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| Guy de Maupassant Madeleine Bastille IntraText CT - Lecture du Texte |
Un
volume a suffi à Chateaubriand pour raconter l'itinéraire de Paris à
Jérusalem ; mais combien de temps et de volumes faudrait-il pour achever
d'écrire un voyage de la Madeleine à la Bastille ?
Dans cette grande artère ouverte qu'on appelle les
boulevards, et où bat le sang de Paris, une vie prodigieuse s'agite, un
remuement d'idées comme il n'en existe nulle part, un bouillonnement
d'humanité, un pêle-mêle de tout ce qui se précipite à ce rendez-vous
universel.
Voici l'hiver et les froids ; c'est la saison tumultueuse du gaz et du boulevard, après la saison
tranquille des bois et des bains
de mer. Et de même qu'au mois de juin Paris s'en va à
tous les coins du monde, ainsi au retour de novembre on vient de Paris de tous les coins de la terre. Mais Paris, pour l'étranger comme pour nous, c'est le boulevard, de la Madeleine au Château-d'Eau.
Nous autres,
Parisiens, qui adorons Paris sous
tous ses
aspects, dans toutes ses grandeurs, avec tous ses charmes et même tous ses
vices, nous aimons par-dessus tout le boulevard. Nous en
connaissons chaque maison, chaque boutique, chaque étalage, et les figures
des personnes qui, chaque soir, y reviennent de cinq à six sont
familières à nos yeux.
Mais alors,
en recommençant tous les jours la même promenade, à la même heure,
et en revoyant les mêmes
visages, j'ai pensé à ceux qui faisaient
avec nous ce voyage si court, et pourtant si varié, puis
à ceux qui les avaient précédés, et puis aux autres, venus encore avant. J'ai songé à
tous les hommes, à toutes les choses,
à tous les événements, à toutes
les gloires, à tous les crimes qui ont passé avant nous sur
cette longue avenue, et une envie violente
m'a pris de connaître un peu l'histoire du boulevard.
Elle serait interminable, universelle !
Je n'en pourrai
donc noter que certains points que je vous
dédie, ô boulevardiers !
Le boulevard est jeune par un bout et vieux par l'autre. La Madeleine est son enfance et la Bastille
sa vieillesse. L'église de la Madeleine, en effet, ne fut terminée que vers
1830, après avoir été dix fois détruite et recommencée. Louis XV avait posé la
première pierre de ce monument le 3 avril 1764.
Avançons à petits pas :
les souvenirs sont nombreux,
bien que le quartier soit nouveau. Donc, ne nous occupons
que des grands noms. Voici la rue Caumartin :
c'est dans cette maison, à
l'angle, que mourut le fougueux Mirabeau.
Rue de la Paix, arrêtons-nous. Elle fut rêvée par Louis XVI, exécutée par
Napoléon.
Un soir
(si nous en croyons une chronique),
le futur Empereur, alors chef de bataillon d'artillerie, avait dîné place Vendôme, chez le général d'Angerville, beau-frère de Berthier, avec plusieurs officiers.
Il proposa, dans la soirée, d'aller à Frascati,
prendre des glaces. Tout le monde accepta, et l'on partit. Napoléon, qui
donnait le bras à Mme Tallien, s'arrêta quelques secondes pour considérer la
grande place sans monument, et, se tournant vers M. d'Angerville :
- Votre place est nue, mon général ; il y faudrait
un centre, une colonne comme celle de Trajan, ou un tombeau qui recevrait les
cendres des soldats morts pour la patrie.
Mme d'Angerville approuva.
- Votre idée est bonne, mon cher commandant ;
quant à moi je préférerais la colonne.
Napoléon se mit à rire.
- Vous l'aurez un jour, madame, quand Berthier et moi
serons généraux.
L'Empereur a tenu sa parole.
Avançons toujours. La Chaussée d'Antin ! Oh !
ici les souvenirs abondent, et quels souvenirs !... Ceux qui doivent, ô
boulevardiers, vous remuer jusqu'aux moelles, faire frissonner votre chair de
raffinés, allumer encore en vos yeux des lueurs d'envie pour les voluptés
anciennes.
Autrefois, sous la Régence, un marais était là, et le
village des Porcherons, et la ferme de la Grange Batelière !
Un petit sentier ombreux, le chemin de la Grande-Pinte,
traversait ce lieu et, parti de la porte Gaillon, aboutissait au hameau de
Clichy. Oui, il y a à peine un siècle et demi, le quartier le plus riche et le
plus vivant de Paris, n'était encore qu'une campagne pleine de « petites
maisons » silencieuses le jour, et qui, la nuit, s'emplissaient de rires,
de baisers, de tumulte, avec des bruits de bouteilles cassées et des cliquetis
d'épées.
C'était le domaine de l'amour, le champ de la
galanterie. Elles y vinrent toutes, les belles et charmantes femmes dont nous
rêvons encore, Mme de Cœuvres, la comtesse d'Olonne, la maréchale de la
Ferté ; et quand une voiture bleue entrait au galop sous la porte d'un
hôtel hermétiquement fermé, c'est que le régent de France allait souper, ce
soir-là, entre Mme de Tencin et la duchesse de Phalaris, en face du duc de
Brissac et du marquis de Cossé.
Plus loin, sur le pont d'Arcans on se battait,
tudieu ! chaque jour ; et la belle Mme de Lionne et la belle Louison
d'Arquin y regardaient ferrailler leurs amants, le comte de Fiesque et M. de
Tallard.
Plus tard, la Guimard eut ici son hôtel ; et la
Duthé, à qui un roi voulut confier l'éducation mondaine de son fils ; et
la Dervieux, qui tant aima.
Sous le même toit, l'une après l'autre, dormirent Mme
Récamier et la charmante comtesse Lehon. Car c'est le pays de la beauté, de
l'esprit et de la grâce.
Mesmer a passé par ici ; Cagliostro y commença sa
gloire ; en cette rue naquit Mirabeau.
L'histoire de la chaussée d'Antin demanderait dix ans
de travail ; puis, quand elle serait écrite, on n'oserait vraiment la
mettre entre vos mains, mesdames. Et pourtant... pourtant... si vous pouviez
suivre l'exemple, et recommencer pour nous cette époque unique de galanterie
adorable et spirituelle, d'amour volage et bien né, de baisers charmants si tôt
donnés et si tôt oubliés !
Mais voici la rue Laffitte.
C'est dans un grand salon sévère et riche, le 18
juillet 1830. Des politiciens délibèrent sous la présidence du banquier
Laffitte. Le sort de la France est indécis. Un homme parait, se joint à eux, et
tous se lèvent, comprenant que la cause de la légitimité est perdue sans
retour, car le nouveau venu s'appelle M. de Talleyrand, et celui-là ne se
trompe jamais. Un parlementaire le suit, venu au
nom de Charles X. On lui répond qu'il n'est
plus temps.
Et le lendemain,
dans ce même
salon, M. Thiers écrivait une proclamation orléaniste.
J'aperçois là-bas le pavillon de Hanovre. D'où
vient ce nom ? D'une ironie populaire. Le duc de Richelieu le fit construire
avec l'argent des rapines qu'il exerça pendant la guerre de Hanovre, et le
peuple parisien cloua ce nom comme un stigmate sur la porte du somptueux hôtel.
Puis, voici la maison de Mile Lenormand. Au détour de
la rue des Toumelles, voici encore la maison de Ninon de lenclos, de Ninon la
toujours jeune, la toute belle, de Ninon qui a inspiré à son propre fils une
passion horrible dont il mourut ; de Ninon l'adorable fille qui,
pressentant le génie d'un jeune homme inconnu, lui laissait sa bibliothèque !
Et ce jeune homme s'appela
Arouet de Voltaire.
Ô ministres des beaux-arts, ô
ministres de l'instruction populaire !
lequel de vous en a fait autant ?
Marchons vite,
car le temps nous presse.
Mais, à
la rue Saint-Martin, les très vieilles
histoires commencent.
C'est en 1386. Deux gentilshommes
normands, couverts de fer, sont face à face en un champ clos ; car, pour terminer leur querelle, le roi Charles VI a décidé de s'en rapporter au jugement de Dieu.
Jacques Legris est accusé
d'avoir pris par violence
la femme de Jean de Carouge, et il
nie. Ils se battent, longtemps, longtemps: enfin Jacques Legris est vaincu,
il nie encore. Son rival le
tient sous son genou ;
il nie toujours.
Le roi, alors, le fait pendre. A l'heure de la mort, il n'avoue
pas !... Et, quelques
mois plus tard, son
innocence est reconnue.
Jugement de Dieu ou jugement
des hommes, la justice est toujours la même.
Boulevard du Temple,
il y avait
là une petite maison qui n'existe plus. Elle appartenait à
l'ouvrier Boulle.
Encore une histoire d'amour.
Le grand roi voulant offrir à sa bien-aimée, Mlle de Fontange, un mobilier vraiment royal, tous les artisans
de France
furent conviés à un concours dont
André Boulle sortit vainqueur. La chronique scandaleuse ajoute qu'après avoir meublé l'hôtel de la favorite avec ces merveilleux objets, que créa son génie
aidé de son amour, il y pendit la crémaillère à la barbe du roi
Soleil. .
Nous saluons
en passant la maison de Beaumarchais,
dont tout le monde connaît l'histoire, et nous nous
arrêtons, pour souffler, devant la colonne de Juillet, sur la place de la
Bastille.
Et voilà, en quelques mots, la biographie du boulevard, telle qu'on la trouve en beaucoup d'auteurs anciens et modernes, avec un peu de patience.