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II.
Douze ans se sont écoulés depuis cette
époque.
Après un séjour de trois années en Espagne
et en Italie, lord Delvil, sa femme, son fils et miss Crawford étaient
retournés en Angleterre.
A partir de la courte apparition que la
famille avait faite à Marvéjols, une amélioration notable s'était opérée dans
la santé de George.
Le climat d'Italie et d'Espagne avaient achevé sa guérison,
et lorsqu'il revint en Angleterre, la transformation était complète. Lady
Delvil attribuait surtout ce résultat à la bonne action que lord Delvil avait
accomplie à Marvéjols, et à l'influence des prières de Jeanne et de sa vieille
aïeule.
Et maintenant, à voir ce robuste jeune homme de vingt-trois
ans, à la taille élancée et svelte, au teint frais et reposé, au visage franc,
joyeux et ouvert, vous n'eussiez jamais reconnu l'enfant malingre et presque
moribond que nous vous avons fait connaître.
Cependant, deux grandes et profondes
douleurs étaient venues troubler successivement pour George la félicité
parfaite dont il jouissait depuis son retour à la santé.
Son père et sa mère venaient de mourir à peu de distance
l'un de l'autre.
Lord Delvil était mort avec la tranquille et sereine
résignation de l'homme de bien, sans regretter la vie, puisqu'il avait obtenu
la réalisation du plus cher de ses voeux ; il emportait dans le tombeau la
certitude que son fils vivait et que sa postérité ne s'éteindrait pas.
Quant à lady Delvil, au moment d'expirer, elle avait exigé
de son fils le serment de tenir fidèlement la promesse faite jadis par lord
Delvil à la vieille mère de Jeanne, et d'accueillir l'orpheline, si jamais elle
se présentait pour réclamer l'accomplissement de cette promesse solennelle.
George avait fait le serment exigé par sa
mère ; puis il lui avait fermé les yeux en versant les larmes les plus amères
de sa vie.
Il était maintenant lord et pair
d'Angleterre, et à la tête d'une fortune princière. Mais bon, humain et
généreux comme son père, il se montrait accessible à tout le monde, et
lorsqu'il allait chasser pendant l'hiver dans les vastes domaines qu'il
possédait en Ecosse, les montagnards accouraient en foule à sa rencontre et
faisaient retentir les airs de leurs bruyantes acclamations de joie.
Miss Crawford vivait toujours. Les natures
comme la sienne se conservent plus longtemps que les autres. Après la mort de
sa mère, George, quoiqu'il ne ressentît pas pour cette cousine une bien vive
sympathie, lui avait abandonné tous les soins de son administration domestique,
et insensiblement elle avait pris la douce habitude de gouverner en souveraine
la maison du jeune lord.
Elle avait même obtenu de lui, à force
d'obsessions, qu'il fît revenir en Angleterre son frère Robert Crawford.
L'officier de l'armée des Indes s'était
donc mis en route pour l'Angleterre avec la douce espérance d'arriver tout
juste à temps pour recueillir l'héritage de son cousin, car ne se sentant point
le courage de détruire les illusions où elle-même l'entretenait depuis
longtemps à cet égard, miss Crawford ne l'avait jamais informé dans sa
correspondance de la guérison de George.
Son désappointement fut donc profond
lorsqu'au lieu d'un moribond il vit un jeune homme plein de force et de santé,
qui semblait devoir plutôt l'enterrer lui-même.
Néanmoins, il fit contre fortune bon coeur.
D'ailleurs, miss Crawford était là pour veiller à ses intérêts et profiter des
occasions que le hasard pourrait un jour offrir.
Mais un mariage brillant s'offrit bientôt
pour George, et l'offre de son alliance ayant été acceptée avec empressement,
miss Crawford et son frère durent renoncer à la dernière et faible chance de
recueillir peut-être quelque jour l'héritage du jeune lord s'il fût resté
célibataire.
Il était probable, en effet, que George
aurait des enfants.
Depuis l'annonce du mariage, Robert était
devenu sombre, taciturne, et nourrissait des projets sinistres.
Cependant l'hiver commençait, et la saison de la chasse était
venue avec l'hiver.
George, Robert et miss Crawford étaient à
la veille de leur départ pour l'Écosse.
Le matin de ce jour on annonça à lord
Delvil qu'une jeune paysanne demandait à lui être présentée.
George ordonna qu'elle fût introduite. Il
vit une jeune fille de seize ans, vêtue du costume des montagnes de la Lozère, timide et charmante, et qui après l'avoir salué lui présenta en silence une lettre
dont le papier jaune attestait l’ancienneté.
Cette lettre était celle que le père de George avait laissée
jadis à la grand'mère de la petite muette.
Jeanne venait demander au fils l'exécution de la promese du
père. Sa grand'mère était morte.
George se souvint du serment fait à sa mère, et accueillit
la muette avec la plus amicale cordialité.
Il fut convenu avec miss Crawford qu'elle serait conduite à
Londres chez une respectable dame, parente éloignée de George qui se chargerait
de son éducation et la prendrait en qualité de demoiselle de compagnie.
Mais avant de se séparer d'elle, George voulut remplir envers
elle les devoirs de l'hospitalité et décida qu'elle serait du voyage en Ecosse.
Deux jours après on était arrivé : George et Robert devaient
ouvrir la chasse eux-mêmes.
La veille, Jeanne se promenait dans ces highands
pittoresques qui lui rappelaient les montagnes de son pays et dont l'air vif
ranimait les fraîches couleurs de ses joues.
Soudain elle entend derrière un massif de
houx une conversation dont les premiers mots attirèrent son attention.
Elle a reconnu la voix de Robert : on parle de George ; elle
s'arrête, elle écoute.
Il s'agit d'un complot infâme : demain George passera par un
sentier, qu'il désigne : des assassins soudoyés par Crawford tireront sur lui
chacun un coup de feu : sa mort passera sur le compte d'un accident de chasse.
Jeanne s'enfuit toute tremblante et passa la nuit dans une
anxiété horrible.
Le lendemain à l'heure et au lieu indiqués la veille par
Robert, deux coups de feu retentirent : un jeune homme frappé d'une balle tomba
au milieu du sentier.
Robert apparut un instant après, et, reconnaissant le
costume de son cousin, il s'approcha du cadavre et lui mit la main sur le coeur
pour voir s'il respirait encore.
Horreur ! ce sont bien les vêtements de
George, mais ce sont les traits de Jeanne.
« Les misérables, s'écrie-t-il avec rage,
ils se sont trompés !
En relevant la tête, il aperçoit, debout devant lui, lord
Delvil qui l'écrase d'un oeil de mépris.
George a entendu l'exclamation de son
cousin : il a tout compris. Jeanne, ne pouvant, à cause de son infirmité, le
prévenir du danger, s'est substitué a lui et a bravé les coups des assassins.
- Monsieur, dit le jeune lord avec hauteur, il ne faut pas
qu'un gentilhomme de votre famille meure sur le gibet. Vous savez votre devoir.
Robert saisit sa carabine d'un air sombre et se fait sauter
la cervelle.
La blessure de Jeanne n'était pas mortelle; elle guérit, et
la violente commotion qu'elle avait éprouvée lui rendit la parole. Bien des muets ont été guéris par des crises de cette nature.
Six mois après ce drame domestique, dont la
générosité de George lui laissa toujours ignorer le secret, miss Crawford,
inconsolable du trépas de son cher Robert, mourut à son tour.
Et Jeanne ?
Elle s'appelle aujourd'hui milady George
Delvil ; elle est femme d'un lord et pair d'Angleterre.
On ne voit plus guères de pareilles
alliances qu'en ce pays extraordinaire à tant de titres.
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