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H. Vierne
La Muette

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  • I.
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I.

Dans les premiers jours du mois de mai de l’année 1820, une riche famille anglaise, qui voyageait en France, descendit à Marvéjols, dans l'unique hôtel que possédât et que possède encore cette petite ville du département de la Lozère, l'un des plus pauvres comme aussi l'un des plus pittoresques de nos quatre-vingt-neuf départements. Cette famille, qui portait l'un des noms les plus aristocratiques de la Grande-Bretagne, se composait de quatre membres. Son chef, lord Delvil, pair d'Angleterre, ancien gouverneur des possessions britanniques en Océanie, était un homme d'environ soixante ans, dont l'extérieur et les manières trahissaient à première vue le grand seigneur, mais qui tempérait par une physionomie empreinte de franchise et de bienveillance cette distinction un peu hautaine du gentilhomme anglais. Milady Delvil, sa femme, moins âgée que lui de quinze ans, conservait encore de remarquables restes d'une beauté peu commune et rachetait par une touchante expression de bonté ce que le temps avait déjà flétri en elle.

La troisième et la plus intéressante de ces quatre personnes était un jeune garçon de quatorze ou quinze ans, mais à qui, à voir son extérieur faible et chétif, on en eût à peine donné dix. Pareil à une fleur étiolée, cet enfant inclinait languissamment sa tête pâle, encadrée d'une soyeuse chevelure blonde, mais dont toute la vie semblait être concentrée dans les yeux, dont l'azur limpide brillait d'un éclat extraordinaire. La pâleur maladive de ce pauvre être ressortait encore sous son riche costume de velours noir : on eût dit une de ces figures éthérées de vierge dues au pinceau des artistes allemands du moyen âge.

George Delvil, car il s'appelait ainsi, était l'unique enfant et l'héritier présomptif de lord et de lady Delvil. Les plus célèbres médecins de Londres l'avaient presque condamné le jour de sa naissance : on ne l'avait conservé jusqu'à présent qu'à force de soins et de précautions et par des prodiges de vigilance : aussi la tendresse de ses parents pour lui, naturelle à tant de titres, était-elle encore redoublée par la fragilité de son existence et par la crainte incessante d'en voir le faible fil se briser au moindre choc. C'était sur les conseils de la Faculté et pour tenter la dernière chance de sauver une tête si chère que lord Delvil avait entrepris ce long voyage sous des climats plus sains que celui d'Angleterre : après avoir visité toute la France, la famille devait parcourir successivement l'Espagne et l'Italie, et y faire un long séjour.

Le dernier personnage était une femme grande et sèche, dont la figure blême, sans autre expression que celle d'une morgue des plus désagréables, formait, avec le doux visage de lady Delvil, un contraste tout à fait à l'avantage de cette dernière. Pour abréger, disons de suite que c'était une vieille fille et qu'elle en réunissait tous les désagréments physiques et moraux ; comme à toutes les femmes qui se trouvent dans cette position délaissée, il eût été difficile de lui assigner un âge précis. Cependant, elle pouvait varier entre trente-cinq et quarante printemps. On l'appelait miss Crawford ; elle était issue d'une branche collatérale de la maison Delvil, mais qui avait été ruinée au dernier siècle, par suite de spéculations malheureuses. Lord Delvil avait recueilli chez lui cette parente, dont la fierté indigente n'avait jamais eu à souffrir de ses procédés délicats. Il est cependant pénible pour la nature humaine d'avouer que miss Crawford éprouvait plus de jalousie que de reconnaissance pour les parents à qui elle devait d'occuper dans le monde une position en harmonie avec sa naissance. Elle n'avait au monde qu'une affection, et l'objet en était assez indigne ; c'était un frère plus jeune qu'elle, et officier au service de la Compagnie des Indes. Robert Crawford jouissait d'une triste réputation. Il était joueur, débauché, peu scrupuleux dans les moyens de se procurer de l'argent, et sans l'intervention généreuse de lord Delvil, qui plusieurs fois avait payé ses dettes, il eût été destitué depuis longtemps. Mais sa soeur le voyait à travers le prisme trompeur de l'amitié fraternelle, et, sans bien se l'avouer peut-être, elle hâtait de ses voeux secrets la mort probable de George, qui devait un jour faire revenir toute la fortune de lord Delvil à son cousin le plus proche, à son cher Robert.

La famille s'était arrêtée à Marvéjols pour y donner à George, déjà fatigué par le commencement du voyage, le temps de se reposer. Il y resta plusieurs jours au lit avec la fièvre, mais les soins de sa mère eurent bientôt triomphé de cette indisposition, et l'on profita d'une belle matinée de printemps pour promener le petit malade dans les sentiers pittoresques des Cévennes, tout parfumés par les brises matinales, et diaprés des mille fleurs du mois de mai.

Soutenu par sa mère, George marchait lentement ; les rayons vivifiants du soleil avaient coloré ses joues ordinairement si pâles, et un sourire de bonheur se dessinait sur ses lèvres au spectacle enchanteur de cette belle nature méridionale. Lord et lady Delvil, rassurés par ces symptômes heureux s'abandonnaient aux plus douces émotions et sentaient pénétrer dans leur coeur une espérance qu'ils n'avaient pas encore osé concevoir jusque-là.

A un détour du chemin, ils s'arrêtèrent devant un tableau inattendu et charmant.

Une vieille femme filait, assise sur le gazon, au pied d'un grand hêtre. Derrière elle, une ravissante petite fille de quatre ans au plus, blonde comme les blés, rose comme une pomme d'apis, tendait ses petites mains potelées, tantôt vers la quenouille, tantôt vers le fuseau ; elle parvenait quelquefois à saisir l'un ou l'autre, et alors le fil de la vieille se cassait ; celle-ci grondait, mais doucement, comme grondent les grand'mères ; l'espiègle lui jetait ses bras autour du cou, et la gronderie expirait sous ses frais baisers.

Lady Delvil considérait cette scène naïve avec une sorte d'attendrissement, et en comparant la santé magnifique de cette petite fille avec l'apparence chétive de son propre enfant elle éprouvait presque un sentiment de jalousie maternelle.

- Est-ce à vous, ma bonne, cette charmante fillette ? demanda-t-elle à la vieille.

- Oui ma bonne dame, répondit cette dernière. C'est l'enfant de ma pauvre fille qui est morte il y aura un an à la Saint-Jean. Son père est mort aussi.

- Elle est orpheline ! dit la mère de Georges en la considérant avec un intérêt plus attendri.

-Oui, mais je lui reste, reprit la vieille, et tant que mes doigts pourront tourner une quenouille, la petite n'ira pas à la charité.

- Vous n'ayez que votre fuseau pour vivre. Cette enfant doit être pour vous une lourde charge.

- Assurément : mais c'est une charge que je ne donnerais pas pour son pesant d'or.

- Elle est bien sage, et ne babille guères pour un enfant de son âge, fit observer lord Delvil.

-Hélas, monsieur, répondit la vieille, devenue triste tout d'un coup, ce n'est pas l'envie qui lui en manque. Voyez plutôt ses yeux et ses gestes ; mais elle est muette de naissance.

Muette ! répétèrent douloureusement le père et la mère de Georges.

- Ecoutez, ma bonne, dit le lord à la vieille, après s'être concerté du regard avec sa femme, demain sans doute nous serons bien loin d'ici, mais avant de continuer notre voyage, milady et moi nous voulons faire quelque chose pour vous et votre enfant. Venez ce soir à Marvéjols, allez à l'hôtel du Cheval blanc et demandez lord Delvil. Nous vous attendrons.

La vieille, tout émue, promit d'être exacte au rendez-vous, et put à peine balbutier quelques mots de remerciements.

Miss Crawford n'exprima ni approbation ni improbation. Elle observa seulement que les mendiants pullulaient dans ce pays.

Le soir, la vieille se présenta exactement. Elle avait amené avec elle sa petite fille.

- Comment s'appelle-t-elle ? lui demanda lord Delvil.

- Elle s'appelle Jeanne, pour vous servir, dit la vieille en faisant une révérence.

- Eh bien, voilà pour Jeanne, dit le père de George en glissant dans les poches du tablier de la vieille deux rouleaux d'or.

La pauvre femme tout ébahie ne pouvait en croire ses yeux.

Si jamais l'enfant venait à avoir besoin de moi, ajouta le lord, vous pourriez nous l'envoyer. Elle trouvera toujours un asile sous mon toît. Je vous laisse par écrit mon nom et mon adresse en Angleterre.

L'aïeule avait les larmes aux yeux. Comment pourrons-nous jamais nous acquitter envers vous deux ? disait-elle en joignant les mains.

- Vous prierez Dieu avec Jeanne pour qu'il rende la santé à mon pauvre enfant malade, lui répondit la mère de George.

- Oh oui, nous le prierons, et tous les jours ! s'écria-t-elle.

- Allons ma bonne, au revoir, et vous, mes enfants, embrassez-vous, dit lord Delvil en conduisant son fils devant la petite muette.

Les deux enfants s'embrassèrent avec autant d'effusion que s'ils eussent été frère et soeur.

Le lendemain la famille anglaise avait quitté Marvéjols et poursuivait son voyage.




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