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Maurice Barrès
Huit jours chez M. Renan

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  • IV DANS LES COULISSES
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IV
DANS LES COULISSES

Cette après-midi, quand je fus introduit dans le cabinet de M. Renan, l'illustre académicien sommeillait légèrement sur d'antiques grimoires. Avec une parfaite aisance, il se réveilla sans secousses, comme un sage qui est accoutumé de passer du rêve aux affaires. Et déjà il m'approuvait.

- Monsieur, lui dis-je, avez-vous été ému de l'assaut qu'on vous fit, pour votre Abbesse de Jouarre ?

J'avoue que ma question me paraissait déjà maladroite. Mais cette chaleur, cette digestion du milieu du jour, m'ont toujours diminué.

M. Renan (qui me traite avec faveur, parce que je n'interroge que pour plaire), ayant levé sur moi son regard qui vaut le magistral petit coup d'oeil d'un énorme éléphant, me rassura d'un dodelinement ; puis il installa son corps pour parler plus à l'aise :

- Le monde a prétendu que j'étais un écrivain inconvenant. Je croirai difficilement que j'exalte le vin, les femmes et la chanson, et que, devenu grivois sur le tard, je dépasse Béranger, pour lequel jadis j'ai dit ma répugnance jusqu'à inquiéter l'impartialité de Sainte-Beuve, qui n'était pas non plus un esprit en goguette. Pourtant, que j'offense le front tendre des mondaines, cela est possible ; mais je ne puis le savoir. Au séminaire, quand on nous lisait les discussions les plus audacieuses des casuistes, nous étions tous à genoux avec nos surplis sur le dos. C'est une habitude que j'ai conservée. Les propos qui offensent le plus les âmes du siècle, je puis les entendre, sans détourner ma pensée ni mon regard de mon Dieu intérieur. Même je ne les prononce, comme le prêtre, que pour dériver les soucis de la chair. Platon est l'un de mes maîtres. Comme l'a très bien vu le plus intuitif des historiens, je veux dire mon ami M. Michelet : le Banquet est austèrement licencieux. Une scène hasardée faisait courir de main en main ce petit livre si fécond, qui a plus servi qu'aucun la cause de l'idéal.

Le Figaro de son côté m'a reproché d'avoir trop d'esprit. Est-ce donc en avoir trop que d'envier ses rédacteurs ? Un journal est la meilleure forme que je sache pour l'exposition de la vérité. A côté d'un Premier-Paris, qui est une affirmation de principes, voilà le portrait d'un homme politique, un tableau de la situation du pays, les ruses électorales, mille petits faits qui corrigent l'absolu des doctrines affichées en première page ; puis viennent les échos avec leurs Five o'clock, leurs intrépides vide-bouteilles et autres détails de luxe. Par ces contrastes, vous indiquez que les hautes recherches, si belles qu'elles soient, ne sont pas toute la vie, que les sourires, les primeurs et la lumière électrique ne sont pas une quantité négligeable. Ainsi, les divers articles d'une gazette donnent à chacun de nous la vision du monde qui nous convient particulièrement, mais en même temps un journal, puisqu'il renferme toutes les visions qu'on peut se faire de la vie, est bien la forme la plus approchante que nous ayons de la vérité. Il n'est pas jusqu'à cette formule : La suite au prochain numéro, qui ne soit excellente, car elle nous fait souvenir que Dieu, ce merveilleux romancier, n'a jamais dit son dernier mot.

» Vous êtes un peu journaliste, monsieur, avouez-le, votre art exquis ne peut être compris dans ses intentions que des intelligences très avisées. Ce n'est pas votre affaire de rien expliquer ; vous vous bornez à noter ce que l'on voit quand on regarde par la fenêtre. Mon métier est plus triste : je suis un pédagogue. C'est moi qui commente toutes les jolies choses que les journalistes à travers les siècles ont vu passer. (Les journalistes jadis, c'étaient les prophètes ; ils faisaient des Premiers-Paris très violents sur la place publique : Rochefort ou mieux encore Mademoiselle Michel m'aident souvent à me figurer (Ezéchiel).

» Je dois montrer le rapport des divers idéals de l'humanité et faire luire toutes les facettes de la vérité : à cet effet je n'ai rien trouvé de mieux que d'incarner chaque opinion en une personne et de la faire se comporter comme un être vivant. J'ai écrit des dialogues pour nuancer plus vivement les états de ma pensée. Mais vous pensez bien que je n'ai aucune intention scénique. Le théâtre vit de la passion qu'y porte la foule. Les applaudissements populaires nous effrayeraient, nous autres abstracteurs de quintessence. Il ne serait pas bon que des esprits neufs, ou du moins mal renseignés, fussent mêlés aux jeux de la métaphysique. Ils pourraient tirer des conséquences dangereuses de propositions que nous aventurons, bien qu'elles ne soient, après tout, que des vérités incomplètes. Car, je vous le dis en confidence, nous sommes d'étranges amoureux : nous faisons des monstres à notre maîtresse, qui est la vérité. Nous avons créé des diables, des dieux, des loups-garous et des constitutions. Quand ils s'échappaient par le monde, c'était un grand malheur. Une sécurité nécessaire au penseur est qu'il se dise : je fais mes expériences dans un cabinet bien clos ; si mes calculs sont faux, si mes cornues éclatent, je ne tuerai guère que mon préparateur et une paire de disciples. Bref, nous avons des idées qu'il faut tenir en cage comme les chiens sur lesquels travaille M. Pasteur. M. Pasteur tient ménagerie pour le bien de l'humanité, mais il peut être un danger pour la rue d'Ulm. Ne lâchez pas plus en représentations publiques les idées d'un philosophe que les chiens de M. Pasteur».

J'objecte alors à M. Renan que le Dialogue des morts, qu'il a consacré à Victor Hugo, a été représenté par les artistes de la Comédie-Française. M. Renan me répond que seule cette grande circonstance a pu le décider à cette publicité.

Et pourtant, je surprends chez lui une complaisance à parler des répétitions qu'à cet effet il suivit au côté de M. Claretie.

Je craignais M. Coquelin cadet, me dit-il, parce qu'on m'avait prévenu qu'il fait sans trêve des calembours. Quoique j'aie vu Victor Hugo y exceller, je vous avoue que je ne goûte guère cet exercice. C'est que j'y suis inférieur. Peut-être comme érudit, m'est-il arrivé de jouer sur les mots ; les évêques me l'ont reproché ; mais c'était sur des mots syriaques, avec mes confrères de l'Académie des Inscriptions. Dans notre ère, je ne comprends plus le calembour. Eh bien ! M. Coquelin m'a surpris. Le croiriez-vous ? Il ne me parlait que de l'Institut. Il préparait déjà la candidature de Claretie. Et puis, ne le répétez pas, il ressemble un peu à ce père Le Hir qui fut mon professeur à Saint-Sulpice. C'est d'ailleurs un artiste de grand talent.

» Je finissais même par craindre M. Sarcey, car Mlle Reichemberg me disait toujours :

«Qu'est-ce que pense Sarcey ? Avez-vous fait parler à Sarcey ? Comment voulez-vous débuter si vous n'avez point Sarcey ?» J'essayais de la rassurer mais son amie, Mlle Réjane, a ajouté en regardant ma redingote, qui est un peu longue, paraît-il, et a un air de soutane longue, paraît-il, et a un air de soutane : «Ah ! vous savez, Sarcey n'aime pas les «cléricaux !» Elle est tout à fait charmante, cette demoiselle Réjane».

- Mais, lui dis-je, en poussant avec plus d'audace mon idée, n'avez-vous pas souffert, quand M. Sarcey malmenait l'Abbesse de Jouarre ?

- Je vais, me dit-il, vous raconter un mot que je lui fis à ce propos. Comme il se plaignait sans trêve qu'on lui eût volé sa montre au théâtre : «Monsieur Sarcey, lui» dis-je, qu'est-ce que cela vous fait ? Vous avez toujours regardé l'heure à la montre des autres... D'ailleurs, vous avez bien raison : il vaut mieux retarder avec tout le monde que marquer l'heure juste tout seul».

Puis, cessant de tourner ses pouces, de balancer sa tête et de donner à ses phrases un ton vulgaire, M. Renan me dit en face :

- Vous ne comprenez rien qu'à la littérature. Ne parlons donc que de cela. Eh bien ! je suis sûr d'avoir fait une bonne tâche et durable, puisque mon contemporain Sainte-Beuve m'a aimé, et puisque vous-même, Monsieur, d'une génération qui, pour moi, est déjà l'avenir, vous m'inventeriez plutôt que de vous passer de me connaître. Ainsi je fis avec Jésus, avec saint Paul, avec Marc-Aurèle, - et avec moi-même, je puis bien l'avouer, quand j'écrivis mes Souvenirs d'Enfance.

 




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