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Charles Asselineau
André Boulle, ébéniste de Louis XIV

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II

Le P. Orlandi, contemporain de Boulle, et qui, dans son Abecedario, a donné sur lui les premiers renseignements positifs, nous apprend «qu'il avait reçu de la nature les plus heureuses dispositions pour les beaux-arts, et qu'il eût été peintre, si son père n'eût exigé qu'il lui succédât dans sa profession». De cette contradiction entre son goût naturel et la nécessité résulta, pour André Boulle, une de ces vocations mixtes, telle que celle de Bernard Palissy, où le génie de l'artiste se révèle dans des objets secondaires au point de vue de l'art.

Faut-il regretter pour l'artiste et pour son pays cette déférence à la volonté paternelle ? Livré à son penchant, Boulle eût peut-être accru la gloire de notre école ; peut-être aussi n'eût-il fait qu'ajouter un nom estimable à la liste des peintres du règne de Louis XIV, tous plus ou moins dominés par l'ascendant de Le Brun. Il fut, il resta, et il est encore le premier des ébénistes français.

On manque de renseignements sur la jeunesse de Boulle. Il est probable qu'elle s'écoula modestement dans l'atelier de son père, jusqu'au jour où la supériorité de ses ouvrages attira sur lui la faveur de la cour et du roi.

A trente ans déjà, Boulle était célèbre, puisque c'est de cette même année 1672 qu'est daté son brevet de logement dans la galerie du Louvre, accordé en raison de «l'expérience» qu'il s'était acquise en son art, comme «ébéniste, faiseur de marqueterie, doreur et ciseleur 4». Le second brevet daté de 1679, qui ajoute à cette concession celle du demi-logement occupé sous les galeries par Petit, est plus spécialement motivé sur les ouvrages exécutés par ledit Boulle pour le service de Sa Majesté 5. «Son imagination, dit Lempereur dans son catalogue, conduite par le sentiment qu'il avoit des belles formes, lui fit inventer des ouvrages d'un genre neuf et sur lesquels la mode n'a point exercé son caprice. Les meubles que le luxe ou l'utilité avoient mis de son temps en usage ont été exécutés par lui sous des formes élégantes, ingénieuses, et enrichis d'un travail de marqueterie très-recherché et d'ornements en bronze doré d'un excellent style... Il en a fait une quantité considérable pour tous les grands et les opulents de ce siècle fastueux».

Louis XIV sut apprécier l'intelligent artiste : après l'avoir attaché particulièrement à la manufacture des Gobelins, alors florissante, il le nomma premier ébéniste de sa maison et lui en conféra le titre par un brevet dans lequel Boulle est à la fois qualifié comme architecte, sculpteur et graveur. Comme on n'a pas jusqu'ici retrouvé de planches gravées par Boulle, M. de Montaiglon suppose que ce dernier titre doit s'appliquer aux gravures en creux que Boulle employait dans la décoration des meubles ; de même que la belle ordonnance des lignes et le bon goût, ou, pour parler comme le biographe cité plus haut, le bon style des bas-reliefs et des figurines justifie les qualités d'architecte et de sculpteur. Une phrase du P. Orlandi fournit peut-être une explication meilleure. Énumérant les diverses aptitudes de Boulle, à propos de son installation au Louvre, il lui donne les qualités d'architecte, de peintre, de sculpteur en mosaïque, d'artisan ébéniste, de dessinateur de chiffres et de maître ordinaire des sceaux du roi (inventore di cifre e mastro ordinario dei sigilli reali). Faut-il traduire ces derniers mots par graveur des sceaux royaux, ou par garde de la monnaie du roi ? C'est encore, dit M. de Montaiglon, un point à éclaircir 6.

Les nombreuses commandes dont il était chargé, et le temps et le soin qu'exigeaient ses travaux font aisément comprendre que Boulle ait plus d'une fois mécontenter sa noble et royale clientèle. Deux lettres de Louvois, publiées par M. Paul Boiteau dans le Moniteur et reproduites dans les Archives déjà citées, témoignent de l'impatience du Grand Dauphin, fils de Louis XIV, au sujet d'un cabinet de glaces et de marqueteries depuis longtemps commandé. - «Pour celuy (l'atelier), écrit Louvois (en 1685), où travaille Boulle, je n'en puis rien dire, si ce n'est qu'il n'en bouge pas et qu'il y a beaucoup d'ouvriers ; mais je ne puis croire qu'il ait achevé avant la fin de ce mois». Et plus tard, dans la même année, Louvois écrivait à Monseigneur lui-même : «Quoyqu'il (Boulle) promette toujours des merveilles, je ne crois pas que l'on doive espérer qu'il ait achevé avant le 25e de ce mois ; je ne souffrirai point qu'il y perde du temps».

L'ouvrage en fait était considérable. Cest celui duquel Piganial de la Force a dit : «C'est le chef-d'oeuvre de Boulle, et celui de son art».

«Ce cabinet, écrit Félibien, a de tous les côtés et dans le plafond des glaces de miroir avec des compartiments de bordures dorées sur un fond de marqueterie d'ébène. Le parquet est aussi fait de bois de rapport et embelli de divers ornements, entre autres des chiffres de Monseigneur et de madame la Dauphine». Il donnait, nous apprend M. Soulié dans son Livret de Versailles, sur une galerie basse qu'on nomme maintenant la galerie Louis XIII.

Une autre réclamation, plus grave puisqu'elle fut plaidée en justice, est celle de Crozat, le financier, celui que l'on appelait Crozat l'aîné, ou le riche, qui logé d'abord à la place des Victoires, fit ensuite bâtir un des hôtels de la place Vendôme.

Crozat avait commandé à Boulle diverses pièces d'ameublement, quatre piédestaux, deux armoires, un socle. Boulle ne les livrait pas. Les choses en vinrent au point qu'en 1697 le financier fit faire sommation à l'ébéniste. Ce fut le commencement du procès, qui ne dura pas moins de deux ans. Tantôt Boulle feignait de ne pas comprendre, et comme il avait, paraît-il, reçu de Crozat des avances en nantissement desquelles il avait déposé de certains objets, il répondait à la sommation par une autre en restitution des objets déposés. Il y eut sentence, appel, contre-appel, commissions d'experts, contestations, etc. ; de plus, le sieur Crozat ayant dans l'intervalle de la commande et du procès quitté la place des Victoires pour la place Vendôme, Boulle prétendit que les mesures n'étaient plus justes. Tout le détail du débat est consigné dans un rapport de quatre pages in-quarto conservé à la Bibliothèque nationale et communiqué par M. Paulin Richard 7. Finalement il fut prouvé que les mesures données par Crozat dès l'origine n'avaient point été observées par Boulle, et que les ajournements n'avaient point d'autre motif que l'impossibilité reconnue par lui, et dont il ne voulait pas convenir, de placer les objets en l'endroit auquel ils étaient destinés. La conclusion est que Boulle, débouté de ses prétentions, fut condamné à tous les dépens et ensemble à donner main-levée de la saisie faite à sa requête au domicile du sieur Crozat des objets par lui déposés en nantissement des sommes prêtées.




4 Archives de l'art français, t. 1er, p. 222-24.


5 Archives de l'art français, t. 1, p. 222-24.


6 Archives de l'art français, 6e année, p. 328.


7 Archives, 1856, p. 329-32.





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