peu dissipées. Une seule
maintenant demeurait qui fit deux pas vers le nouveau venu et brusquement
l'apostropha :
- Toujours gaffeur, Chincholle !
- Le patron !
M. Magnard, - en effet c'était lui, - est demeuré l'ennemi des effusions. Il dit avec bon sens peu de mots :
- Nous avions ici une petite société d'âmes lettrées et
déliées. Des apostats, des défroqués, des évêques vendus à Dumay : le goupe des
prêtres avec tache... Vous faites la grimace ? Si vous croyez que c'est
aisé pour un sceptique de trouver avec qui causer dans un lieu qui est le rendez-vous
des gens à passions ! Pour Renan et pour moi, notre groupe
tout de même était plus décent que celui des luxurieux... Eh bien ! pour vos
débuts, fallait-il que vous raviviez des querelles enterrées !
Et montrant de la main M. Renan qui, devenu une fois encore
un objet de scandale , se chauffait tout seul dans un coin, il épouvanta
Chincholle par un de ces mots qui ne valent que s'ils sont bien mis en place :
- Que le Diable vous emporte !
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