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LE
REGARD DE M. RENAN6
(D'après M. CHARLES LAURENT)
M. Charles Laurent raconte qu'il a dîné un jour avec M.
Renan, rue de la Pérouse, chez M. de Girardin. En face de celui-ci était
assise sa belle-fille, puis Gambetta, un journaliste qu'on ne cite pas et trois
jeunes femmes élégantes. Le repas fut court, un peu froid, car Gambetta et
Renan s'occupèrent trop exclusivement l'un de l'autre. Au dessert, Gambetta
leva son verre plein d'un vin de Porto que M. de Cabarrus envoyait, chaque
année, à Girardin.
- Aux dames et à notre hôte.
- J'accepte ce vin, dit Renan, j'accepte ce pur rayon de soleil, comme une
libation faite à l'homme par les dieux.
La voisine de l'aimable et prudent vieillard parut ne plus
pouvoir maîtriser un désir dont frémissaient, depuis une demi-heure, les deux
autres femmes.
- Monsieur, je vous en prie, parlez-nous de l'amour.
Cette bizarre prière n'étonna pas M. Renan. Les mondaines
les plus brillantes, depuis plusieurs années, lui avaient marqué son rôle.
Elles se souciaient peu de le suivre dans son domaine philosophique, elles
songeaient encore moins à le mêler à leurs sentiments positifs, elles
attendaient qu'il leur fît goûter le charme des mots caressants et chantants.
Aux yeux de ces belles égoïstes, M. Renan était un musicien de génie, habile à
faire vibrer toute la lyre qu'une femme appelle son coeur. Elles ne
pensaient plus qu'il fût l'Antéchrist : elles le tenaient pour un prêtre, un
prêtre de la beauté. Elles attendaient de lui des hymnes à la fois ardentes et
désintéressées.
M. Renan, sans doute, allait commencer un de ses doux prêches vaporeux,
quand la voix cassée, l'extraordinaire voix de Girardin s'éleva :
- Tout à l'heure ! tout à l'heure ! Allons prendre d'abord le café dans la
galerie.
On se leva un peu surpris, un peu déçu.
Le café servi, les cigares allumés et les domestiques
disparus, les neuf convives se trouvèrent réunis à l'extrémité de la longue
bibliothèque où couraient sous de magnifiques tableaux, d'interminables files
de livres. Tout au fond, la grande statue en marbre de George Sand qu'on voit maintenant
au Théâtre Français se dressait blanche et froide dans la pénombre. Les trois
belles jeunes femmes décolletées entouraient M. Renan, un peu renversé dans un
fauteuil, dont ses cheveux caressaient le dossier.
Au milieu de ces fleurs parlantes, on eût dit le grand
Docteur Arnaud tel qu'on le voit dans l'Eau de Jouvence quand la
maîtresse du pape et deux jeunes religieuses l'entourent. Peut-être qu'il
pensait : La philologie est une science austère. Le philologue et le philosophe
ont besoin que leur gosier brûlant soit de temps à autre rafraîchi par un sirop
exquis. La moquerie de la femme blesse le coeur de l'homme. Ce qu'il
faut qu'elle nous témoigne c'est la confiance et l'amour. Nous
brûlons notre sang et notre vie dans d'ardentes subtilités. Quoi
d'étrange si notre imagination veut une fontaine d'eau fraîche, une coupe de
lait ?
Avec la magnifique émotivité des artistes qui trouvent toujours le moyen
d'être éblouis, ce vieil homme, sans doute, plus ou moins nettement, se
félicitait d'avoir eu une jeunesse chaste. N'ayant jamais profané l'amour,
pensait-il, je vois l'âge affaiblir en moi la vie sans que je perde aucune des
sensations délicieuses qui sont d'habitude oblitérées chez le sexagénaire.
Peut-être qu'au contraire M. Renan souffrait légèrement parce qu'après ses
repas, il s'abandonnait volontiers à la sieste. Quoi qu'il en
soit, ses deux mains sur son ventre et fort épiscopal, il se taisait en
souriant .
- Je vois ce que c'est, dit à mi-voix le pratique Gambetta : c'est nous qui
le gênons... Girardin, avez-vous des dominos ?
Au bout de peu d'instants, une table était dressée avec une boîte de dominos
toute neuve et Gambetta, en remuant doucement l'armée d'ivoire, glissait à ses
partenaires :
- Chut ! ne troublons pas la musique !...
La musique, en effet, avait préludé. M. Renan venait de
trouver son thème.
Partant de quelque fait divers, d'une lamentable histoire
de délaissée, entrevue dans un journal, il vantait le bonheur qu'il y a dans la
passion. A ces privilégiées de la vie qui vraisemblablement ne voulaient
connaître de l'amour que l'orgueil de l'inspirer, il vantait la douceur de le
ressentir. A ces belles orgueilleuses, il disait que le coeur se fond dans la
joie d'être tendre et faible.
- L'amour, disait-il, résume tous les enchantements de la nature. Aux plus
vives joies, il mêle les plus hautes noblesses, car c'est lui qui tire l'homme
de l'animal et qui dégage de la bestialité la civilisation. Eh bien ! quand la
nature sacrifie des millions de créatures à ce qu'elle fait de grand, comment
la femme doublement collaboratrice de l'acte le plus élevé qui s'accomplisse
dans l'univers, à la fois déesse et holocauste dans un sacrifice où l'individu
se prodigue avec une sorte de frénésie, espèrerait-elle n'être point
malheureuse ?
L'amoureuse souffrira, quand même tous les hasards la
favoriseraient, parce que le jour de son plus éclatant bonheur, comme chaque
jour, aura un soir. Mais qu'elle se console d'une félicité interrompue,
si, une seule minute, elle a donné et reçu le plaisir dans toute son intensité.
Pourquoi cette inquiétude, pourquoi ce besoin d'une éternelle volupté qui
durerait toujours ? La minute éternelle est celle que nous ressentîmes un jour
avec tout ce qu'elle peut supporter d'exaspération.
Ainsi parlait M. Renan et je connais une femme qui, ce soir-là, l'écoutait
de toute son âme. Elle semblait appeler, implorer les paroles du vieillard,
comme si chacune d'elles fortifiait, dans le secret de sa conscience, les
raisons qu'elle s'était déjà données pour bouleverser sa vie, pour rompre avec
un luxe, en apparence si heureux, et pour aller chercher ailleurs avec un peu
de joie beaucoup de larmes.
D'ailleurs, pour nous aussi, c'était un ravissement que ces
couplets de Renan. Hélas ! il manque à mon récit ses paroles exactes, sa
voix, sa lèvre, sa grosse et belle face, sa main surtout qui, sur chaque fin de
phrase, donnait la bénédiction.
Nous tâchions de paraître accaparés par nos dominos. Mais
les fautes succédaient aux fautes, et vraiment les pauses, de plus en plus
longues, où nous semblions méditer, ne relevaient guère la partie.
M. Renan continuait :
- Plus la femme sera exquise et plus elle souffrira dans l'amour. Mais où sa
délicatesse supportera la pire épreuve, c'est si elle trouve dans son chemin le
véritable héros ! Ces missionnaires divins, ceux qui ont pour
mission de sauver ou d'embraser l'humanité seront toujours aimés beaucoup plus
qu'ils n'aimeront. De tels hommes, trop vite on l'apprend, on ne les a jamais
tout entiers. De froides abstractions les réclament. Titania, peut-être, fut
sage de mettre sur ses genoux la belle tête d'un âne. La femme, en
effet, ne s'accommode point d'entités. Elle a besoin d'un consolateur vivant.
Elle veut quelqu'un qui l'accueille dans ses bras. Pourtant, la vraie femme
laissera-t-elle dans une froide solitude l'homme de premier ordre ? Elle aurait
peut-être tort de le repousser. Bien souvent j'ai songé à poursuivre dans
quelque petit roman la solution de ce problème. Hélas ! avant
de mourir je dois encore écrire un grand ouvrage d'histoire religieuse. En
dépit de mon arthritisme j'entrevois la possibilité de le terminer. Je ne me
permettrai plus désormais de divertissement. Mais je puis en quelques mots vous
indiquer de quelle manière je concevrais cette sorte de fable morale..
A ce moment, - je n'oublierai jamais ce tableau, - nous
étions tous en suspens, et Gambetta, tenant en travers de sa grande main les
quatre dés qui lui restaient, tournait sa tête formidable du côté de ce
prodigieux Renan.
Celui-ci disait :
- Un jeune homme, un jeune héros possède l'entière tendresse d'une jeune
femme. C'est pour elle une soif, un besoin de toutes les
heures, une obsession de revoir celui avec qui, un jour, elle a causé. De son
côté, il a pour elle une affection sincère et souriante, car cela est doux d'être
le dieu d'une âme. Mais précisément qu'est-ce qu'une âme quand on voudrait
occuper l'univers, toutes les âmes qui vivent et celles qui viendront ? Ce
jeune héros clairvoyant est bien obligé de reconnaître qu'il n'est pas adapté
de tous points à l'amour de cette sublime égoïste à deux. Alors que
doit-il faire ? Sera-t-il honnête s'il accepte une communion où il apporte
moins que son amie ? Peut-être faut-il qu'il s'abstienne. Peut-être doit-il
priver l'avenir de l'épargne qui s'est amassée dans son être. Qu'il prenne un
sentiment profond du phénomène capital de l'univers, à savoir la reproduction
de l'espèce ! Je n'autorise pas ce jeune homme à chercher les étourdissements
de la volupté frivole. Quoi ! prêter un frisson de bonheur fugitif à qui lui
offre une éternité de dévouement positif ! Accepter un diamant et le payer d'un
gros sou mal doré ?... Mesdames, on le supplie. Comment puis-je l'empêcher ?
Renan s'était arrêté une seconde. Gambetta lui dit, tenant
toujours ses dominos :
- Eh bien ! vous, Renan, que feriez-vous en pareil cas ?
Renan jeta un coup d'oeil sur la main ouverte de l'orateur
et répondit, en le regardant bien dans les yeux :
- «Moi... ? Je poserais le double blanc !...»
Ah ! ce regard de M. Renan !
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