II
S'il haïssait le bourgeois, il n'avait pas renoncé, comme Hamlet, à aimer
l'homme et la femme. Pour ses proches et ses amis, il avait une grande
tendresse. Il était généreux jusqu'à l'abnégation. L'humanité lui resta chère
du premier au dernier jour. Il l'aima du fond de ses entrailles, du fond de son
coeur, de toute sa force.
Ce n'est donc pas l'humanité qu'il attaque lorsqu'il nous déroule
impitoyablement les misères et les turpitudes d'ici bas. Il vise plus loin. Son
oeuvre entier, on peut le dire, est un acte d'accusation laborieusement et
scrupuleusement dressé contre le mal, contre l'iniquité du destin, contre la
cruelle fatalité qui poursuit les êtres innocents, contre l'idée d'une
Providence qui aurait créé et laisserait subsister tout ce dont nous souffrons.
En plaidant pour Madame Bovary, Me Senard affirmait ceci : « L'auteur y
enseigne que la vie est, non la réalisation de rêves chimériques, mais quelque
chose de prosaïque dont il faut s'accommoder. » Est-ce la suppression de la
poésie que réclamait ce poète ? Son point de départ avait du rapport avec celui
de Cervantes. Il voulait, lui aussi, dénoncer l'idéal, l'esprit chevaleresque,
l'esprit de fraternité héroïque, qui est pourtant le véritable esprit social.
Imagine-t-on une société uniquement fondée sur les intérêts et la raison
abstraite ? Cervantes se révolta contre son oeuvre, et finit par glorifier
implicitement ce qu'il avait commencé par vouer au ridicule. Flaubert n'a pas
eu le temps d'achever la même évolution.
Balzac, en extase devant les forces, a du moins idéalisé le monde en faisant de
la volonté la force la plus haute et la plus puissante. Flaubert nous présenta
la volonté brisée, écrasée, aplatie par les influences extérieures et
intérieures. Il substitua ainsi le roman des tempéraments au roman des
caractères.
En outre et par complément, il introduisit dans l'art le procédé de la science.
L'art et la science tendent également à rendre l'homme plus heureux et
meilleur, mais vont au même but par des voies différentes. L'art dégage le beau
; la science, le vrai. Les procédés sont contraires. L'art est une combinaison
rythmique d'éléments, la constitution d'un ensemble équilibré, une harmonie. La
science est une désagrégation, un émiettement, une dissolution, la réduction
d'un tout en indivisibles atomes, un isolement. L'art recompose, la science
décompose. Or, de même que divers savants, pour organiser et généraliser la
science, pour en coordonner les expériences en vastes et utiles théories, lui
ont appliqué le procédé essentiel de l'art, de même Flaubert, pour donner à
l'art des assises plus profondes, une base plus sûre, des matériaux plus
solides, a trouvé bon de lui appliquer le procédé essentiel de la science.
L'héroïne, dans Madame Bovary, est un sujet, un cas. L'auteur dissèque
le modèle avant de pétrir la statue. Certains expérimentateurs illuminent le
corps des poissons vivants, en leur faisant avaler des substances
phosphorescentes, de telle manière que l'animal devient transparent et qu'on
peut suivre jusqu'au fond de son organisme l'évolution de la vie. Flaubert
arrive à un effet analogue, et l'on peut observer en ses personnages, éclairés
de part en part, tous les phénomènes de l'existence physique et morale. Aussi,
comme ses personnages sont inoubliables ! Avec quelle force de concentration il
a incarné toute la suffisance mercantile dans le pharmacien Homais, toute la
basse férocité du fonctionnarisme dans l'agent de police Sénécal, et toute
l'impuissance de la bourgeoisie française dans le Frédéric de l'Education
sentimentale, qui ne sait ni conquérir la femme qu'il aime ni accepter
celle dont il est aimé, de sorte que sa vie entière est une suite d'avortements
!
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