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Charles Asselineau
André Boulle, ébéniste de Louis XIV

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IV

Boulle mourut le 29 février 1732, dans son logement du Louvre, âgé conséquemment de quatre-vingt-neuf ans et quatre mois. Il fut inhumé à Saint-Germain l'Auxerrois.

Il laissait quatre fils, Jean-Philippe, Pierre-Benoit, André-Charles et Charles-Joseph, «héritiers de ses talents, dit le Mercure, et de son logement aux galeries». Mariette contredit le Mercure sur un point, et déclare que les fils d'André Boulle n'ont été que les singes de leur père. L'un d'eux, qui signait Boulle de Sève (de Sèvres), et qui peut-être fut attaché à un titre quelconque à la manufacture, passe pour l'inventeur des incrustations de porcelaine dans l'ébénisterie.

L'extrême difficulté du genre qu'il avait inventé et dans lequel il n'avait réussi que par un excès d'habileté et de patience qui était presque du génie, découragea ses successeurs. L'Encyclopédie imprimée en 1765, annonce que déjà «l'extrême longueur de ces sortes d'ouvrages les avoit fait abandonner». Aussi après sa mort les connaisseurs commencèrent-ils à se disputer ses ouvrages, qui se vendirent en vente publique à des prix pour le temps fort élevés, et furent pompeusement annoncés sur les catalogues. Certains amateurs distingués les réunirent par collections dans leurs cabinets.

Parmi ces collections, je citerai celle de M. de Julienne, dont le catalogue (1767) indique quinze pièces de Boulle : c'est la plus remarquable ; de Deselle, trésorier général de la marine (1761), quatre pièces ; de Lalive de Jully (1770), dix pièces ; de Randon de Boisset, receveur général des finances (1777), dix-sept pièces, dont plusieurs provenaient du cabinet de M. de Julienne ; du sieur Dubois, orfèvre (1784), onze pièces ; du chevalier Lambert (1787), douze pièces ; celles de MM. de Saint-Julien, Trémant, etc., etc. Enfin le catalogue de la vente du cabinet de Lebrun (1791) mentionne onze pièces de Boulle, du meilleur choix.

Les plus beaux et les plus précieux meubles de Boulle ornaient les châteaux royaux, d'où ils passèrent en Angleterre, après que la bande noire s'en fut emparée à l'époque de la révolution.

Au commencement de ce siècle, on comptait à Paris, comme amateurs des ouvrages de Boulle et possédant de belles pièces de cet artiste, MM. de Jossand, de Chabrol-Chaméane, comte Edouard de Luppel, comte Molé, etc. Il s'en trouve sans doute encore aujourd'hui chez de certains amateurs, parmi lesquels on cite lord Herfort et M. de Rothschild.

L'oeuvre de Boulle n'est pas de ceux que l'on puisse cataloguer avec certitude. Les amateurs désireux de descriptions détaillées et techniques pourront recourir aux catalogues de vente indiqués ci-dessus.

J'ai vu citer entre autres pièces célèbres :

Un bureau en marqueterie de cuivre inscrusté, payé cinquante mille livres par le fameux banquier Samuel Bernard, et que l'on croit perdu ;

Deux bas d'armoire ornés d'attributs de musique et de chasse et surmontés de deux cadrans marquant, l'un les heures et les quarts, l'autre les quantièmes et les phases de la lune, passés de la collection Julienne dans celle de Randon de Boisset, et vendus à la mort de ce dernier 4 701 livres ;

Une pendule de marqueterie à ornements de bronze doré (mouvement de Baillon) qu'accompagnent deux réductions en bronze du Jour et de la Nuit de Michel-Ange ;

Deux corps de bibliothèque exécutés pour Louis XIV, en bois d'amaranthe plaqué d'ébène, à dessus de marbre blanc incrusté de divers autres marbres de couleur, et ornés de quatre bas-reliefs en bronze doré représentant les quatre saisons ;

Un corps d'armoire de marqueterie en écaille, dont la porte est décorée d'un Apollon en relief faisant écorcher Marsyas ; sur les côtés, Bacchus et l'Hiver représenté par un vieillard qui se chauffe, etc., etc.

On se rappelle que Piganiol de la Force 12 cite comme le chef-d'oeuvre de Boulle «et de son art» le cabinet de marqueterie et de glaces exécuté pour l'appartement du Grand Dauphin, fils de Louis XIV, et dont nous avons donné l'indication plus haut.

La bibliothèque Mazarine à Paris possède deux magnifiques commodes de Boulle, provenant de la chambre à coucher de Louis XVI à Versailles ; plus une pendule, style Louis XIV, haute de deux mètres trente centimètres, dont le coffre et la gaîne en marqueterie d'écaille sur cuivre sont l'oeuvre de Boulle.

On voit au musée du Havre un secrétaire en cuivre et en écaille fabriqué par Boulle, et laissé par oubli dans cette ville lors du passage de Louis XVI, en 1786. Ce meuble, longtemps relégué dans un grenier, n'en descendit que pour orner le bureau de l'octroi, où un homme de goût le reconnut et le signala au maire qui le fit enlever et restaurer.

C'est surtout en comparant les ouvrages de Boulle avec ceux de ses successeurs que l'on en comprendra le véritable caractère, qui est une sorte de sobriété dans la richesse, loi que Crescent 13 et ses imitateurs ont oubliée pour tomber dans la prodigalité et dans la surcharge. La belle disposition des lignes, la proportion, l'art de tirer plusieurs fois parti des mêmes ornements en variant les combinaisons, le soin extrême des détails, voilà ce qu'on reconnaît en analysant les ouvrages du maître de l'ébénisterie française. Mais si l'ordonnance des motifs, le dessin des filets, des encadrements offrent peu de variété, l'intérêt est suffisamment excité par le grand style des bas-reliefs et des mascarons que Boulle composait généralement d'après l'antique et les meilleurs statuaires modernes : on a vu tout à l'heure comment il sut raccorder le motif d'une pendule avec deux des plus célèbres statues de Michel-Ange. On peut dire généralement qu'il représente le grand goût de son époque ; c'est de quoi l'on se convaincra facilement en rapprochant telles de ses oeuvres, par exemple, du buffet à médailles que Crescent exécuta pour Louis XV, et où les accessoires sont multipliés jusqu'à la profusion. Enfin, ce qui n'est pas non plus un mérite indifférent, «il joignoit, dit Mariette, au bon goût la solidité, et ses beaux meubles sont aussi entiers après cent ans de service qu'ils l'étoient lorsqu'ils sont sortis de ses mains».

Ils le sont encore après tantôt deux siècles. Et quelques efforts que fasse l'industrie moderne, elle ne pourra jamais lutter, non plus en solidité qu'en beauté et en grandeur ; car la solidité n'était point seulement alors dans l'armature, mais dans la matière et dans chacun des procédés employés, dans la dorure que l'on remplace aujourd'hui par le vernis, dans la ciselure et la sculpture qui se faisaient à la main et non à la mécanique, dans la qualité du bois et des autres matériaux, etc.

«La camelotte, dit Auguste Luchet, nous a pris et nous gouverne ; la camelotte est en tout et partout ; elle nous nourrit, nous habille, nous pare, nous loge ; on en fait nos plaisirs et notre enseignement, notre littérature et nos arts ! Je connais une fabrique de meubles de Boulle où l'écaille est fausse, la corne fausse, la nacre fausse, l'ivoire en bois de houx. Il n'y a de vrai que le cuivre, parce que la science appliquée à l'industrie n'a pas encore trouvé son imitation ; mais elle y viendra, gardons-nous d'en douter ! Quand Boulle employait le bois dans son travail, c'était du bois d'ébène ; on y a renoncé pour le poirier noirci, sous prétexte que l'ébène est un bois gras, difficile à manier, qui se fend, se gerce, prend mal la colle et repousse le vernis. De sorte qu'aujourd'hui un meublier s'appelle «ébéniste» à la condition de ne jamais employer d'ébène. Celui de Louis XIV ne trouvait pas tant de dégoût au magnifique bois si maltraité par notre spirituelle fabrique. Il ne s'inquiétait guère, à la vérité, comment le vernis y tiendrait, puisqu'il ne vernissait pas ses meubles».

Boulle mettait un soin extrême au choix des bois, métaux, etc., qu'il employait. Il compte pour 12 000 livres, dans l'état que nous avons cité, un choix de «bois de sapin, de chesne, de noyer, de panneau ou merrain, bois de Norvegue, amassés et conservés depuis longtemps pour la bonté et qualité des ouvrages». Il employait de l'écaille de tortue, que l'industrie actuelle remplace, économiquement, par de la gélatine. «Alors on ne fondait pas les cuivres d'ornements, ni même les figures, quasi-finis, comme on le fait à présent, pour épargner au ciseleur une peine qui coûterait au marchand. Les reliefs sortaient du moule indiqués seulement, à peine dégrossis, et l'ornemaniste travaillait là-dessus en plein métal, sculptant véritablement plutôt qu'il ne ciselait». Ce n'est pas tout : «Comme aujourd'hui nous ne tenons pas beaucoup à la variété des dessins, une folle fierté des anciens qui jamais ne se répétaient dans un meuble pas plus que dans une église, nous lions l'un sur l'autre jusqu'à six ou huit doubles, et nous les découpons tous ensemble. Ceci obtenu, on assemble les découpures et on les plaque selon l'ordonnance sur la bonne ou mauvaise caisse de bois jaune ou blanc dont est charpenté le meuble. On encadre les dessus et les panneaux avec du cuivre ; on enrichit les coins, les montants, les pieds, les serrures avec du bronze (faux). Il y a tels ornements que les marchands vendent trente sous la livre, tout faits, avec les trous pour les clous. Prenez seulement ce grossier kilogramme de ferraille jaune et informe, et donnez trente francs à un ciseleur ! voilà de la quasi-marchandise de premier ordre. Mais pourquoi, disent la plupart, donner trente francs à un ciseleur ? Est-ce que le public s'y connaît ? Cela reluit, cela suffit».

Voilà donc où nous amènent le divin progrès et la sainte mécanique. L'art industriel, ce barbarisme insignifiant, puisque l'industrie n'est pas un art, et que l'art ne saurait être une industrie, a ravalé l'artisan du temps passé au-dessous du manoeuvre. Autrefois l'ouvrier pouvait être artiste et grand artiste : Boulle le prouve, Boulle qui faisait tout de sa main et de sa pensée, inventeur, dessinateur, sculpteur, architecte, ébéniste, doreur, ciseleur, et homme de goût par-dessus le marché. La division du travail et la camelotte, c'est-à-dire le travail sans intelligence et sans bonne foi, ont fait de l'ouvrier moderne une machine, moins qu'une machine, un rouage, un ressort, une pièce. Et qu'on ne me dise pas que le génie seul nous manque, et que Boulle renaissant parmi nous y trouverait carrière à son génie. Il n'aurait pas le temps, d'abord. Comment trouver, dans notre société pressée de jouir, des clients assez patients pour attendre pendant des années le loisir de l'inspiration et d'une exécution sincère ? Il aurait à compter, lui aussi, avec la division du travail et la camelotte. C'en est fait des arts secondaires. L'art industriel n'en est que l'impertinente caricature, et l'hôtel des ventes est leur panthéon et leur tombeau.

FIN

 

 

 




12 Description de Versailles, t. 1er.


13 Crescent, qui fut ébéniste du Régent, et Caffieri, ont été les plus célèbres parmi les imitateurs de Boulle.






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