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Texte
EN parcourant les papiers laissés par un
membre de l'ancienne Académie royale des belles-lettres de Caen, nous avons
rencontré un manuscrit de quelques feuillets, d'une écriture inconnue, sans
date et sans nom d'auteur. Cette pièce contient la relation d'une Fête donnée à
Caen par M. Guinet, l'un des Intendants de notre Généralité, et à laquelle
l'Académicien avait pris part dans sa jeunesse, ainsi que celui qui a écrit ces
pages. Cette description des moeurs et des plaisirs d'une génération qui est
déjà bien loin de nous ne sera peut-être pas lue, sans quelque intérêt, à une
époque où nous terminons aussi notre carnaval, et où l'introduction du quadrille
anglais semble faire entrer la danse dans une nouvelle période et la
rapprocher un peu des anciens quadrilles français que dansaient nos pères. A
Caen, dans le siècle dernier, des figures de ces danses avaient même reçu les
noms de plusieurs familles que leurs services ont rendues populaires parmi
nous. On avait alors l'amour de son clocher et de sa province, jusque dans les
plus petites choses. Et cet esprit de nationalité, qui existait plus en
Normandie que dans tout le reste de la Monarchie, avait peut-être contribué à
en faire la première province de la France. C'est à ceux qui ont conservé
quelque goût pour les épisodes, même les plus légers, de notre histoire locale,
que s'adressent surtout ces lignes, dont nous regrettons, malgré nos
recherches, de ne pouvoir nommer l'auteur.
Tout le monde sait encore, dans notre ville, que le premier administrateur de
notre province de Basse-normandie, l'Intendant de la Généralité de Caen,
habitait un hôtel, situé rue des Carmes, n°44, et qui « est devenu historique
par le séjour qu'y firent les Girondins après le 31 mai 17951. » C'est
dans cet hôtel qu'eut lieu cette Fête de carnaval qu'un narrateur,
inconnu pour nous, se charge de raconter, dans la lettre suivante, écrite à une
Dame de sa connaissance :
« MADAME,
La fête que M. et Mme Guinet donnèrent le dimanche gras, mérite trop votre
attention, pour manquer de vous en entretenir.
Je dois vous dire avant toutes choses que Mme Guinet avait déclaré, quinze
jours auparavant, qu'elle ne souperait point chez elle pour y venir masquée et
qu'on lui ferait plaisir de suivre cet exemple, ce qui engagea bien du monde à
préparer des parties dont l'exécution a parfaitement réussi, ainsi que vous en
pourrez juger par le détail particulier que je vais avoir l'honneur de vous en
faire.
Vous connaissez assez la distribution des appartements pour ne pas vous arrêter
à vous en faire la description. La grande salle, qui était celle du bal, était
parfaitement éclairée et ornée de quantité de glaces et de fleurs. Tout le
reste était dans le même goût.
La fête s'ouvrit par une mascarade qui prévint et surprit tout le monde. M.
l'Intendant, arrivant pour faire commencer la danse, trouva en arrangement dans
le bout de la salle deux grandes urnes peintes dans le goût chinois, et toutes
ornées de guirlandes et de fleurs naturelles par festons. Elles étaient
séparées par une table, sur laquelle M. d'Engranville était placé en
Pagode2 si bien imitée, qu'on y aurait été trompé tant par les couleurs
dont son visage était peint que par son habillement et ses postures. Deux
petits enfants, habillés à la chinoise, étaient appuyés sur les urnes, tenant
chacun un parasol de taffetas blanc, et étaient placés du côté de la Pagode.
Deux géants étaient dans les deux bouts, couverts de robes chinoises, et
portant chacun une grande corbeille, ornée de petites guirlandes et pleines
d'oranges, qu'ils soutenaient avec leurs bras, et paraissaient être sans
mouvement. Voilà l'arrangement dans lequel était cette mascarade quand Mme
l'Intendante arriva avec sa troupe, qui se composait de douze enfants vêtus de
bleu ; tout l'ajustement était en taffetas, et ils avaient toute la grâce de la
nouveauté. Mais, avant que d'en venir au détail, il faut finir celui de nos
Chinois, dont les urnes s'ouvrirent après un jeu assez long de leur Pagode. Il
en sortit un Chinois et une Chinoise, habillés dans tout le goût de ces
étrangers. C'étaient MM. d'Engranville et de La Londe, inventeurs de cette
mascarade. Les deux géants se mirent aussi en mouvement, et présentèrent leurs
oranges aux Dames. MM. de Béneauville et de Pantou faisaient ces rôles. On peut
dire qu'il serait difficile de mieux réussir qu'ils ne firent dans leur
mascarade. Il est temps de revenir aux enfants vêtus de bleu, dont je vous ai
donné toute l'idée. Il ne me reste qu'à vous en dire les noms :
Mmes Guinet, d'Hermanville, Le Riche et de Sourdeval, et Mlles de La Forêt et
de Mathan composaient cette partie et avaient choisi, pour leur donner la main,
MM. de Bénouville, de Blangy, de la Forêt, de Mesnillet, de Mathan et de
Montreuil, capitaine de cavalerie.
CES ENFANTS furent suivis par deux grandes boîtes à
confitures de la hauteur humaine. Il en sortait des tiroirs, remplis de
confitures, que ceux qui étaient vêtus de ces boîtes présentaient à tout le
monde. On les invita de danser ; ce qu'ils firent, se donnant les mains par des
trous qui étaient à leurs boîtes. Mme de Neuilly et M. d'Entremont en étaient
les acteurs, et sortirent enfin de leur étui. Mlle de Neuilly les avait suivis,
en Espagnole, magnifiquement habillée en velours noir, avec un nombre infini de
diamants. Mme de Garcelle était avec elle en habit d'Amazone.
PARUT ensuite M. de Bresi, en corsaire turc,
qui vint dire à Mme l'Intendante qu'il avait fait une bonne prise qu'il voulait
lui présenter, et il alla chercher Mme de Quineville, qu'il amena enchaînée.
Elle demanda sa liberté ; il la lui accorda ensuite fort généreusement.
La partie dont j'avais l'honneur d'être va aussi paraître. Elle représentait
les Quatre Saisons de l'année.
Mme de Villiers était en Flore, et marchait la première, accompagnée de Zéphir
et de l'Amour. Ils étaient vêtus de taffetas couleur de rose et de
vert-céladon, et une quantité de fleurs en faisaient les ornements, ainsi que
de la coiffure de Flore, qui était dans un arrangement parfait. Zéphir, au nom
de Flore, présenta un magnifique bouquet à Mme l'Intendante, avec les vers
suivants :
Zéphir, par
l'ordre de Flore,
Vous offre ces naissantes fleurs.
Amour, pour seconder du printemps les chaleurs,
Se pressant de les faire éclore,
Nous prêta ses vives ardeurs,
Et la terre stérile, et quoiqu'ingrate encore,
Au zèle dont on vous honore
Ne peut refuser ses faveurs.
Suivait l'Été, que Mlle de Chaumontel représentait sous l'habillement de
Cérès, qui était habillée de moire d'argent couleur de paille. Sa coiffure
était remplie d'épis, de coquelicots et de bluets. Cette simplicité était
relevée par beaucoup de diamants. Elle était accompagnée de deux moissonneurs,
qui portaient des gerbes et des faucilles. C'étaient MM. Didier et le Chevalier
de La Bretonnière. Cérès présenta à Mme Guinet sa gerbe avec celles de ses
moissonneurs, où les vers suivants étaient attachés :
Je viens offrir à
vos charmes vainqueurs
L'hommage de nos moissonneurs ;
Leurs travaux publiaient ma gloire ;
Mais ils ne veulent plus s'employer que pour vous.
Mon coeur n'en sera point jaloux,
Car, sur moi, je vous cède une pleine victoire,
Et chez vous un portrait dont je n'ai point d'égal
Est encore effacé par son original.
(Mme Guinet est peinte en Cérès dans son cabinet.)
Selon l'ordre ordinaire, l'Automne parut suivi de Bacchus. Mlle de Quétiéville-Saint-Laurens
et M. de La Bretonnière faisaient ces rôles. Elle était vêtue d'une robe
violette, toute chamarrée de galons d'argent. Une espèce de mante d'une moire
d'argent, couleur de feu, bordée d'une franche d'argent, était attachée sur ses
épaules et traînait à terre en longue queue. Sa coiffure était mêlée de pampre
et de grapillons, si bien imités en cire, qu'on les aurait pris pour être
véritables. Une gaze, rattachée sur le haut de son bonnet, tombait sur sa
mante. Bacchus avait un vêtement de taffetas couleur de rose, avec une peau de
tigre qui lui couvrait les épaules, une couronne de feuilles de vigne et de
raisins sur la tête, une ceinture dans le même goût et une thyrse à la main, de
même façon. L'offrande de l'Automne fut deux grappes de raisin naturel
et ces vers :
Le vin réveille
les Amours ;
Le moissonneur s'en désaltère ;
De la vieillesse il prolonge les jours :
Ces raisins en sont la matière.
Pour leur faire un sort plus heureux,
L'Automne ici vous les adresse ;
Ce sera du nectar des dieux
Si votre belle main les presse.
Enfin, me voilà à la suite de Mlle de La Luzerne, pour faire la quatrième
Saison, que nous représentâmes sous des habits de velours noir, garnis de
fourrures blanches herminées. Cet ajustement, quoique simple en apparence, se
trouva fort brillant sur Mlle de La Luzerne ; sa jupe, son corset et une espèce
de manteau à l'antique, sur ses épaules, étaient tous couverts de ces
fourrures, et sa coiffure était d'un carton revêtu de velours noir, bordé
d'hermine, et tout semé de diamants magnifiques qui jetaient un éclat
surprenant. Mon habillement était dans le même goût. Je portais une corbeille
de confitures glacées et semées de dragées, que je mis aux pieds de Mme Guinet
en lui présentant ces vers :
Seule de toutes les
Saisons
Ne vous rendrais-je point hommage ?
Ou faut-il que d'affreux glaçons
De mon offrande soit le gage ?
Mais pourquoi tant m'en alarmer,
Si le temps m'est inexorable ?
Par un seul regard favorable
Vous pouvez bien m'en consoler.
Nos Saisons méritent bien que je dise qu'elles ne furent point des
moins brillantes par leur beauté naturelle.
VINRENT, après nous, Neptune, Thétis et sa cour.
Leurs habits étaient d'une couleur d'eau de mer avec des écailles argentées et
quantité de glaïeuls autour de leurs têtes, et les femmes coiffées fort bien
dans l'idée de ce qu'elles représentaient. Cette partie peut bien être mise au
nombre des bonnes. C'étaient M. et Mme Clouet, Mlle Lot, et un de ses parents.
On vit entrer, quelque temps après, une troupe dont le brillant attira
l’attention des spectateurs. C'étaient trois Mexicains avec trois femmes de
leur pays, et ayant à leur tête un interprète pour haranguer Mme l'Intendante.
Ce qui fut exécuté avec esprit par M. de Saint-Clou, qui avait un habit à
l'antique. Les Mexicains avaient des habillements couleur de rose, entièrement
recouverts de plumes de toutes les couleurs les plus vives et mêlées de
clinquant d'or. Ils avaient tous des mantelets de pareille matière. Les plumes
de leurs bonnets étaient fort grandes, et formaient des espèces de couronnes
qui se refermaient par le haut. La coiffure et l'habillement des Dames étaient
dans le même goût. Ils étaient tous armés différemment : les uns avaient des
haches, les autres des arcs fort longs ; les Dames tenaient des javelots à
leurs mains. Enfin, on ne peut rien ajouter à l'exécution de cette partie, qui
était composée de Mme de Cauvigny la jeune, de Mlles de Cagny et de Sarcigny,
et de MM. de Cauvigny, de Vimont et de Boutonvilliers.
PARURENT ensuite deux veuves japonaises, qui
étaient vêtues de longues robes de satin bleu, bordées tout autour et par en
bas d'une étoffe blanche à clinquants. Elles avaient sur la tête, chacune, une
espèce de pavillon pointu d'un taffetas jaune, moucheté de noir, auquel il y
avait deux verrines sur le devant, de la grandeur du visage, qui laissaient
voir leur masque. Elles tenaient en leurs mains des manières de longues
raquettes, couvertes de peintures, avec lesquelles elles se rafraîchissaient et
faisaient de l'air devant les Dames. Comme il ne manquait au bal que MM. de
Cagny et de Verrières, on ne douta point que ce ne fussent eux, ce qu'ils
confirmèrent en se démasquant..
Il y eut encore nombre d'autres jolies mascarades, mais qu'il n'est pas
possible de détailler dans une lettre qui excède déjà de beaucoup les bornes
qu'elle devrait avoir, et, pour vous épargner une lecture trop longue, j'aurai
l'honneur de vous assurer que M. et Mme Guinet dirent qu'ils n'avaient jamais
vu tant de jolies parties, ni plus de goût dans aucune mascarade.
S'ils furent satisfaits du public, on le fut aussi de la magnificence de leur
bal, à laquelle ils n'avaient rien épargné, non plus que ces manières
gracieuses que vous leur connaissez et dont on ne peut trop vanter le prix.
Les oranges furent renouvelées souvent et en quantité, et enfin, sur les deux
heures, on ouvrit la porte de l'antichambre de M. Guinet, où l'on trouva tous
les rafraîchissements possibles. Il y avait trois grandes tables qui formaient
une espèce de fer-à-cheval ; le fond était un grand buffet, garni de verres,
avec toutes les liqueurs imaginables en pareille fête ; le côté de la droite
était servi de confitures, de fruits glacés, d'oranges et de tout ce qui était
possible en ce genre ; à la gauche, quantité de pâtés, de daubes, de jambons,
de langues, de saucissons, et d'une hure excellente de sanglier, flanquée de
rochers de gelée. Vous jugez bien que tout cela ne resta pas inutile ; on
suivit parfaitement l'intention des fondateurs.
L'appartement de dessus la rue était tout éclairé par plusieurs lustres. On y
joua jusqu'à neuf heures du matin. Le jeu était formidable : beaucoup de
malheureux et peu de fortunes. M. de La Forêt gagna près de mille écus. La
danse finit à sept heures, et chacun se retira rempli de toutes les beautés
qu'on venait de voir, ce qui en rendit le sommeil plus agréable. »
Ici notre narrateur termine la description de cette fête donnée à l'Intendance
; puis il ajoute encore le récit d'une autre fête qui eut lieu le mardi-gras
suivant :
« Je sors dans le moment, Madame, d'une autre fête qui m'empêche de fermer
encore ma lettre, trouvant qu'elle mérite assez de remplir le vide de mon
papier ; de plus, c'est la clôture de nos plaisirs du carnaval. Cette fête
s'est passée chez Mme de Villiers. Le fils de M. Didier y a donné cette nuit un
bal très-beau à Mlle de Quétiéville. Mme Guinet, et généralement toute la ville
s'y est trouvée. Il y a encore eu quelques mascarades, mais qui ne demandent
point de détails après celles de l'autre bal. Le sieur de La Londe, inventeur
des chinois, y est venu d'abord en Arlequin, rôle qu'il exécute parfaitement
tant par le geste que par la danse, et a reparu en Scaramouche, dont il s'est
également bien acquitté. La salle était très parée, grande illumination, la
cheminée revêtue de glaces entourées de fleurs, quantité d'oranges, des
corbeilles magnifiques, de toutes sortes de confitures, de l'excellent vin de
Bourgogne en abondance, beaucoup de limonade ; les honneurs parfaitement bien
faits, compagnie choisie ; après tout cela vous ne serez pas surprise qu'on y
ait attrapé le jour, ce qui est effectivement arrivé. La scène du jeu n'a pas
été moins vive que l'autre jour, mais dans de différents événements pour M. de
La Forêt, qui a perdu tout son profit.
Enfin, nous nous sommes séparés jusqu'au carnaval prochain, ou plutôt jusqu'au
bal que M. et Mme Guinet donneront à la paix. »
Si nos recherches ont été infructueuses pour découvrir l'auteur de cette
lettre, nous croyons avoir été plus heureux dans celles que nous avons faites pour
déterminer le temps auquel cette fête a eu lieu. D'abord, grâce à l'ordre dans
lequel nos archives départementales entrent chaque jour, nous avons trouvé dans
la liste de nos Intendants, dressée par l'homme habile qui y préside, que M.
Guinet occupa l'Intendance de Caen depuis 1713 jusqu'en 1723. C'est alors dans
ce laps de temps que cette fête a été donnée. Puis la dernière phrase de la
lettre, dans laquelle l'auteur dit : « Nous nous sommes séparés jusqu'au
carnaval prochain, ou plutôt jusqu'au bal que M. et Mme Guinet donneront à la
paix, » semble préciser la première année de l'administration de ce Magistrat,
l'année 1713. En effet, on était, en ce temps, à l'époque du Congrès d'Utrecht.
Le 15 mars 1713, le Parlement de Paris enregistrait les renonciations des
Princes français à la couronne d'Espagne, et la paix était enfin signée le 11
avril 1713. C'est donc au carnaval de cette année que nous pensons pouvoir
rapporter le récit que l'on vient de lire.
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