ACTE II
Chez Phryné.
Un intérieur élégant et riche.
Au fond, une large ouverture fermée par une draperie
qui cache un sanctuaire où se trouve la statue d'Aphrodite.
(Phryné est assise près d'une table et consulte son miroir.
Entre Nicias qui s'approche lentement d'elle.)
PHRYNÉ
(surprise)
Nicias!
NICIAS
Excusez ma présence indiscrète!
Hier, la prison était prête,
Où mon cher oncle avait dessein de m'envoyer.
Vous m'avez défendu;
C'est la première dette
Que j'ai regret à ne pouvoir payer.
Puisse-t-il être un dieu
Qui dignement l'acquitte,
Et vous rende en bonheur tout ce que je vous dois!
Ma Phryné, je vous quitte,
Et je vous dis merci pour la dernière fois
PHRYNÉ
Quoi! Vous partez si tôt, Nicias!
Qui vous presse?
Qu'allez-vous devenir?
NICIAS
Mon sort vous intéresse?
Je dois vous fuir pourtant.
Tout moment de retard
Me rendrait, je le sens
Plus cruel le départ.
PHRYNÉ
Vous avez peur?
NICIAS
Pourquoi n'aimez-vous pas, cruelle?
L'amour fait la beauté plus belle!
PHRYNÉ
Qui vous dit que je n'aime pas?
Mon coeur a de secrets combats.
Vous avez tout perdu, Nicias?
NICIAS
Tout m'accable!
Pas un seul usurier qui ne soit implacable.
Dicéphile me vole et je suis ruiné.
J'ai tout perdu, c'est vrai, Phryné.
PHRYNÉ
Tant mieux!
NICIAS
Comment, tant mieux?
PHRYNÉ
Sans doute!
Tu n'as pas tout perdu, cher Nicias, écoute!
Je veux le dire désormais:
Je t'aime, Nicias; dès longtemps, je t'aimais
NICIAS
Tu m'aimes?
PHRYNÉ
Oui, je t'aime et jamais sur ma lèvre
Ce mot si caressant
N'avait mis tant de joie en passant!
Ta parole m'enivre!
Je te vois et me sens charmée.
Il vaudrait mieux cesser de vivre
Que vivre sans aimer.
NICIAS
Je t'aime! A cette double fièvre
Ton regard caressant
Vient mêler son ardeur et fait brûler mon sang!
Je te vois et je me sens charmé!
Il vaudrait mieux cesser de vivre
Que vivre sans aimer.
(La déclaration d'amour est interrompue par Lampito
qui annonce que Dicéphile court la ville comme un fou
et ne songe qu'à se venger.
Phryné voudrait sauver celui qu'elle aime.
Ne sachant que faire, elle implore Aphrodite.)
PHRYNÉ
Un soir, j'errais sur le rivage
Rêvant de vivre en ton doux esclavage,
Près d'un temple où tu fais séjour.
Ô reine de beauté
Je te sentais présente!
Si doux était l'adieu de l'heure finissante!
Si pur était le ciel aux feux mourants du jour!
Bientôt, tranquille et dédaigneuse
Folâtrait la baigneuse.
Mes longs cheveux flottaient,
Des zéphyrs caressés;
Les alcyons passaient,
Alanguis et lassés.
Tout à coup retentit ton grand nom, Aphrodite!
Ainsi me saluaient, étonnée, interdite,
Les pêcheurs abusés dont les dieux s'égayaient.
Excuse leur démence!
Ils m'avaient aperçue, et c'est toi qu'ils voyaient,
Comme en ce premier jour où, dans ta gloire immense,
Ton beau corps ruisselant des pleurs du flot amer,
Tu t'élevais, superbe, au-dessus de la mer.
PHRYNÉ, LAMPITO et NICIAS
Ô reine de Cythère!
Jamais l'encens pour toi ne cesse de fumer.
Ton radieux sourire illumine la terre;
Le monde finirait s'il finissait d'aimer!
Ô Vénus, ô fille de l'onde,
Tout fléchit devant toi!
Aphrodite la blonde,
Protège-nous, protège-moi!
Fille de l'onde,
Protège-nous, protège-moi!
LAMPITO
C'est ici qu'habite Phryné.
Belle en tous lieux,
Elle est plus belle
Au séjour fortuné
Qui la respire et la rappelle.
(Elle montre successivement le miroir,
le lit et les bijoux de Phryné.)
Gentil miroir où ses grands yeux
Laissent tomber une caresse,
Cesse de refléter les cieux;
Tu vas sourire à ta maîtresse!
Toi si propice aux doux larcins
Où la défaite est si facile
Alanguis-toi toujours docile;
L'amour attiédit les coussins!
Bijoux choisis par elle,
Heureux colliers, bracelets d'or,
Bientôt vous prêterez encor
A sa beauté grâce nouvelle!
C'est ici qu'habite Phryné, etc.
(Lampito sort.)
(Dicéphile prend le miroir et s'y examine.
Il ne comprend pas que Phryné puisse le faire
avec davantage de plaisir.
II se sent si loin des faiblesses humaines.)
DICÉPHILE
L'homme n'est pas sans défaut
Tant s'en faut;
Mais la femme, plus perverse
Ne nous verse
Pour deux ou trois bons moments,
Que tourments.
On est sage, mais quand même
Si l'on aime,
C'est payer bien cher après
Des regrets.
Moi, jamais, l'âme échauffée,
Comme Orphée
Je n'ai chanté mes malheurs
Dans les pleurs.
J'aurais dit, dans son repaire
A Cerbère:
Ma chère Eurydice est là
Gardez-la!
(Phryné revient. Elle s'étonne de la visite de l'archonte.
Dicéphile lui apprend qu'en ce moment même l'Aréopage se réunit
et va la condamner pour outrage à la magistrature.)
PHRYNÉ
(s'approchant de Dicéphile)
Je suis devant l'Aréopage, n'est-ce pas,
Dicéphile, en étant devant vous?
DICÉPHILE
(brusquement)
C'est tout comme, en effet
PHRYNÉ
Et le procès s'engage.
Que Thémis prononce entre nous!
Interrogez l'accusée est l'usage.
DICÉPHILE
(à part)
N'oublions pas que je suis en eourroux!
PHRYNÉ
(d'un air triomphant)
C'est Phryné qu'on m'appelle.
Je suis à la fleur de mes ans.
On fait courir sur moi des propos médisants;
Qu'importe! Je suis belle!
Et les remords sont déplaisants...
DICÉPHILE
(à part)
Son crime est affreux et notoire...
PHRYNÉ
Poursuivez l'interrogatoire!
Prononcez le réquisitoire!
DICÉPHILE
(à part)
Mais je sens ses regards fripons!
PHRYNÉ
Parlez! Parlez! Je vous réponds!
(Elle s'avance vers Dicéphile, qui recule et se trouble)
Vous vous taisez?
(d'un ton dégagé)
Souffrez que je complète,
Tout en vous écoutant, ma première toilette.
(hypocrite et railleuse)
Votre présence auprès de moi
Me cause tant d'émoi
Que j'en perds à demi la tête.
(avec timidité)
Je voudrais bien avoir,
Seigneur, excusez! mon miroir.
(Elle désigne les objets de toilette sur la table.)
Là, sur la table... Bien!
(Elle se regarde, puis sans même tourner
la tête vers Dicéphile.)
Et mon collier, de grâce!
Mes bagues... un ruban...
DICÉPHILE
(hors de lui, à part)
Il faut que je l'embrasse!
(Au moment où il s'approche, elle l'arrête d'un geste.)
PHRYNÉ
C'est abuser, peut-être!
Attachez au bras droit cet anneau d'or...
(à Dicéphile qui, ayant pris l'anneau, reste immobile)
Qu'avez-vous?
DICÉPHILE
(ébloui)
Je regarde.
(Il laisse tomber 1'anneau.)
PHRYNÉ
Bon! Le voilà par terre!
Eh! seigneur, prenez garde!
Vous êtes maladroit.
(Elle ramasse l'anneau et se l'attache au bras.)
DICÉPHILE
(à part, en balbutiant)
Qu'est-ce donc? J'y vois double!
Je ne sais où j'en suis. .
Ah! que dira l'histoire
Si Dicéphile est pris?
PHRYNÉ
(à part)
Il se tait, il se trouble.
Aphrodite, poursuis!
Complète ma victoire!
Ma grâce est à ce prix.
DICÉPHILE
(reprenant son sang-froid)
Phryné, cessez ce badinage!
Vous me faites jouer un fâcheux personnage.
PHRYNÉ
Vous vous en plaignez donc?
Rien qu'un service encore
Ce ne sera pas long.
Et vous êtes si bon...
DICÉPHILE
Non pas, vraiment!
PHRYNÉ
Que j'ose vous demander...
DICÉPHILE
Mais quoi?
PHRYNÉ
Quelques fleurs... Une rose.
DICÉPHILE
(jetant un regard autour de lui)
Il n'en est pas ici.
PHRYNÉ
Derrière ce rideau!
(Dicéphile s'approche du rideau.
Tout à coup la scène est plongée dans l'obscurité.)
DICÉPHILE
Le ciel s'est obscurci tout à coup...
Qu'est-ce donc?
PHRYNÉ
(pressante)
Sans doute quelque orage...
Ma rose, s'il vous plait!
Allez donc!... Du courage!
(Au moment où Dicéphile s'approche,
le rideau s'écarte et s'ouvre de lui-même.
La statue d'Aphrodite nue apparait,
reproduisant les traits de Phryné.
Elle est seule éclairée,
le reste de la scène est plongé dans l'obscurité.)
VOIX
(dans les coulisses)
C'est Phryné!
Quand elle passe,
II semble que dans l'espace
Le bonheur s'éveille et rit!
Que de grâce...
DICÉPHILE
Grands dieux! Quelle merveille!
VOIX
Et de jeunesse!
N'est-ce pas une déesse
Qui s'éveille et nous sourit?
DICÉPHILE
(avec le plus grand trouble)
Quelle merveille!
Il semble qu'une autre âme
En mon âme s'éveille.
Tant de charmes jamais n'ont ébloui mes yeux!
VOIX
Ah!
DICÉPHILE
O déesse! Toute grâce et jeunesse!
Qui t'amène au milieu de nous?
Je t'adore, ô déesse,
Et tombe à tes genoux!
(Le rideau se referme au moment où Dicéphile veut s'élancer
vers la statue pour l'embrasser.
Phryné lui rappelle le procès en cours.
Dicéphile lui promet l'acquittement
et demande, pour gage, un simple baiser.
II veut saisir la main de Phryné, mais elle la retire aussitôt.
Pendant qu'il recommence son manège, Nicias,
Lampito, Agoragine et Cynalopex pénètrent dans la salle,
suivis d'un groupe d'Athéniens.
Craignant les conséquences d'un scandale,
Dicéphile fera acquitter Phryné
et accorde à Nicias la moitié de ses biens.
L'assistance, amusée mais point dupe,
célèbre la sagesse et la gloire de l'archonte.)
CHOEUR
Salut et gloire à Dicéphile,
Digne fils de nos grands aïeux!
Si la vertu règne en la ville,
C'est qu'elle est à ses lois docile.
Chantons le sage aimé des dieux!
PHRYNÉ, LAMPITO et NICIAS
Dicéphile, digne fils de nos aïeux…
CHOEUR
Dicéphile, digne fils de nos aïeux…
PHRYNÉ, LAMPITO et NICIAS
Qu'on le dise par la ville
Est un sage aimé des dieux!
CHOEUR
Qu'on le dise par la ville,
Est un sage aimé des dieux!
PHRYNÉ, LAMPITO et NICIAS
Qu'on le dise par la ville:
Dicéphile est glorieux!
TOUS
Dicéphile est glorieux!