On nous l'avait cependant annoncé
bien longtemps à l'avance ; on nous avait fait suivre sur la carte sa marche
rapide et menaçante. Le fléau voyageur n'était plus séparé de nous que par
cette mer étroite qui nous ramène et nous remporte, avec la mobilité de ses
flots, nos rois rétablis ou déchus. Et pourtant, ce voisinage nous inquiétait
moins que ne l'avaient d'abord fait les récits venus des pays lointains, doublement
terribles par la distance et par la nouveauté. Tout notre effroi s'était usé
sur les premières descriptions de ses ravages, sur les premiers dénombrements
de ses victimes. Car le Parisien ne peut pas avoir peur longtemps du mal qu'il
ne voit pas, lui qui s'habitue si facilement à ses misères. Et puis, quoi qu'on
veuille lui dire, il a foi dans la salubrité de sa ville natale, dans l'air
suave et pur que l'on respire depuis l'Estrapade jusqu'à la rue du Rocher, dans
la limpidité des eaux que roule la Seine enflée par d'innombrables égouts, dans
les émanations bienfaisantes des ruisseaux qui parcourent nos rues. Comme
l'épidémie se faisait attendre, il s'est imaginé qu'elle reculait devant nos
calembours, nos caricatures et nos patrouilles ; et déjà il l'avait oubliée
aussi complètement qu'un enthousiasme de l'année précédente, une émeute du mois
dernier, et un scandale de la veille. Rien n'avait donc été dérangé dans notre
vie et dans nos habitudes. Tout allait de cette marche incertaine et cabotée
qui n'a ni la douceur du repos, ni les distractions puissantes du mouvement. La
législation en était au rejet du divorce, le budget à une économie de quinze
mille francs, la diplomatie à son cinquante-sixième protocole ; l'art
dramatique venait de fermer deux théâtres, et la politique, par un de ces
progrès hardis qui caractérisent un grand siècle, était passée tout-à-coup des
chapeaux cirés aux chapeaux rouges. Nous touchions à la fin de mars 1832. Nous
allions bientôt revoir les feuilles, et ne plus entendre les discussions.
C'était par une de ces belles mais perfides journées du
printemps, où les rayons précoces d'un ardent soleil font bouillonner trop tôt
notre sang, et nous livrent, tout palpitants de cette chaleur nouvelle, au
refroidissement du soir ; temps fécond en rhumes, catarrhes, esquinancies et
transpirations rentrées. De plus, c'était quelque chose comme une fête, car
nous avons encore conservé du carême, le jour qui en suspend les austérités.
Toute la population se répandait avec empressement sur les boulevards, avide de
voir, ou plutôt d'avoir vu un de ces travestissements séculaires dont les
enfants saluent l'apparition par le vieux cri du carnaval.
Il y avait partout de la gaieté, de l'encombrement, de la poussière,
et nulle part de la garde municipale, parce que la police ne reconnaît pas la
mi-carême, et que, pour cette fois-là, chacun peut se divertir à ses risques et
périls. Au milieu de cette foule joyeuse, allaient et revenaient sans cesse
trente ou quarante masques heureux d'être regardés, de se voir montrer au
doigt, et semant sur leur passage des propos orduriers qu'on leur avait vendus
tout faits. Le ciel était beau, mais il soufflait un âpre vent du nord, un vent
à flétrir tout-à-coup sur leurs branches les fleurs naissantes de l'amandier.
C'est alors, c'est au milieu d'une multitude épanouie, c'est parmi les rires,
les gais discours et les folies bruyantes, qu'une affreuse nouvelle circule
parmi les groupes. Heureusement elle venait du Moniteur ; elle arrivait
avec un caractère officiel, et l'on avait devant soi quelque temps pour en
douter.
Comment pouvait-il se faire en effet que le choléra-morbus,
car c'était lui dont on avait proclamé l'arrivée, le choléra dont les derniers
actes étaient datés de Londres, du lieu où se tient la conférence, fût venu
tout d'un coup s'asseoir à Paris, sans se faire reconnaître à la douane de
Calais, sans être annoncé par le télégraphe ? Ce n'est pas, on le sait, avec
cette soudaineté que nous parviennent du même pays les ratifications si souvent
promises. Le choléra devait avertir le public de sa marche, il était obligé de
fournir régulièrement ses étapes, il n'avait pas le droit d'être à Paris. Ainsi
parlaient avec une feinte assurance les gens positifs ; et cependant, comme le
gouvernement affirmait qu'il avait pris toutes ses mesures contre le fléau, les
gens positifs mouraient de peur. Mais ce fut bien pis le lendemain, lorsque les
médecins, titulaires de la confiance administrative, publièrent leur charte de
santé. Rien au monde n'entretient la crainte comme une nomenclature de
préservatifs et de précautions. Chaque minutie du régime préventif ramène
incessamment la pensée sur le danger qu'on veut éviter. Le moyen, je vous prie,
de ne pas se troubler, lorsqu'on vous recommande surtout d'être calme ? le
moyen de ne pas trembler, quand on vous assure que la frayeur tue ? C'est
l'action qui distrait ; mais toute l'action de ce moment se reportait sur
l'horrible fléau. Chez soi, l'on avait à remplir toutes les prescriptions
médicales. Il fallait empuantir sa maison pour la désinfectée, démeubler sa
chambre pour l'assainir.
On sentait partout le choléra dans l'odeur sépulcrale du
chlore. On le retrouvait dans la ceinture de flanelle, dans les chaussettes de
laine ; on s'habillait du choléra. Dehors, vous le rencontriez embusqué au
vitrage de chaque boutique, vous menaçant de son gigantesque nom si vous
n'entriez pas bien vite acheter des flacons, des sachets, des gants, des pommades,
des bonbons, des gâteaux, du vin de rancio, du tabac ; que sais-je? tout ce
dont les magasins voulaient se dégarnir. Puis vous aviez encore la littérature
cholérique (je ne parle pas ici de nos romans) étalant ses annonces, offrant de
vous raconter pour votre plaisir les voyages de l'épidémie, ses haltes
meurtrières, ses différents caractères, et la manière dont on en meurt. De
quelque côté qu'il vous plût d'aller, le choléra vous poursuivait : il était
dans la conversation commencée du salon où l'on vous annonçait ; il était dans
la rencontre de deux amis qui se serrent la main. On ne pouvait pu même
l'éviter dans ces entretiens plus doux, plus solitaires, plus mystérieux, où
les affaires, les préoccupations, les ennuis et les inquiétudes de ce monde tiennent
ordinairement si peu de place. Il planait sur les tendres épanchements, prêt à
faire descendre comme une barrière d'airain, entre deux coeurs émus,
l'ordonnance qui défend les plaisirs trop vifs ; on aurait voulu alors être
marié. Les femmes surtout avaient pris l'épouvante, mauvais signe pour le
courage des hommes car, où serait la force de supporter les maux physiques, si
elle ne nous venait pas des femmes, de leur exemple, de leurs soins, de leur
dévouement ? Aussi était-ce pitié de voir ces lèvres, d'où coulent avec tant de
charme les paroles de consolation, et d'espérance, glacées par la crainte et
fanées par le camphre ; ces figures pâles et convulsives, ces yeux éteints et
hagards, ces fronts, hier unis et lissés comme le blanc ivoire, qui se ridaient
à pomper le poison volatil d'un sel ou d'une essence ; de ne plus respirer,
auprès d'une femme jolie, au lieu de son haleine embaumée et de sa chevelure
odorante, qu'une maussade exhalaison de pharmacie.
Enfin ce fut une grande affaire que la réforme subite de la
cuisine. Il n'était si chétif estomac, habitué au régime débilitant, qui ne
voulût se corroborer et s'affermir par des viandes succulentes ; pas de toux
qui refusât les toniques ; pas de poitrine délicate qui craignit les stimulants
; pendant que les mets proscrits, les aliments frappés d'interdiction,
restaient honteusement dans la boutique, et servaient tout au plus à maintenir
en bonne santé ceux qui ne pouvaient les vendre.
Ainsi s'occupait à des soins puérils le premier effroi causé
par l'apparition du choléra. La fuite aussi s'offrait comme une violente
ressource, et déjà le bruit public exagérait le nombre des émigrants. Il
semblait que la consommation allait tout à coup s'arrêter, les promenades
devenir désertes, les hôtels se dépeupler. Tout un quartier se désespérait en
entendant circuler ces mots de sinistre augure, ces mots terribles pour les
industries qui s'élèvent jusqu'au luxe : « Les Anglais s'en vont. » Cependant
les étrangers peuvent partir, du jour au lendemain, au pied levé, comme un
député qui n'emporte avec lui que sa malle et son vote. Mais combien y a-t-il
dans Paris d'habitants domiciliés, payant patente ou contribution personnelle,
à qui l'intérêt de leur fortune, de leur ambition, les engagements de leur
métier, les obligations, je ne dis pas les devoirs, de leur emploi, permettent
un départ brusquement résolu, une absence dont on ne peut prévoir la durée ?
c'est là le privilège de quelques familles heureusement dotées de loisir et de
revenu, pour qui l'Opéra et le bois de Boulogne forment tout l'horizon de la
vie. Le plus grand nombre travaille, ne fût ce qu'à la Bourse ; le plus grand
nombre est enchaîné par des liens qui forcent à la résidence, ne fût-ce que
pour émarger,le dernier jour du mois, une feuille d'appointements. Tant il y a
que le sauve qui peut n'entraîna que peu de fuyards. D'ailleurs une autre peur,
qui tenait les gens cloués sus place, faisait équilibre avec celle qui les
poussait à s'éloigner. On rapportait des exemples de personnes atteintes sur la
route, hors de la portée des secours ; et tout le monde ne pouvait pas emmener
un médecin dans sa voiture, tenir tout prêt sur les coussins un appareil
complet de traitement, et courir la poste en hôpital. La crainte de fuir donna
le courage de rester.
Puis vinrent les propos moqueurs, le ridicule qu' on redoute
chez nous à l'égal de la peste, et enfin ces paroles imprudentes; ces paroles
affreuses, jetées étourdiment pour soutenir de faibles coeurs qui défaillent,
répétées avec une dédaigneuse confiance, cette sentence si complaisante pour la
vanité, qui condamnait à mourir la portion la plus misérable de la population,
et exemptait du fatal tribut les classes les mieux partagées.
Et le peuple, direz-vous ? le peuple ; que faisait-il dans
ces jours d'agitation et d'épouvante ? Oh! c'est ici qu'il faut s'étonner et se
plaindre ; c'est ici que je ne voudrais plus raconter ce que j'ai vu, qu'il me
serait plus agréable et plus facile de vous fournir un de ces tableaux
fantastiques où le coloris tient lieu d'observation et de vérité. Qu'a-t-on
donc fait, grand Dieu ! à ce malheureux peuple, à ces hommes qui vivent de
travail et de souffrance, pour troubler à ce point leur instinct si vif et si
prompt, pour égarer ainsi leur raison naïve ? Est-ce donc pour l'amener là, ce
peuple de France si spirituel, si fécond en piquantes saillies, rencontrant si
juste dans ses jugements spontanés, qu'on l'a proclamé souverain ? Ou bien, à
force de se voir toujours trompé, toujours déçu, aurait-il pris de lui-même la
résolution d'une incrédulité systématique, d'une défiance entêtée, qu'il
applique indistinctement à tout ce qui porte un caractère de révélation, et
d'autorité, de mystère et de puissance ? Ce qu'il y a de certain, c'est que le
peuple ne voulait pas croire à l'épidémie ; cela était plus aisé en effet que
de s'en préserver et de s'en guérir. Il protestait par la débauche contre la
venue du fléau, il le défiait dans son ivresse ; il poursuivait de ses
railleries la foule timide qui assiégeait les boutiques d'apothicaires ; il en
voulait surtout aux médecins, ces prêtres de la croyance matérielle, qui, à
leur tour, ne trouvaient plus de foi. La mort seule, avec sa hideuse figure,
devait bientôt lui parler ce langage fort et terrible contre lequel on n'a pas
encore trouvé de sophismes. Mais, ne pouvant la démentir, il voulut l'expliquer
; et c'est dans les plus atroces combinaisons de la perversité humaine qu'il en
alla chercher le commentaire, tant on lui a fait faire de progrès dans cette
étude ! il niait le choléra, il accepta le crime comme une cause plus simple et
plus naturelle. Il s'imagina qu'un vaste complot d'empoisonnement avait été
tramé contre la population indigente, que l'eau des fontaines, le vin des
brocs, la viande de l'étal, le pain aussi, ce pain qu'il trempe de sueur et qui
l'accompagne dans ses travaux, recevaient chaque jour, d'une main invisible,
quelque assaisonnement meurtrier. Ne mêlons pas d'autres torts à cette démence
populaire qui a du moins l'excuse du désespoir et de l'ignorance. Oublions,
s'il se peut que les haines politiques voulurent en faire leur profit, et qu'au
moment où la vengeance du peuple se montrait incertaine, des voix se firent
entendre pour lui désigner des victimes. Pour lui, le peuple, il s'était mis
sur le pas de sa porte, il rôdait soupçonneux et sombre le long des rues,
cherchant partout une figure d'empoisonneur, épiant les regards et les
mouvements de ceux qui ne lui paraissaient pas assez sûrs de leur chemin, assez
résolus dans leur marche. Malheur alors, malheur à qui conservait l'habitude
d'une allure nonchalante, rêveuse, indécise. L'habitant le plus inoffensif de
la cité, le flatteur, était devenu suspect. Il y avait danger à prendre du tabac,
à manger des pastilles ; à s'arrêter devant les enseignes. Car le peuple n'a
qu'une façon d'exprimer sa colère, et il a des milliers de bras pour la servir.
N'allons pas plus loin, ne le suivons pas dans ses recherches, n'assistons pas
à sa justice ; nous trouverions du sang, des cadavres, et d'horribles
mutilations.
Cependant l'épidémie poursuivait sans pitié sa récolte de
morts ; et l'on eût dit vraiment qu'il y avait dans la puissance inconnue qui
dirigeait ses coups quelque chose d'intelligent et de moqueur, tant elle se
montrait prompte à renverser toutes les assertions de la science, à démentir
toutes ses prédictions, à nous ôter l'un après l'autre toutes
nos espérances, tant elle semblait trouver un malin plaisir à ne pas se laisser
comprendre. Ainsi à peine l'avait-on reléguée dans les parties étroites et
malsaines de la ville, qu'elle s'établissait aux lieux où l'air trouve le plus
d'espace, où les habitations s'étendent le plus à l'aise. On lui livrait la
misère ; elle s'emparait aussitôt de l'opulence : on lui abandonnait les corps
infirmes et décrépits ; elle se jetait sur la jeunesse et la beauté. Au moins
prétendait-on que les enfants n'étaient pas de son domaine, et elle trouvait,
dans ces êtres faibles et riants, de la place pour tous ses ravages. Elle
confondait les fortunes, elle accouplait les sexes dans la tombe, et levait
encore une dîme sur le berceau1. Que faire donc avec ce mystérieux, cet
insaisissable ennemi, qui était partout et ne se révélait que par des atteintes
profondes, qu'on ne pouvait éviter ni prévoir ; capricieux dans le choix de sa
proie, mais d'un si constant caprice, qu'on l’eût pris pour une volonté ? Des
gens simples auraient prié, et peut-être en avait-on bien envie. Car enfin la
prière occupe ; elle emploie des mots plus honnêtes et plus nobles que ceux de
l'hygiène ; lorsqu'elle n'élève pas l'âme, elle distrait du moins l'esprit ;
elle établit un commerce de pensées avec un pouvoir supérieur ; elle fait
remonter l'espoir jusqu'à cette source impénétrable des biens et des maux où
malgré nous la crainte nous emportait. Mais il manquait à ces velléités de foi
suppliante l'encouragement d'un exemple public, d'une manifestation solennelle,
et nul n'osait s'y hasarder. Voyez en effet la belle figure qu'aurait faite le
gouvernement d'un grand peuple, allant avec sa royauté, ses cours de justice,,
son cortége de magistrats, de dignitaires et de guerriers, s'agenouiller
pieusement devant les autels où tous les citoyens font sanctifier leurs mariages,
réclament l'eau du baptême pour leurs enfants, et la dernière bénédiction pour
leurs pères ; unissant toutes ses voix à celle du prêtre, pour demander à Dieu
qu'il éloigne de nos têtes ce fléau qui ne vient pas des hommes, et que l'art
humain ne peut conjurer ; rappelant ainsi aux malheureux qui souffrent, aux
mères qui s'effraient, que, par-delà les ressources de la terre, il leur reste
encore un secours ! Vous me direz peut-être que vous ne trouvez là rien de
ridicule, rien d'illégal, rien qui soit incompatible avec la liberté, la
charte, ou le programme. Ni moi non plus en vérité ; et jusqu'ici aucun pays
n'avait cru compromettre sa civilisation en agissant ainsi. Mais la nôtre est
plus délicate et bien autrement susceptible ; elle n'accorde rien aux
faiblesses du coeur ; elle a peur du qu'en dira-t-on ; et tout ce qu'elle
pouvait nous offrir de plus utile, de plus consolant, de plus salutaire dans
nos terreurs, c'était le conseil charitable de nous tenir toujours le ventre et
les pieds chauds.
Toutefois la religion s'est montrée ; voyant qu'on n'allait
pas à elle, elle est venue vers nous ; pour obtenir un meilleur accueil, elle
s'est faite infirmière ; c'est un emploi qu'elle connaissait déjà. On lui avait
laissé des ruines ; elle les a offertes ; on se serait offensé d'une cérémonie
expiatoire ; l' expiation s'est faite sans bruit, sans scandale, sans reproche.
Des malheureux ont gémi, des pauvres ont été soulagés là où s'était assouvie
une colère insensée ; le lieu est redevenu saint, et la trace de la violence a
disparu. Mais ce n'a pas été sans peine que la religion a pu obtenir sa part de
soins et de périls. L'administration est jalouse ; elle craignait qu'on ne lui
détournât ses malades, qu'on ne lui débauchât ses mourants. Elle s'inquiétait
d'une agonie qui n'aurait point passé par ses mains, ou d'une convalescence,
soustraite à sa police. Les révolutions nous font une belle science ! elles
nous apprennent à trouver de la perfidie dans la charité, des complots dans une
aumône.
Et les jours se passaient bien longs, bien tristes ; les
nuits sans amour et sans sommeil. Le matin on déployait en tremblant les
journaux ; ce n'était plus pourtant la politique qu'on y cherchait, les
émeutes, les débats de la tribune, les nouvelles télégraphiques, les résultats
si lents de la diplomatie. Une nouvelle insurrection, s'il en restait à faire
une quelque part, n'aurait pas même trouvé de sympathie. Ce qu'on voulait,
c'était le chiffre des morts, le chiffre terrible qui augmentait sans cesse. Et
pourtant les journaux mentaient ; soyons justes, ils ont menti quelquefois à
moins bonne intention. Tels qu'ils étaient, le coeur manquait en les lisant.
Qu'aurait-ce donc été si des registres mieux tenus, si un renfort d'employés établi
à temps, si des communications plus complètes avaient pu fournir à chaque jour
sa triste vérité ? Après cela venaient les formules rassurantes, variées avec
un remarquable talent. Si la mortalité s'accroissait, c'était bon signe, elle
ne durerait pas ; si elle diminuait, c'est que le mal touchait à sa fin ; si
elle reprenait des forces, c'était un dernier effort qui allait bientôt
l'épuiser : vrai langage de nourrice pour endormir l'enfant qui se lamente. Et
tout le monde se payait de cette monnaie, tout le monde excepté quelques
fanfarons de pessimisme, les plus effrayés, je vous jure, que vous ayez pu
rencontrer dans ce moment d'effroi, gens qui, lorsqu'ils sont assez heureux
pour tenir un malheur, ne le lâchent pas avant d'en avoir tiré toutes ses conséquences
possibles, et vous épouvantent tout exprès, pour que vous leur rendiez le
service de les contredire. C'était pour ceux-là surtout qu'était faite la liste
des morts qui avaient un nom, qui obtenaient l'honneur d'une fosse particulière
dans le nécrologe quotidien. Car le moment était bon pour ceux qui seraient
fâchés de quitter ce monde sans y laisser quelque bruit. On gagnait de la
popularité à mourir. Il n'était personne qui ne voulût avoir connu les défunts
de quelque importance, et fournir des détails sur leur constitution, sur le
cours de leur maladie, sur le traitement qui n'avait pu les sauver. II se
trouva même des gens fort bien portants qui eurent le plaisir d'assister à leur
célébrité posthume, d'apprendre combien la société les regrettait, et de
recevoir à déjeuner les conviés de leurs obsèques.
Mais c'était dans les rues surtout, qu'il y avait besoin de
précautions pour ne pas se heurter contre une cause d'émotion trop vive. Ce
n'est pas que le nombre des allants et venants y manquât, que la circulation
fût de beaucoup diminuée ; les marchands vous diront seulement avec de longues
doléances, et en vous montrant d'immenses lacunes dans leurs registres, que
tout ce monde y marchait inquiet, affairé, préoccupé, sans curiosité, sans
caprice. Ce qu'il y avait à craindre était la rencontre des cercueils, accident
journalier et vulgaire, pour lequel nous avons ordinairement peu d'attention, à
moins qu'il ne s'y joigne le cortège obligé d'un dignitaire, ou l'escorte
guerrière d'un soldat citoyen, mais qui nous frappait alors comme une menace.
Les mairies surtout étaient un voisinage dangereux ; car c'est là que se trouve
le vestiaire de la mort, et vous risquiez à chaque instant d'avoir derrière
vous un homme noir qui portait sur son épaule la dernière emplette du riche, la
dernière aumône du pauvre, un habillement à votre taille. Puis c'était le
corbillard qu'on paye, celui dont l'administration est toujours fournie,
conduisant avec quelques restes de solennité la dépouille privilégiée d'un
contribuable ; le char gratuit, qu'on reconnaît de loin à l'air ennuyé du
cocher qui n'attend pas de pourboire, et où les morts entassés, gerbés l'un sur
l'autre comme des futailles, perdus sous leur commune enveloppe de sapin,
trompaient quelquefois la douleur fidèle des survivants ; enfin, les voitures
d'emprunt, ces larges tapissières voilées d'une sombre toile, ces omnibus
funéraires, inconnus jusqu'ici de la population, et qui transportaient vers le
logis d'où l'on ne sort plus, leurs mystérieux déménagements. Parfois aussi,
vous pouviez voir arriver un groupe d'hommes aux membres robustes, à la
poitrine large, au front sillonné par la fatigue, au costume simple et
grossier, qui, las d'attendre le chariot municipal, l'ensevelisseur officiel et
le deuil authentique, avaient chargé sur leurs bras le corps d'un ami, couvert,
pour tout ornement funèbre, du drap blanc enlevé à sa couche ; spectacle
touchant en vérité, devant lequel il fallait s'arrêter avec respect, et qui
pouvait bien être une contravention ; matière de poésie et de procès-verbal.
Malgré toutes ces tristes pensées, ces récits désolants, ces
funestes rencontres, rien n'était suspendu dans le mouvement des affaires, et
l'on affichait même chaque matin les plaisirs du jour. Les marchands ouvraient
leurs boutiques ; les restaurateurs tenaient leurs fourneaux allumés ; les
cafés se contentaient d'ajouter le tilleul et la menthe à leurs préparations
habituelles ; les fiacres roulaient ; les bourgeois montaient leur garde ; les
journaux se remplissaient de discussions et de nouvelles ; la justice
poursuivait son cours ; le jury prononçait sur les conspirations et les
offenses ; la Bourse avait ses mouvements de hausse et de baisse ; la
politique, ses espérances et ses mécomptes. L'émeute aussi, s'était montrée un
instant dans les premiers jours de l'épidémie, comme pour lui faire accueil.
Paris semblait n'avoir perdu qu'une seule de ses habitudes, celle du mariage ;
nul n'était assez sûr de sa vie pour la lier à celle d'un autre. Du reste,
toutes les industries allaient leur train comme pour ne pas se désaccoutumer de
produire ; je crois même, sans pouvoir l'assurer, qu'il sortit un roman de
l'atelier. Mais un courage que l'on doit admirer, ce fut celui des théâtres déjà
si languissants, si malheureux, si délaissés, aux jours où l'on avait encore un
peu de joie et de loisir. Les théâtres ouvraient leurs portes tous les soirs,
et là, devant un simulacre de public, plus attentif peut-être à sa digestion
qu'aux jeux de la scène, il fallait que de pauvres comédiens, inquiets
eux-mêmes de leurs entrailles, ou frappés dans leurs affections, vinssent
débiter leur rôle, grimacer la gaieté, ou feindre un autre trouble que celui
dont ils étaient émus. Tout cela, pour qu'il ne fût pas dit que l'épouvante
était dans la cité, pour fournir des distractions à des gens qui n'en
cherchaient pas, pour que l'éclairage des spectacles, brillant la nuit dans les
rues désertes, vint détourner les yeux de ces lanternes rouges, que le vent
balançait à la porte des ambulances. On a donné de l'argent aux directeurs pour
les dédommager ; c'est fort bien, mais il me faut, et je le dis sérieusement,
des couronnes civiques pour les acteurs, dussent-elles être décernées par les
hommes qui ont quitté leurs bancs en désordre, à ceux qui sont restés fermés
sur leurs planches.
Il en faudra aussi pour les médecins. Car l'épidémie n'est
pas assez loin de nous, pour que nous recommencions à nous moquer de leur
science. Si l'art a été plus faible que le mal, s'il s'est montré incertain,
s'il a tâtonné, s'il en est encore au doute après une longue et cruelle
expérience, le zèle a été immense, héroïque, admirable. Dans cette lutte
généreuse contre un secret meurtrier de la nature, rappelons-nous qu'à côté des
victimes, il s'est trouvé des martyrs. Les médecins d'ailleurs ont agi avec
courtoisie ; ils ont attendu que la maladie se fût apaisée pour proposer leur
doctrine, pour mettre au jour leurs débats et leurs modes de traitement ; ils
ne se sont pas disputés sur le lit du moribond. Là, chacun suivant ses
principes, a travaillé de son mieux, et chaque méthode s'enorgueillit de ceux
qu'elle a sauvés. Ne portons donc pas un regard indiscret sur leurs différends,
de peur qu'à leur tour, il ne leur prenne envie de dire nos alarmes et nos
faiblesses, les imaginations qu'il leur a fallu calmer, les terreurs qu'ils ont
prises en pitié, et les santés florissantes qu'ils ont été obligés de guérir.
Or, à présent que nous n'avons plus rien à craindre, que
l'épidémie va visiter d'autres lieux, que peut-être, après avoir affligé
quelques parties de notre France, elle portera ses ravages dans des contrées
qui n'ont pas encore reçu nos moeurs, avouons le franchement : nous, à qui il
en coûte si peu pour être sublimes, nous n'avons pas su prendre une noble
attitude en présence du choléra. Il est vrai qu'il nous a traités avec une
préférence de haine toute particulière. Mais enfin, il ne nous a trouvés ni
audacieux, ni résignés, ni insouciants, ni soumis. Il semble que quelque chose
nous gênait dans la manifestation de ces pensées communes, qu'un danger commun
fait naître chez les hommes. Nous sommes restés indécis entre la prière et la
bravade, renfermés en nous-mêmes, chacun pour soi, n'osant pas nous aventurer à
des sentiments qu'un autre caprice aurait pu désavouer. C'est qu'aussi, jamais
grande désolation n'a plus mal choisi son moment pour tomber sur un peuple.
L'union de tous les esprits dans une même croyance dans une même affection,
dans une même idée d'avenir, n'aurait pas été de trop pour faire face à celle
qui vient de décimer si cruellement une population désunie, pleine de rancunes
et de défiances. A la fin, moyennant un tribut, de treize mille morts, nous
pouvons nous en croire quittes, respirer quelque temps, et nous dire avec un
faible espoir de répit :
« Voici encore un fléau de passé; à qui le tour «
maintenant ? »
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