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| Charles Asselineau André Boulle, ébéniste de Louis XIV IntraText CT - Lecture du Texte |
La libéralité du roi n'eut que trop d'occasions de s'exercer envers son ébéniste, et l'on comprendrait difficilement, en considérant le grand nombre des ouvrages de Boulle et la faveur qui s'y attachait, qu'il ait eu toute sa vie à lutter contre des embarras d'argent. L'explication de cette anomalie est dans sa vocation contrariée. Ne pouvant être peintre, il se fit collectionneur et entreprit de former à grands frais ce qu'on appelait alors un cabinet de dessins et d'estampes. «Cet homme, dit à ce propos Mariette dans ses notes, qui a travaillé prodigieusement et pendant le cours d'une longue vie, qui a servi des roys et des hommes riches, est pourtant mort assez mal dans ses affaires. C'est qu'on ne faisoit aucune vente d'estampes, de dessins, etc., où il ne fût et où il n'achetât, souvent sans avoir de quoy payer. Il falloit emprunter, presque toujours à gros intérêt. Une vente nouvelle arrivoit, nouvelle occasion de recourir aux expédients. Le cabinet devenoit nombreux et les dettes encore davantage, et pendant ce tems-là le travail languissoit. C'étoit une manie dont il ne fut pas possible de le guérir».
Pour comble de malheur, un incendie détruisit presque entièrement cette collection, une des plus belles, au témoignage des contemporains, qui eût jamais existé. On fit de ce qui resta une vente publique qui dura fort longtemps. Il s'y vendit des pièces admirables, et l'on assure que celles que l'on sauva n'étaient rien en comparaison de ce qui fut perdu. «On regrette surtout, dit Mariette, un magnifique recueil de dessins d'habits de théâtre de La Belle (della Bella) ; un manuscrit de Rubens, dont M. de Piles a beaucoup parlé ; un recueil de cent portraits de Van Dick, où toutes les épreuves étaient retouchées de la main de cet habile peintre, etc.»
Nous pouvons aujourd'hui nous faire une exacte idée de ce désastre, après que l'inventaire des objets détruits, et qui fait partie de l'un des fonds du département des manuscrits à la Bibliothèque nationale, a été livré au public. Cet inventaire, rédigé, à ce que l'on suppose, en vue d'obtenir du roi une indemnité, a été publié presque simultanément, dans la même année, par le Cabinet historique de M. Louis Paris et par les Archives de l'art français (juillet et septembre 1856). Il occupe dans ce dernier recueil seize pages in-octavo, y compris les annotations et éclaircissements, d'ailleurs très-utiles, de M. Anatole de Montaiglon, ce qui ne nous permet pas de le reproduire ici in extenso.
Après un récit sommaire de la marche de l'incendie, attribué à une vengeance, et à une vengeance qui se trompait d'adresse, nous avons dans cette pièce l'état et l'estimation approximative des objets brûlés, classés par séries et par armoires, dessins, estampes, tableaux, ustensiles, ouvrages commencés, ouvrages commandés en cours d'exécution.
La perte totale est évaluée à 370 770 livres. Les tableaux y figurent seulement pour 9 020 livres. Et pourtant, parmi ces peintures se trouvent une Magdeleine au pied de la croix par Lesueur, un Corrége, un Berghem, un Sneyders, un Paul Bril, trois Lebrun, une bataille de Bourguignon, un Mignard et deux Sébastien Bourdon. Les mieux côtées ne sont pas la Magdeleine de Lesueur, prisée 150 livres, ni le Corrège, mais le paysage de Berghem, porté pour 2 000 livres, et le Germanicus de Mignard, copie d'après le Poussin, estimée à 1200. Le Corrége, Céphale et Procris, n'atteint qu'à la moitié de cette somme.
Les dessins et estampes de «tous les plus grands maîtres», peintres, sculpteurs, dessinateurs et graveurs, sont évalués ensemble à 60 000 livres, et l'état ajoute qu'on a offert au sieur Boulle, en échange de cette collection «une terre et une métairie».
Pour les dessins des maîtres français, Lebrun, Sarrazin, Lemoine, Mellan, Bourdon et autres, l'état demande 16 980 livres, et pour les estampes d'après les maîtres italiens et d'autres pays, 18 000 et plus. Suivent les désignations, à des prix divers, de collections de dessins et de gravures de maîtres français et étrangers, pièces historiques, pièces libres, médailles, manuscrits, parmi lesquels celui déjà désigné de Rubens 8, cartes, ivoires, bronzes, porcelaines, vases antiques et modernes, etc., etc.
L'État donne ensuite la liste des ouvrages de commande et autres ouvrages commencés «bruslés et péris», outils, modèles, établis, bois de construction et autres matériaux de fer, plomb, tuile, bois de charpente, etc., le tout montant environ à 140 000 livres.
L'incendie qui se déclara le 30 août 1720 éclata vers 3 heures dans la nuit. Mais on ne put avoir de secours qu'au bout d'une heure, de sorte que le feu eut tout le temps de dévorer l'appartement de Boulle, où se trouvait le meilleur de ses collections, et d'où l'on ne put retirer, les secours étant venus, que quelques effets, au hasard. On put seulement sauver d'un corps de logis séparé plusieurs ouvrages achevés appartenant au duc de Bourbon, bureau, armoires, corps de bibliothèque, etc.
La voix publique accusa de ce malheur un individu, lequel, surpris à voler, quelque temps auparavant, dans un atelier voisin occupé par un entrepreneur de menuiserie, avait été attaché par les ouvriers à un poteau trois ou quatre heures durant, et avait menacé de s'en venger.
On ne dit point combien de temps dura cet incendie. La vente des objets sauvés ne se fit que douze ans après, lors du décès de Boulle.
Sans doute ce désastre dut porter le dernier coup au désordre des affaires de Boulle, déjà fort dérangées à cette époque, comme on le voit par les lettres suivantes, déjà publiées :
Lettre de Chamillard à Jules-Hardouin Mansard 9
«Versailles, ce 10 may 1702.
»Monsieur, il y a plus de trois semaines que l'arrest qui accorde une nouvelle
surséance au nommé Boulle, ébéniste, pour le payement de ses debtes, a esté
expédié ; prenez la peine de lui dire d'aller chez le sieur du Jardin,
secrétaire du conseil, à qui il a esté envoyé.
»Je suis, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur
»CHAMILLARD».
Lettre de Pontchartrain à Mansard 10
«Paris, le 20 aoust 1704.
»Monsieur, les créanciers du nommé Boulle, ébéniste, qui ont des contraintes
par corps contre luy, demandent la permission de les faire exécuter dans le
Louvre, et comme il a esté un temps que le Roy et Monseigneur devoient des
sommes assez considérables à cet ouvrier [*Aux ouvriers*, dans la copie de M.
Depping], Sa Majesté m'a ordonné de sçavoir de vous ce qui s'est passé depuis,
et s'il luy est encore deu quelque chose.
«Je suis, Monsieur, votre très-humble et très-affectionné serviteur.
«PONTCHARTRAIN».
Lettre de Mansard à Pontchartrain 11
«Monsieur, le Roy a bien voulu accorder encore pour cette fois, à Boulle, ébéniste, un arrest de surséance pour six mois, pour luy donner lieu d'acquitter le reste de ses créanciers, à condition que ce sera la dernière grâce que Sa Majesté luy fera là-dessus ; je vous supplie d'en prendre l'ordre de Sa Majesté, et de me croire, avec un attachement très-respectueux, monsieur, votre, etc».