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Texte
Parmi les nombreux prisonniers que l'Abbaye du Mont Saint-Michel, la «
Bastille normande » comme on l'a justement appelée, renferma sous l'ancien
régime, le plus illustre ou du moins le plus intéressant est, sans contredit,
le publiciste Dubourg.
Prisonnier d'Etat, comme le furent plus tard Linguet et Latude, il dut aux
motifs politiques qui avaient fait décider son arrestation, d'être traité avec
une rigueur inouïe ; les mauvais traitements dont il fut l'objet, et qui amenèrent
sa fin rapide, à l'âge de 31 ans, lui acquirent une réputation faite surtout de
sympathie et de pitié.
De bonne heure, un roman se forgea sur son nom. Sous la plume fantaisiste de
ses biographes, Henri Dubourg, ainsi qu'on le nommait à tort, devint
un courageux journaliste, hollandais et protestant, contemporain de Louis XIV,
dont il flétrit le despotisme dans les gazettes du temps. Ni les offres les
plus séduisantes, ni les menaces n'eurent raison de son indomptable loyauté.
Louis XIV le fit arrêter à Francfort, enfermer à la Bastille. et transférer de
là, dans un fourgon de fer, au mont Saint-Michel, où, enchaîné dans une cage de
fer, sur la paille humide, il mourut, après cinq ans d'agonie, laissant son
cadavre à la dent vorace d'une légion de rats.
Dubourg devint, en un mot, un héros de légende, - de cette même légende qui
créait le Masque de fer pour symboliser, par d'effroyables images, « l'odieuse
tyrannie » de Louis XIV.
L'impartiale histoire, qui fait justice de toutes les légendes, a déjà ramené à
ses proportions véritables celle de la captivité du comte Mattioli, ministre du
duc de Mantoue, le fameux prisonnier d'Etat au « Masque de velours ».
Une consciencieuse étude écrite par M. de Beaurepaire, et l'examen de dossiers
existant aux Archives départementales de Caen, dans le supplément du fonds de
l'Intendance 1, vont nous permettre également de mettre au point la
biographie de Dubourg, et d'être exactement informé sur ses origines, les
motifs véritables de son arrestation, la durée de sa détention et les
circonstances de sa mort.
Victor de la Cassagne naquit à Espalion, en 1715, l'année même où mourait le
grand roi. Ce n'est donc pas son contemporain. Dans un des interrogatoires
qu'on lui fit subir pendant sa détention, il avoua « être de la ville
d'Espalion, distante d'environ 6 lieues des confins de l'Auvergne, sur la
rivière de Loth, à 4 ou 5 lieues de Rodez, entre Rocquelaure, Saint-Côme et
Chirac (aujourd'hui Ceyrac) ». II n'était, par conséquent, ni hollandais, ni
protestant, mais issu d'une vieille famille catholique du Rouergue, maintenue
dans sa noblesse lors de la recherche des faux titres qui eut lieu dans ce pays
de 1697 à 1716.
Sa mère, Anne Dubourg, était native d'Espalion ; un de ses cousins germains
était subdélégué dans cette ville, ses deux soeurs étaient religieuses à
Saint-Geniez, et son frère, le Père de la Cassagne, professeur de philosophie
au Couvent des Augustins de Toulouse.
Après des études assez régulières et assez brillantes à Toulouse, le jeune
homme qui n'avait point embrassé, comme les siens, l'état ecclésiastique, vint
à Paris, sans doute dans les derniers temps du ministère Fleury. Il portait,
nous dit-il, « l'habit cavalier et l'épée ». Vite, il se créa des relations :
avec l'abbé Chérest, maître à la Chambre des comptes, avec le sieur de Picard,
avocat au Parlement, avec des littérateurs distingués comme le poète Crébillon,
le vieux Fontenelle alors plus qu'octogénaire. II s'y lia aussi avec un de ses
compatriotes, l'abbé Séguy, de Rodez, chanoine de Meaux, orateur religieux qui
avait attiré l'attention sur lui par son Oraison funèbre du maréchal de
Villars, en 1735, et qui avait été reçu l'année suivante à l'Académie
française.
Dans ce milieu, Victor de la Cassagne se fit publiciste. Il abandonna le nom de
son père pour prendre celui de sa mère, suivant un exemple que plusieurs hommes
de lettres avaient déjà donné. C'est sous le pseudonyme de Dubourg qu'il
écrivit une Esquisse de Traité de l'histoire universelle, les Mémoires
de la comtesse***, les Lettres tartares, deux tragédies, Montézuma
et Mérope, et qu'il collabora à un grand Dictionnaire
géographique en cours de publication.
Esprit audacieux, Dubourg touchait à tous les genres. A une époque où les
discussions littéraires se changeaient fréquemment en débats philosophiques et
politiques, où le club de l'Entresol avait trouvé dans les salons parisiens de
nombreux imitateurs, où l'opposition contre la cour de Versailles allait sans
cesse grandissant, où la presse devenait de plus en plus hardie et
envahissante, il y avait chance que l'aventureux Rouergat quittât vite les
confins du pur domaine littéraire et d'auteur se fit pamphlétaire politique. Le
malheur est que Dubourg vendit sa plume aux cours étrangères.
Il avait fait connaissance à Paris d'un baron de Pahli, allemand de Francfort
qui, sous prétexte d'apprendre la langue française, vivait en France sur le
pied de 30.000 livres de rente et y exerçait sans doute la profession d'espion
politique au profit de l'impératrice Marie-Thérèse. Ce baron allemand dut lui
promettre que, s'il se distinguait comme auteur de libelles contre la politique
extérieure du roi de France, il pourrait obtenir quelque emploi avantageux à la
cour d'un des princes de l'Allemagne, qui sait ? devenir peut-être bibliothécaire
et historiographe impérial. Il l'engagea à se rendre à Francfort, ou on lui
offrirait tous les moyens de s'assurer un brillant avenir.
Dubourg tomba dans le piège. Il prit congé de ses amis, en 1744, prétextant
qu'il allait chercher un emploi dans l'armée française, prête à envahir 1
Allemagne, et se rendit secrètement à Francfort, d'où il s'interdit toute
correspondance avec ses compatriotes. Il noua cependant des relations avec
Blondel, ministre de France près la ville libre de Francfort.
Ce fut là que, sur les conseils de plusieurs ministres plénipotentiaires des
cours allemandes, notamment sur l'invitation réitérée des ministres des
électeurs de Cologne et de Trèves, des ducs de Wurtemberg et de Saxe Gotha, il
se mit à rédiger une gazette politique, ou plutôt une série de lettres
critiques qui parurent de semaine en semaine, depuis le mois de janvier jusqu'à
la fin de juin 1745, peu avant son arrestation.
Cette publication périodique, qui avait un ton diffamatoire, parut sous le nom
de Mandarin chinois ou d'Espion chinois. Il en existe à Paris, à la
Bibliothèque de l'Arsenal, un exemplaire complet en deux tomes. Sorti d'une
imprimerie clandestine de Francfort, écrit en caractères grossiers sur du
papier de rebut, il est censé provenir de Pékin, chez Ochaloulou, libraire de
l'empereur Chuanty, rue des Tygres. Le premier tome, dédié à son Altesse le «
duc de Virtenberg » comprend seize lettres ; le second, interrompu par
l'arrestation de l'auteur, n'en compte que onze fort courtes, et est dédié à «
Son Altesse Impériale le Bon Sens ». L'épigraphe de l'ouvrage est significative
: Quidquid delirant reges plectuntur Achivi.
A l'imitation de Montesquieu, qui avait écrit les « Lettres persanes », Dubourg
a voulu écrire des « Lettres chinoises ». Sacrifiant au goût de l'époque, il
s'est attaché à faire, dans un cadre de fantaisie, une satire de moeurs
politiques. Un mandarin chinois, qui est venu visiter l'Europe, écrit chaque
semaine à ses collègues de Pékin ou de Canton ses impressions sur les kalifes,
les mandarins et les bonzes de ce continent, traduisons les rois, ministres et
prélats des nations européennes. C'est la chronique scandaleuse de l’Europe en
l'an 1745. Récit des principaux événements politiques, portraits des puissants
du jour, détachés en assez vigoureuse saillie, réflexions critiques souvent
acerbes sur l'état des moeurs donnent à cette oeuvre, en dépit d’un style
parfois négligé, de la vie et de l'intérêt.
A la fin du premier tome parut une clef historique qui expliquait très clairement
les allusions de l'ouvrage et donnait les noms des personnages incriminés. Or,
Dubourg n'avait pas craint de s'attaquer aux plus puissantes têtes de l'Europe.
Il y menaçait le kalife Alexandre (Frédéric II) et le kalife Théodat (Louis XV)
; il y flétrissait le bonze Tencin, le Catilinat de la France nouvelle ; il y
raillait le mandarin d'Argenson, qui n'avait du mérite que les apparences,
c'est-à-dire le « mérite à la Française ».
S'il faisait un éloge dithyrambique de Marie-Thérèse, il diffamait en revanche
et sans réserve la reine d'Espagne, Elisabeth Farnèse. Voici les lignes qu'il
consacrait à cette princesse :
« Il y a une Agrippine en Europe. Son époux Claudius ne règne point, il ne sait
qu'obéir. Il adopte, il approuve, il applaudit, voilà ses occupations.
Agrippine commande avec un empire absolu. Son pouvoir est sans bornes. Si le
jeune Néron n'est point encore à la place de Britannicus, c'est que Claudius
est encore en vie. D'ailleurs, toutes les mesures sont prises. Grand Dieu !
quelles ressources ne trouve-t-on pas dans les secrets de la chimie ! La
tendresse d'une mère est bien ingénieuse ».
Il n'est pas besoin de clef historique pour que l'allusion soit transparente.
Agrippine, c'est Elisabeth, et Claudius, c'est Philippe V. Dubourg accusait la
reine d'Espagne de vouloir frayer le trône à son fils don Carlos au détriment
de Ferdinand, fils de la première femme de Philippe. Et il évoquait l'ombre de
Locuste ! Ce fut ce passage de son oeuvre qui le perdit.
Songeons à la situation politique de l'Europe à cette date. On est en pleine
guerre de la succession d'Autriche. Louis XV, qui a pris le parti de Frédéric
II contre Marie-Thérèse, se voit successivement abandonné de tous ses alliés de
la Bavière, dont il a voulu faire le duc Empereur, du roi de Prusse pour qui on
l'accuse de travailler.
L'Angleterre, la Hollande, la Sardaigne, les princes de l'Empire, tout le monde
se déclare contre lui. Seule, l'Espagne se rapproche de la cour de Versailles,
isolée en Europe. Un premier pacte de famille est scellé entre les deux
branches de la maison de Bourbon, le dauphin Louis épouse l'infante
Marie-Thérèse, la fille d'Elisabeth, et c'est au lendemain des noces qu'un
pamphlétaire stigmatise ainsi la belle-mère d'un futur roi de France, et ce
pamphlétaire est un sujet français, déserteur du royaume, un écrivain qui a
vendu sa plume à l'ennemi !
On ne le devine que trop : Dubourg fut la victime d'une vengeance politique.
Comme il n'avait pris aucune précaution pour déguiser sa retraite, des agents
français l'arrêtèrent chez un négociant de Francfort. On l'amena au Mont
Saint-Michel, sur l'ordre du comte d'Argenson, ministre de la guerre, au mois
d'août 1745, quelques mois après la victoire de Fontenay. Son seul crime était
d'avoir « distribué ou fait distribuer des feuilles périodiques qu'il composait
à Francfort, avec la licence la plus effrénée, et sans aucun égard au respect
qui est dû aux têtes couronnées 2 ». L'intendant de Caen, Arnaud de la
Briffe, fut chargé de procéder à une très minutieuse enquête sur ces faits.
Après cinq mois de mise au secret, le président de l'élection d'Avranches, de
la Mazurie, vint interroger par deux fois Dubourg, les 20 et 21 décembre 1745,
et plus tard les 6 et 7 avril 1746, en compagnie du subdélégué. Dubourg avoua
être l'auteur du Mandarin Chinois, mais se défendit d'avoir écrit
la clef historique. Quand on lui montra son livre pour lui demander s'il le
reconnaissait, il ne put « s'empescher de soupirer, et de prononcer par une
acclamation et par quelques gestes.... Ah ouy le voila.... Et quand on luy a
demandé si ce n'étoit pas le même exemplaire qu'il avoit donné à M. Blondel, à
Francfort, il a palli, s'est mordu la lèvre inférieure, les a serré plusieurs
fois l'une contre l'autre, est devenu pasle, les yeux lui ont changé, se sont
remplis d'eau, et les a eu attaché prez d'un quart d'heure vers la terre, d'où
il ne les a levé que deux ou trois fois pour regarder vers le ciel en soupirant
et en disant.... M. Blondel, vous me rendez là un mauvais service.... Et le lendemain,
jour que le sieur de la Mazurie est retourné pour continuer son interrogatoire,
il luy a paru encore plus triste et plus rêveur qu'il n'étoit la
veille3 ».
Malgré les dénégations de Dubourg et l'extrême circonspection de ses réponses,
4 les magistrats sortirent convaincus que la clef historique était de
sa composition, comme l'ouvrage lui-même. On ne sait point à quelle peine le
prisonnier eût été condamné, car il mourut quatre mois après son second
interrogatoire, probablement dans la situation d'un désespéré, menacé d'une
détention perpétuelle. Il était resté exactement un an et quatre jours au Mont
Saint-Michel.
Ce qui justifie l'intérêt qui s'attache à la personne de Dubourg, c'est le
traitement barbare qu'on lui fit subir dans sa prison. L'abbaye du Mont
Saint-Michel était une des maisons de force les plus redoutées de la généralité
de Caen. Sa situation de roc alors isolé en pleine mer, la solidité de son
enceinte et la hauteur de ses murailles la prédestinaient à ce rôle. Mais les
prisonniers qu'on y amenait n'y étaient pas toujours traités avec toute
l'humanité désirable. Si l'étude des archives de la Bastille a permis de
remettre au point les récits effroyables auxquels l'existence de cette célèbre
prison d'Etat avait donné naissance, on ne peut affirmer que l'examen des
dossiers relatifs au Mont Saint-Michel considéré comme lieu de détention
aboutisse au même résultat.
La correspondance de l'intendant et du subdélégué d'Avranches au dix-huitième
siècle est remplie du bruit des plaintes dirigées contre le régime de cette
prison. Les détenus y sont mal nourris et abandonnés dans la plus sordide
malpropreté. Vainement les intendants font-ils appel aux bons sentiments que le
caractère religieux devrait affermir chez les moines de l'abbaye ; vainement
les ministres eux-mêmes interviennent-ils pour ramener ceux-ci au devoir. «
Vous ne devez jamais perdre de vue, écrit Vergennes au prieur, que c'est moins
à la force qu'à l'humanité et à la sagesse que le Roi entend confier la garde
de ceux qui ont le malheur d'être privés de leur liberté, et qu'il faut, par
une vigilance soutenue, par des soins charitables, adoucir les esprits et
prévenir les excès, pour n'avoir point à les réprimer5. » Les religieux
du Mont entendent rester « souverains despotes de leur rocher. L'autorité des
lois ne s'y fait sentir qu'accidentellement, par convulsions, et lorsqu'elle
tend à augmenter la leur. » Le seul remède proposé par les intendants, c'est la
nécessité d'une inspection annuelle qui force les moines à l’observation du
règlement. Mais ce remède n'est point du goût de ces derniers ; ils refusent de
recevoir les commissaires du roi, les rossent même parfois ; aussi un
subdélégué chargé de la visite de l'abbaye déclare-t-il éprouver la plus grande
répugnance à s'isoler dans cette maison. Il demande l'autorisation de se faire
accompagner par la maréchaussée, craignant qu'il ne lui faille faire le saut
des murailles, qu'il trouve très hautes, si on ne lui donne pas une escorte
pour le rassurer6.
C'est à de tels geôliers qu'avait été livré Dubourg. Le montant des dépenses
relatives à son entretien, pendant son année de captivité fut dressé par le
subdélégué Badin ; il nous édifie tristement sur le sort réservé à ce
malheureux détenu.
Lors de son arrestation, en août 1745, Dubourg ne portait qu'un méchant habit
d'été, trop léger pour le cachot humide et froid qu'on lui destinait. Les
religieux furent obligés de lui faire faire « une robbe de chambre de calmande
et un gilet ou camisolle d'une forte étoffe pour passer son hiver » et de lui
fournir le linge dont il avait besoin. Sa nourriture fut payée au célerier de
l'abbaye sur le pied de 600 livres par an, prix fixé d'ordinaire pour la
pension d'un prisonnier d'État. Quand à son logement, ce fut un souterrain
sombre et humide, une véritable cage, selon l'expression du subdélégué chargé
d'aller vérifier sur place les dépenses nécessitées par le séjour de Dubourg.
La recommandation spéciale et étroite dont l'illustre vengeance qui poursuivait
sans doute cet infortuné l'avait accompagné jusqu'au mont Saint-Michel entraîna
même quelques frais indispensables pour la solidité du cachot. Ils s'élevèrent
à 300 livres environ ; en voici l'emploi, d'après le rapport du subdélégué
lui-même.
« Les religieux ont fait faire deux portes neuves de plus de 2 poulces
d'épaisseur et de 3 pieds de large sur 7 à 8 de hauteur, dont une sert à
l'entrée de la voûte, et l'autre à l'apartement où est la cage ; toutes deux
bien garnies de bandes de fer avec deux serrures et deux forts verouils à
chaque porte ; ils ont été obligez de faire placer deux fortes grilles de fer à
la fenestre de l'apartement, la rouille ayant miné haut et bas des barreaux
celle qui y étoit, sçavoir une en dedans et l'autre en dehors, toutes deux
pezant ensemble 650 livres suivant les mémoires des marchands qui ont été
représentez, et il a falu prez de 30 livres de plomb pour enclaver ces deux
grilles ; Dubourg leur ayant été étroitement recommandé, ils ont fait réparer
la cage où il devoit être mis, il a falu pour cela des crampons, ceintures et
bandes de fer, de 8 à 9 pieds, et employer pour la couvrir sept à huit grosses
planches de bois, l'eau qui filtroit dans les mauvais temps à travers la voûte,
tombant dans la cage, ce qui incommodoit beaucoup ce prisonnier7. »
Après la lecture d'une telle description, est-il possible de regarder comme
exagérées les plaintes des détenus gémissant sur la rigueur exagérée de leur
régime et comparant leur prison à un tombeau ?8. C'est dans ce froid
cachot qu'enseveli vivant, Dubourg se laissa mourir le 26 août 1746,
d'inanition et de désespoir, peut-être même de folie furieuse, après être
resté, disent les religieux, douze jours sans vouloir prendre aucun aliment,
même le bouillon qu'ils s'efforçaient vainement de lui taire avaler avec un
entonnoir.
Cette fin misérable, ces tortures physiques et morales sont absolument hors de
proportion avec la faute que Dubourg avait commise. Il a été victime de
l'atroce rigueur avec laquelle on punissait les délits de presse au
dix-huitième siècle. Sa vénalité, sa trahison envers la France étaient certes
des plus blâmables ; la malignité de son esprit satirique, le voile de
l'anonymat dont il couvrait ses diffamations n'étaient sans doute point des
titres à l'approbation des honnêtes gens ; on ne peut toutefois se défendre
d'un frisson de commisération en présence de cet homme encore jeune qui paie
par un supplice si horrible, à l'âge de trente et un ans, une imputation
calomnieuse échappée à sa plume imprudente. - Un régime social qui laisse
s'accomplir de pareilles atrocités est un régime condamné. De nos jours, où «
la libre communication des pensées et des opinions » est reconnue comme un des
droits les plus précieux de l'homme, et où les pires excès de cette liberté
n'ont plus rien à redouter des cages de fer à jamais brisées, l'histoire de la
captivité et de la mort de Dubourg n'en est pas moins digne d'être racontée
comme un terrible exemple des peines auxquelles la législation de l'ancien
régime exposait les publicistes assez audacieux pour toucher à l'honneur des
reines.
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