|
NOTE
SUR LE REGARD DE VOLTAIRE A PROPOS DU REGARD DE M. RENAN
J'ai sous la main, dans la minute où je corrige les
épreuves de cette nouvelle (1904), un petit volume : Voltaire en Alsace, par M. Heid, où je trouve un trait que je souligne. Voltaire, Renan ! Quelles
griffes ces deux animaux de la forte espèce ont sous leurs pattes caressantes !
En 1754 Voltaire était à Colmar. Les jésuites y avaient une
maison importante. Le frère de leur recteur était confesseur de la dauphine et
par là avait de l'action sur Louis XV qui n'aimait pas Voltaire. Le
philosophe sentait autour de lui une surveillance qui l'effrayait. Il se décida
à une démarche que son secrétaire Collini raconte excellement. «C'était au mois
d'avril. Pâques approchait... Voltaire me demanda un jour si je ferais mes
pâques. Je lui répondis que c'était mon intention. - Eh bien ! me dit-il nous
les ferons ensemble. On prépara tout pour la cérémonie. Un capucin vint le
visiter. J'étais dans sa chambre lorsque ce religieux arriva. Après les
premiers propos je m'éclipsai et ne revins qu'après avoir appris que le capucin
était parti. Le lendemain nous allâmes ensemble à l'église et
nous communiâmes l'un à côté de l'autre. J'avoue que je profitai d'une
occasion aussi rare pour examiner la contenance de Voltaire pendant un acte
aussi important. Dieu me pardonnera cette curiosité et ma distraction. Au
moment où il allait être communié, je levai les yeux au ciel comme pour
l'implorer, et je jetai un coup d'oeil subit sur le maintien de Voltaire ; il
présentait sa langue et fixait les yeux bien ouverts sur la physionomie du
prêtre. Je connaissais ces regards-là. En rentrant, il envoya aux capucins douze bouteilles de bon vin et
une longe de veau».
|